Les déductions de l'acte d'accusation parurent si concluantes à
l'assistance que, de prime abord, l'opinion fut formée, et le murmure
contenu qui s'éleva indiqua une sorte de désappointement. On s'était
attendu à des détails plus émouvants; le bruit qui avait couru de
dénégations persistantes de l'accusé avait fait espérer des
complications inextricables. On se trouvait au contraire en face d'un
crime banal; l'élément amour, si puissant dans les causes judiciaires,
était en quelque sorte relégué au second plan par l'indignité du sujet,
dont le nom de Gangrelot avait excité quelques sourires. L'attitude de
l'accusé n'était point d'ailleurs de nature à éveiller les sympathies.
Il avait écouté l'acte d'accusation sans un geste, sans un mouvement
quelconque d'émotion. Deux ou trois fois seulement on l'avait vu sourire
et même hausser imperceptiblement les épaules. Puis, peu à peu son
visage avait pris une expression d'insouciante assurance. Le véritable
défaut de cette physionomie était dans l'absence de tout caractère
frappant et original.
Les dames qui fréquentent les cours d'assises aiment à trouver dans les
traits du coupable quelque singularité en sens quelconque. L'abruti
féroce étonne et effraye; l'homme fatal intéresse; le fanfaron exaspère;
mais se peut-on intéresser à un assassin qui n'effraye ni n'exaspère?
L'interrogatoire de l'accusé commença: il répondait à voix basse; son
accent était ferme, sans aucun éclat. Décidément cet homme était
l'insignifiance même.
LE PRÉSIDENT.--Expliquez-nous ce qui s'est passé le 23 avril?
BEAUJON.--Je vais répéter les explications que j'ai données au
commissaire de police, au juge d'instruction, à tous ceux enfin qui
m'ont interrogé depuis cette triste affaire. Defodon et moi nous avons
quitté la pension vers sept heures; il se disait un peu malade. En
général, il n'était pas d'une bonne santé; de plus, il s'écoutait
beaucoup. Nous nous moquions même souvent de lui à ce sujet, en
l'appelant «la petite dame». Et c'était une plaisanterie ordinaire que
de lui demander: As-tu tes nerfs? Enfin, ce soir-là, il paraissait assez
agité; il était pâle, et je crus que le mieux était pour lui de prendre
un peu de repos. À sept heures et demie, il était couché; et il me
demanda de rester auprès de lui pour lui tenir compagnie...
LE PRÉSIDENT.--Mais n'aviez-vous pas dit à la pension même que vous
passeriez la soirée avec lui? Cela impliquerait une contradiction avec
cette demande dont vous parlez pour la première fois.
BEAUJON.--Le détail n'a pas d'importance... Je ne me le rappelle pas
exactement. Toujours est-il que je restai.
LE PRÉSIDENT.--Encore un mot: le croyiez-vous assez malade pour que son
indisposition pût se prolonger plusieurs jours?
BEAUJON.--Je ne comprends pas le sens de cette question.
LE PRÉSIDENT.--Je m'explique. Comme un de ses amis lui disait: À demain!
vous avez répondu: Oh! je ne crois pas... il a besoin de repos.
BEAUJON.--Ai-je dit cela? c'est possible. Je ne m'en souviens pas.
LE PRÉSIDENT.--Messieurs les jurés entendront le témoin. Continuez,
Beaujon.
BEAUJON.--S'il fallait se rappeler tous les mots sans importance...
enfin! Je disais donc que je m'installai auprès de son lit...
LE PRÉSIDENT.--Décrivez-nous la chambre où vous vous trouviez.
BEAUJON.--C'est bien facile. C'est une chambre d'hôtel, pareille à
toutes les autres; le mobilier se compose d'un lit à rideaux blancs,
d'un secrétaire, d'une table recouverte d'un tapis et formant bureau,
une table de nuit, quelques chaises et un fauteuil. Le lit fait face à
la fenêtre. J'étais assis dans le fauteuil, devant la cheminée dans
laquelle il n'y avait pas de feu. Je voyais Defodon de trois quarts. Il
était très gai, et nous nous mîmes à causer.
LE PRÉSIDENT.--Quel était le sujet de votre conversation?
BEAUJON.--Il me serait assez difficile de vous le retracer avec ordre.
Nous avons parlé théâtre; nous étions allés trois jours auparavant voir
à l'Odéon la pièce nouvelle de George Sand. Puis nous causâmes voyages.
Nous avions envie de partir tous les deux pour quelque pays éloigné...
vous savez, un de ces projets comme on en fait tous les jours et qu'on
n'exécute pas, faute d'argent.
LE PRÉSIDENT.--N'avez-vous pas parlé aussi de la fille Gangrelot?
BEAUJON.--De la _Bestia_? Ah! ma foi non.
