«Qui m'eût regardé ne m'eût plus reconnu... Il est une précieuse faculté
que peu d'hommes possèdent à un degré utile; il s'agit, étant donnée une
préoccupation douloureuse qui vous envahit et vous obsède, de vous
débarrasser tout à coup, par un effort de volonté, de cette obsession,
de secouer cette préoccupation et de dire: «Pour cet instant, _je n'y
veux plus songer!_». Aux premiers temps, cette _abstraction_ de soi-même
est difficile à opérer. Voici comment je procédai: Alors que la pensée
haineuse avait rongé mon coeur durant toute la journée, je me disais,
quand la nuit venait: «Je _veux_ écarter cette pensée jusqu'au matin.»
Au bout de quelques jours de persistance, j'avais réussi. Le soir venu,
cette pensée disparaissait, s'assoupissait, pour s'éveiller de nouveau
le lendemain à heure fixe. Lorsque j'eus obtenu ce premier résultat, je
provoquai cet oubli pour une, pour deux journées, pour une semaine, pour
un mois. Et maître de ma mémoire, comme si j'eusse poussé un ressort
ouvrant ou fermant à mon signal une case de mon cerveau, je restai aussi
longtemps que je le voulais débarrassé de cette obsession...
«Pourquoi ai-je tenté cela? Sur mon âme, c'était bien calculé! J'avais
compris--ceci était facile à prévoir--que la pensée obsédante entrerait
peu à peu, tarière invisible, dans tous les recoins de ma nature
physique, que corps et coeur, comme le bois rongé par les termites, se
cribleraient de blessures imperceptibles, et qu'un jour viendrait
où--maladie ou folie--tout l'être tomberait en poussière...
«Malade! faible! incapable! impuissant! Oh! lorsque cette pensée me
vint, j'eus un effroyable frissonnement... Si j'allais mourir avant de
m'être vengé! Non, cela n'était pas possible, cela ne _devait_ pas être.
Je n'avais pas le _droit_ de mourir, c'eût été déserter. Ou bien, si
j'étais devenu fou, si les parois de mon cerveau s'étaient effondrées
sous la pression du désespoir... alors, qui sait? J'aurais peut-être
oublié, c'est-à-dire pardonné... Par l'enfer! cette idée de folie était
sinistre...
«Aujourd'hui, je suis tranquille. Il y a une ANNÉE, oui, douze longs
mois que je n'ai _pensé_... Pas une fois l'aile du souvenir n'est venue
effleurer mon cerveau; pas une fois en _le_ regardant, en _la_ voyant
près de lui, je ne me suis rappelé... puissance de l'homme sur l'homme!
et quel admirable triomphe!
«Mais aussi, quel résultat! Ce matin, j'ai entr'ouvert doucement--oh! si
doucement!--la porte de mes souvenirs... Savez-vous? j'avais presque
peur de le trouver mort, ce souvenir qui, depuis toute une année,
n'avait pu s'ébattre à l'aise... Oh! non, sur ma vie, il n'est pas mort,
je l'ai trouvé accroupi sur lui-même dans une des cases les plus
obscures de mon cerveau... Sur un signe il s'est levé... mieux, il a
bondi! Il est debout, il se dresse, épouvantable de haine et de
résolution... et il semble me demander: «--Est-ce que l'heure est
venue?»
«--Peut-être.
«Ces douze mois de repos--voulu--ont fait de moi un autre homme; je suis
fort, en vérité, j'ai engraissé! Mon pouls a cette régularité
mathématique qui sonne juste au cadran de la santé.
«Ma tête est calme, mon cerveau est froid. Je suis apte à commencer
l'oeuvre de vengeance. Sois tranquille, ô souvenir, dès aujourd'hui tu
ne me quitteras plus.
«Allons, je me suis convaincu que cette mort doit être _effroyable_. Il
s'agit de commencer l'étude. Par quoi? par le sujet d'abord... Il est
évident que je dois avant toutes choses savoir s'il est apte à souffrir,
et jusqu'à quel degré il peut supporter la souffrance... Bourreau d'un
homme, je ne puis commettre cette imprudence de l'étendre sur le
chevalet avant de m'être assuré de la puissance de sa force de
résistance... Voyez-vous, s'il mourait au premier tour d'écrou? La belle
affaire! Et comme, alors, je retournerais contre moi-même cette énergie
de tortionnaire qui triple aujourd'hui ma vitalité...
«Quelle parole viens-je de prononcer? Mon énergie de tortionnaire! Mais
je ne la connais pas. Nouvelle étude à faire. Oui, il y a en moi le
_désir_ du mal, mais il me manque la _notion_ de ce mal et la
_certitude_ de ma propre force. Autrement dit, qu'est-ce que le mal, au
point de vue de la douleur humaine? Quelle est la ténacité de mes nerfs
et de mon cerveau en face de la souffrance d'autrui?
«D'où décomposition nécessaire de la tâche à accomplir.
«Que _peut-il_ souffrir?
«Que _puis-je_ faire souffrir?
«Quelle est la souffrance à appliquer?
«Mais, procédant ainsi par analyse, je ne puis faire fausse route...