«Le 23 avril dernier, à neuf heures du soir, des cris se faisaient
entendre dans une chambre garnie de l'hôtel de Bretagne et du Périgord
situé rue des Grès, n° 27. Cette chambre, au deuxième étage, était
occupée par un jeune homme de vingt-six ans, Jules Defodon. En même
temps que retentissaient les cris, le bruit d'une lutte violente
attirait l'attention des voisins. Un instant après, la porte de la
chambre s'ouvrait vivement, et Pierre Beaujon s'élançait dans
l'escalier, poussant des cris inarticulés, et se précipitait vers la
rue. Le concierge de la maison, M. Tremplier, surpris de ces allures,
préoccupé des cris entendus, s'opposait à sa sortie, et, malgré ses
efforts, le maintenait avec énergie. En même temps, les voisins
pénétraient dans la chambre d'où les bruits étaient partis. Là un
terrible spectacle frappait leurs regards. Jules Defodon gisait sur le
plancher, sur le dos, la face contractée, la physionomie convulsée comme
s'il eût, jusque dans la mort, jeté à son meurtrier une dernière et
suprême imprécation. Un homme de l'art, demeurant dans la maison, fut
aussitôt appelé.
«Le corps n'était vêtu que d'une chemise de nuit. Il portait au cou des
empreintes de doigts fortement serrés. Le nommé Pierre Beaujon, ramené
dans la chambre, ne put regarder en face le cadavre encore chaud de sa
victime. Il s'évanouit. Le commissaire de police du quartier vint faire
les premières constatations; puis l'autorité judiciaire se livra à une
longue et minutieuse enquête qui a révélé les faits suivants; les
détails recueillis jettent sur cette mystérieuse affaire une lumière qui
ne laisse aucune circonstance dans l'ombre.
«Jules Defodon est né à Rennes, le 1er mai 184... Il appartient à l'une
des meilleures familles du pays, et son père a occupé un siège élevé
dans la magistrature; il fut envoyé à Paris, il y a six ans, pour
achever ses études de droit. Sa conduite fut pendant longtemps
exemplaire. Mais peu à peu il se lia avec des jeunes gens de son âge, et
ses habitudes devinrent moins régulières. Nerveux et maladif, il se
laissa entraîner à des excès qui, sans cependant compromettre
sérieusement son avenir, influèrent sur la marche de ses études. Au
nombre de ces connaissances nouvelles, l'accusation signale Pierre
Beaujon.
«L'homme qui est assis en ce moment sur le banc des accusés est né à
Paris; il est âgé de trois ans de moins que Defodon. Étudiant en droit,
il s'est signalé par son inexactitude aux cours, et ses échecs ont été
nombreux dans les examens qu'il a subis. Orphelin dès son enfance, il
n'a pas reçu les enseignements précieux de la famille. Rien cependant
n'eût prouvé en lui les tendances perverses qui devaient l'entraîner
jusqu'au crime, si une de ces liaisons, malheureusement trop fréquentes
dans le monde des jeunes gens, ne fût venue éveiller en lui des passions
violentes.
«Une de ces femmes qui se font un jeu de l'honneur des familles, Annette
Gangrelot, connue dans la société interlope sous le nom de _la Bestia_,
attira les hommages de Beaujon qui en devint éperdument amoureux.
«Une rencontre fortuite la mit en relations avec Defodon, et elle ne
tarda pas à s'abandonner également à lui.
«De là surgit entre les deux jeunes gens une haine sourde, peu apparente
et qui devait éclater dans toute sa violence à la soirée du 23 avril.
«Annette Gangrelot partageait ses faveurs entre ses deux amis, qui se
cachaient l'un de l'autre avec un soin égal. Cependant Beaujon semble
s'être aperçu le premier des infidélités de sa maîtresse; le 15 mars,
dans un café du quartier latin, il s'écriait en parlant à cette fille:
«Si tu me trompais, je te tordrais le cou et puis ensuite à ton amant!»
«Une scène de violence se passa dans le même établissement quelques
jours après. Beaujon, étant ivre, voulut frapper la Gangrelot, et lui
tint ce langage odieux dont nous devons adoucir les termes: «Si _tu as
des relations_ avec quelqu'un, j'aime mieux que ce soit avec Defodon
plutôt qu'avec tout autre.» Mais en prononçant ces paroles il était dans
un tel état d'exaspération, que ses amis durent intervenir pour éviter
un _malheur_, c'est l'expression employée par un des témoins.