LE PRÉSIDENT.--Je vous interrogerai tout à l'heure sur vos relations
avec cette fille; achevez votre récit.
BEAUJON.--Mais vous m'interrompez à chaque instant... J'aurais déjà
fini. Je vous disais donc que nous causions de toutes sortes de choses,
en très bons amis, je vous assure. La nuit était tout à fait venue,
j'allumai une lampe à l'huile de pétrole qui, par parenthèse, n'avait ni
globe, ni abat-jour. Je la mis sur la cheminée. Elle éclairait en plein
le lit et le visage de Defodon. C'est alors que se passa la scène
inexplicable qui m'a amené ici... Ah! je me souviens, nous nous
rappelions à ce moment un vieux souvenir de Bullier, une noce de l'année
dernière... Ce qui suit a été si rapide que j'ai eu beaucoup de peine à
ressaisir quelques détails. Defodon me parut préoccupé; le regard fixe,
il ne me répondait que par monosyllabes... Tout à coup son visage s'est
contracté; je ne sais pas; mais il me semble avoir vu sur sa figure,
auprès de la bouche, quelque chose de noir comme une tache... Il a bondi
sur lui-même en poussant un cri rauque, étouffé, comme si le larynx eût
été violemment serré. Il a étendu les bras en l'air et battu l'air de
ses mains... puis il a sauté en bas de son lit, en chemise, et s'est
jeté sur moi. Je me suis levé et l'ai repoussé, mais il s'est accroché à
moi, m'a serré le cou d'une main, l'épaule de l'autre. Il semblait se
débattre contre un horrible cauchemar. J'ai cru qu'il devenait fou; pour
le faire reculer je lui ai porté la main à la gorge, évidemment; dans ma
surprise, je n'ai pas mesuré la force de la pression... j'ai dû serrer
très fort. Il a porté la tête en arrière, je l'ai lâché; il est tombé de
toute sa hauteur. Je me suis baissé vers lui... sa face était
horriblement convulsée. C'est alors que je l'ai cru mort... j'ai eu peur
et me suis sauvé en criant.
LE PRÉSIDENT.--Comment votre première pensée était-elle de vous enfuir
plutôt que d'appeler du secours?
BEAUJON.--J'ai perdu la tête.
D.--Ainsi, vous prétendez que c'est Defodon qui vous a attaqué, sans
aucune provocation de votre part, et que vous vous êtes seulement
défendu?
R.--Attaqué ne me paraît pas le mot propre. Il n'avait pas plus de
raison de m'attaquer que je n'en avais moi-même pour lui faire du mal.
Je croirais plutôt à un accès de fièvre chaude.
LE PRÉSIDENT (aux jurés).--Nous entendrons les médecins à ce sujet.--(À
l'accusé:) Expliquez-nous quelles étaient vos relations avec la fille
Gangrelot. (Mouvement d'attention dans l'auditoire.)
L'accusé sourit.
--En vérité, dit-il, je ne comprends guère l'importance que l'on attache
à ces détails. La _Bestia_ est une bonne fille, qui aime tout le monde
et, par conséquent, n'aime personne. Il est très vrai que j'ai eu des
relations avec elle, un peu comme la plupart de mes camarades. Defodon
aussi. Mais de là à une passion, de là à de la jalousie, il y a loin.
Pour être jaloux de la Bestia, il y aurait eu trop à faire...
LE PRÉSIDENT.--Accusé, je vous invite à vous exprimer convenablement et
à quitter ce ton ironique qui n'est pas en rapport avec la gravité de
votre situation. Ainsi, vous niez qu'il y ait eu jalousie entre vous et
Defodon au sujet de cette fille?
BEAUJON.--Je le nie absolument. Nous avons fait sa connaissance
ensemble, un jour que nous étions à Bullier. Nous étions un peu _partis_
tous les deux et nous invitâmes la Bestia à venir avec nous.
«--Avec qui des deux? demanda-t-elle.
«--Attends, lui dit Defodon, nous allons jouer cela au piquet. Et en
effet, nous l'avons jouée en cent cinquante liés. C'est moi qui ai
gagné.
On comprend facilement l'impression défavorable produite sur l'auditoire
et le jury par ces explications inconvenantes. Le président, en quelques
paroles bien senties, invite l'accusé à se respecter lui-même et à
respecter le tribunal.
--Qu'est-ce que vous voulez? reprend Beaujon, vous me demandez la
vérité, je vous la dis. Vous avez affaire à des étudiants, qui ne valent
pas moins que d'autres, qui sont de très honnêtes garçons, mais ne sont
point des vestales.
D.--Vous cherchez à jeter sur la victime une défaveur qui rejaillit sur
vous-même. Je vous engage à changer de système. La seule excuse de
l'acte commis est, au contraire, dans une passion violente pour une
créature qui, à tous égards, en paraît peu digne. Il est d'ailleurs
établi par l'instruction que vous et Defodon cachiez avec le plus grand
soin vos relations avec cette personne.
