«On a emporté la femme. Ce qui est vraiment curieux, c'est que je n'ai
pas senti passer en moi le moindre souffle de regret. Regretter quoi?
Est-ce que cette femme était à moi? Est-ce qu'il y avait entre nous
aucun lien commun _aujourd'hui?_ Non, non, ce n'est pas aujourd'hui
qu'elle est morte pour moi, il y a deux ans que je l'ai couchée de mes
deux mains, dans la tombe de mes souvenirs, que je lui ai fait de mes
larmes un suaire et que mon serment de vengeance a été son hymne de
deuil.
«... Nous rentrons à Green-House, seuls tous deux. Oh! sur mon âme, que
je ressens une forte tentation de le tuer!... Il faut que je fasse appel
à toute ma raison... Il est assis en face de moi, la tête dans ses
mains. Il ne parle pas. Évidemment, il se trouve dans cet état
d'engourdissement qui accompagne la pléthore de la douleur.
«Étrange situation en vérité et dont je me souviens avec une âcre
jouissance! Il était là, sous mes yeux, à portée de mes mains. Je
pouvais le saisir à la gorge, enfoncer mes ongles dans ses chairs... et
je ne l'ai pas fait. Et j'ai permis que, revenu à lui, il me parlât
d'elle, il me détaillât ses perfections, qu'il me dît combien elle était
belle, combien ses baisers étaient doux, qu'il évoquât dans cette
chambre, encore murmurante de leurs mots d'amour, ces rêves qui sont la
vie... J'ai permis tout cela. Je suis resté souriant. J'ai approuvé de
la tête et du regard et du geste. Comme si je ne savais pas ce qu'elle
était--ce qu'elle eût été--pour moi! Non, il faut bien que vous me
croyiez, je ne l'ai pas tué... Mais comme je me cramponnais à l'avenir
compromis, comme je notais une à une mes propres tortures, semblable à
l'usurier avare qui inscrit les billets à ordre qu'on lui a souscrits!