«Il y a un mois que nous vivons ensemble. Tous les trois. Car je suis un
ami, et pour rien au monde, Turnpike ne se serait séparé de moi. Il est
devenu plus affectueux encore. Son bonheur s'épand sur moi.
«Chose étrange, mais vraie: je ne suis pas jaloux. Pourquoi et comment?
«Parce qu'_elle_ m'est indifférente... je ne l'aime point, je ne la
regrette pas, je ne la hais pas. Cela est bizarre. Quand je la regarde,
je la vois toujours aussi belle... mais je ne me souviens plus... Le
jour du mariage, tout s'est brisé. Le lien qui s'était formé--que
j'avais formé--entre elle et moi s'est rompu. Il me semble qu'elle ne
vit pas, qu'elle est morte ce jour-là, et qu'il a épousé un cadavre.
_Celle_ à laquelle ma pensée s'était rivée a cessé de vivre ce
jour-là... celle-ci n'est plus celle-là.
«Et c'est justement cette morte que j'ai à venger.
«Tenez, elle vient de me serrer la main. Les doigts d'une statue
m'auraient fait plus d'effet. Et je souris en la regardant.
Artistiquement parlant, elle est vraiment fort jolie. Elle est bonne,
spirituelle. Je regarde et j'écoute froidement. Pas une fibre ne
tressaille en moi.
«Encore... il vient de l'embrasser devant moi. J'ai trouvé qu'il avait
bien fait. Le baiser m'a même semblé froid. Est-ce qu'il saurait que,
croyant donner un baiser à une femme vivante, il n'embrasse qu'un
cadavre!... Je ne le voudrais pas. Sois heureux, très heureux! aime-la
de toutes les forces de ton âme... Le jour de l'expiation sera d'autant
plus terrible que ta joie aura été plus longuement profonde.
«Premier point acquis: je ne puis empêcher ce bonheur... Certes, il me
serait facile de jouer cette partie ridicule de troubler sa confiance.
Que ce serait mesquin! Combien je préfère qu'il _se complaise_ dans sa
félicité... Second point! je ne suis pas prêt... Ah! c'est que haine a
pour corrélatif vengeance. La vengeance est à la haine ce qu'est la
possession à l'amour... c'est l'épanouissement du _moi_ dans la
plénitude de la passion assouvie... et je ne sais point encore comment
je me vengerai. Non, sur mon âme, je n'en sais absolument rien. Plus
encore, je n'y veux point songer. Ce serait trop tôt, en vérité... je
risquerais de me laisser entraîner à une exaltation qui serait
nuisible... Pas de zèle! comme disait je ne sais quel ministre français,
pas de zèle dans ses propres affaires. Se hâter, c'est se tromper... Oh!
j'y réfléchirai longuement... je suis encore sous l'empire d'une
certaine colère. Mauvaise condition. J'ai besoin d'étudier _la
vengeance_, d'en saisir le véritable esprit, l'essence, de bien
comprendre ce qu'elle est et ce qu'elle peut être... j'y arriverai. Mais
je ne me livrerai à ce travail d'analyse que le jour ou, pensant à _ce
qui s'est passé_, je trouverai mon pouls calme et ma tête froide.
«Je n'ai rien oublié. J'écris aujourd'hui seulement ces scènes
d'autrefois... et je me repais de ces souvenirs... Dire que je trace ces
lignes ayant entre mes mains la plume qu'il tenait, _lui_, quand il m'a
laissé sa fortune... que je suis assis dans _son_ fauteuil, à _lui_...
que je m'accoude sur _sa_ table... que tout à l'heure je vais me coucher
dans _son_ lit... que je mourrai calme et souriant dans des draps à _sa_
marque...
«Songer à tout cela! puis, par un retour subit, me rappeler _ma_
vengeance... Allons! je me sens heureux... sur ma parole.
«Mais reprenons. Que disais-je? Ah!... nous vivions à trois! Cela dura
deux ans! J'étais calme... un matin, je m'interrogeai moi-même, j'étais
mûr pour l'étude projetée... je me _permettais_ de songer à la
vengeance. J'y pensai.