R.--Nous nous cachions si peu qu'on nous a vus, à tous moments, dînant
soit à trois, soit en partie carrée.
D.--Prétendez-vous que vous n'ignoriez pas les infidélités de la fille
Gangrelot?
R.--Le mot est bien grand pour une bien petite chose. La _Bestia_ étant
de nature infidèle, nul n'a jamais eu la prétention de compter sur sa
fidélité.
D.--Vous persistez dans ce système: et vous oubliez que toutes les
circonstances démentent cette indifférence prétendue. Le 15 mars, vous
vous écriez: Si la Bestia me trompait, je lui tordrais le cou...
R.--En effet, je crois me souvenir que je lui ai dit quelque chose comme
cela. Mais vous pourrez lui demander à elle-même si jamais elle a
considéré ces paroles comme une menace sérieuse. C'est là une de ces
plaisanteries dont je ne prétends pas affirmer le bon goût, mais qui
s'entendent tous les jours au quartier Latin.
D.--On pourrait admettre cette explication, tout étrange qu'elle
paraisse, si le même fait ne s'était plusieurs fois renouvelé.
N'avez-vous pas eu, quelques jours plus tard, avec cette fille, une
discussion des plus violentes? Vous avez voulu frapper celle que vous
appelez la Bestia?
R.--J'étais un peu gris. Elle m'aura dit quelque impertinence, genre
d'aménités dont ces dames ne sont pas avares, et, n'ayant pas bien la
tête à moi, j'ai voulu la corriger un peu vivement...
D.--Je vous le répète, c'était évidemment par jalousie...
R.--Je vous répète à mon tour que c'est une erreur. Jamais je n'ai de ma
vie été jaloux de cette brave fille, qui était bien libre de faire ce
qu'elle voulait. Est-ce que d'ailleurs je pouvais l'entretenir? Elle
venait nous trouver quand elle n'avait rien de mieux à faire...
D.--Ces expressions et ces explications témoignent d'une telle absence
de moralité que je vous adjure pour la dernière fois d'abandonner ce
système qui, pour votre dignité personnelle, est inacceptable et
répugnant...
R.--Mon Dieu, monsieur le président, je n'ai pas la moindre intention de
blesser qui ce soit: je ne fais pas l'apologie de nos moeurs. Il y a
évidemment là un laisser-aller regrettable, et, comme vous le dites, un
manque de dignité: je suis le premier à le reconnaître. Mais, je
l'avoue, j'aime mieux cent fois, en disant la vérité, m'exposer à un
blâme mérité, que de donner corps, par des aveux fictifs, à une
accusation monstrueuse et que je repousse de toutes mes forces...
D.--Comment expliquez-vous la présence chez vous d'une carte
photographique, portrait de la fille Gangrelot, dont le visage était en
partie lacéré à coups de canif?--Greffier, faites passer cette
photographie à messieurs les jurés...
R.--Si j'avais eu pour la _Bestia_ la passion que vous m'attribuez,
croyez-vous donc que je l'aurais ainsi traitée?...
D.--Justement, la jalousie explique cette violence.
R.--La jalousie... mais, encore une fois, je n'étais ni assez amoureux,
ni assez niais pour être jaloux de cette fille.
D.--En admettant que vous fussiez aussi indifférent que vous le dites,
il est néanmoins de la dernière évidence que l'affection de Defodon pour
elle était réelle: il avait écrit sur une photographie ces mots
explicites: À toi mon coeur! À toi ma vie!
R.--C'était une plaisanterie.
D.--Dans une scène qui a précédé le crime de quelques jours, vous avez
menacé Defodon; vous étant emparé d'un couteau, vous vous êtes écrié: Je
vais te _dépioter_ comme un lapin.
R.--S'il est des témoins qui donnent une importance quelconque à ce
propos, ils sont fous ou de mauvaise foi: ce n'était là qu'une menace
faite en riant et dont, je vous l'affirme, Defodon n'était nullement
effrayé.
D.--Malgré ces explications, il ressort de l'enquête que vous avez
toujours été d'un caractère violent.
R.--Je ne suis pas un mouton, mais je ne suis pas un tigre.
D.--Je fais encore une fois appel à votre franchise: dans la soirée du
23 avril, une discussion s'est-elle, oui ou non, élevée entre vous et
Defodon?...
R.--Non.
D.--Vous persistez à dire qu'il s'est jeté sur vous sans provocation, et
que c'est seulement en vous défendant que vous lui avez donné la mort?
R.--Je le jure.
LE PRÉSIDENT.--Messieurs les jurés apprécieront. Nous allons entendre
les témoins.