«Les explications données par l'accusé peuvent se résumer ainsi:
«Ni lui, ni Defodon n'éprouvaient pour la fille Gangrelot d'affection
sérieuse. Chacun d'eux connaissait parfaitement les relations que cette
femme avait avec son camarade, et c'était d'un commun accord qu'ils
s'amusaient, dit Beaujon, à feindre une jalousie qu'ils ne ressentaient
pas.
«Sans nous arrêter à l'immoralité profonde que révélerait une pareille
entente, d'ailleurs si peu naturelle et si invraisemblable, il convient
d'arrêter son attention sur quelques détails probants.
«Lors d'une perquisition faite dans la chambre de Beaujon, il a été
découvert une photographie de la fille Gangrelot, dont la tête avait été
à demi lacérée à coups de canif; de plus, une lettre, trouvée sur son
bureau, porte ces mots inachevés: «Tu m'enlèves la _Bestia_... tu me le
payeras!» Cette lettre était évidemment destinée à Defodon.
«Chez Defodon se trouvait une autre photographie de la même personne,
avec ces mots écrits de la main de la victime: «À toi mon coeur! à toi
ma vie!» Il est donc indiscutable que ces deux jeunes gens éprouvaient
pour la Gangrelot une passion réelle et que la jalousie les animait.
Quelques jours avant le crime, ils eurent une discussion assez vive dans
la pension où ils prenaient leurs repas; et Beaujon, saisissant un
couteau, s'écria en s'adressant à Defodon: «Je vais te dépouiller comme
un lapin!» Cette discussion semblait d'ailleurs n'avoir pour prétexte
qu'une plaisanterie; mais elle est évidemment l'indice d'un antagonisme
toujours prêt à éclater et à se traduire en violences.
«Que s'est-il donc passé dans la soirée du 23 avril? Defodon et Beaujon
étaient allés dîner ensemble à leur pension bourgeoise. Rien ne
paraissait indiquer une mésintelligence plus grande qu'à l'ordinaire. La
conversation roula sur divers sujets insignifiants. Defodon semblait mal
à l'aise; il parlait peu et se plaignait d'une sorte de faiblesse
générale. Était-il sous le coup d'un de ces pressentiments
inexplicables, dont le secret n'a pu encore être saisi par la science? À
la fin du dîner, il manifesta l'intention de rentrer chez lui pour se
mettre au lit. Un de ses amis, le nommé Singer, proposa de l'accompagner
et de passer la soirée avec lui. Mais Beaujon intervint vivement, en
disant:
«--Mais, ne suis-je pas là? Je lui suffirai bien.
«L'événement a prouvé combien ces derniers mots, sous leur insignifiance
apparente, cachaient d'ironie et de menaces.
«Un témoin rapporte encore ce propos. Au moment où Defodon et Beaujon se
retiraient, quelqu'un dit au premier: «À demain!--Oh! à demain! fit
Beaujon, je ne crois pas. Il a besoin de repos.»
«Les deux jeunes gens rentrèrent à l'hôtel. Que s'est-il passé de huit à
neuf heures? c'est ce que l'accusation n'a pu établir de façon certaine.
Ils étaient seuls, et rien n'a été entendu jusqu'à la scène suprême.
Évidemment une discussion s'engagea entre Defodon et son meurtrier.
Defodon était couché. Attaqué par le meurtrier, il se leva pour se
défendre et vint tomber au milieu de la chambre, tandis que Beaujon le
serrait à la gorge.
«Les explications fournies par Beaujon ne présentent aucune
vraisemblance. Selon lui, son ami causait avec lui de la façon la plus
calme, lorsque tout à coup son visage, sans raison apparente, aurait
exprimé la plus grande terreur. Il se serait levé de son lit, en proie à
une inexprimable frayeur, et se serait jeté sur Beaujon, qu'il aurait
étreint fortement. L'accusé a montré à l'appui de son dire une ecchymose
à l'épaule, qui semblait en effet produite par les ongles de sa victime.
Ce serait alors pour se défendre que Beaujon aurait saisi Defodon à la
gorge; involontairement, il aurait exercé une pression plus violente
qu'il ne le croyait. Puis, quand il aurait vu son ami tomber sans vie,
il aurait été pris d'une terreur si vive qu'il se serait enfui, ainsi
qu'il a été dit.
«Ce système, que tout contredit, a été soutenu par l'accusé avec une
rare ténacité; il n'en est pas moins inacceptable. Et toutes les
circonstances, soigneusement groupées par l'instruction, prouvent qu'une
fois de plus la société a à déplorer un de ces crimes enfantés par la
jalousie et les passions mauvaises...
«En conséquence, Beaujon (Pierre-Alexis) est accusé d'avoir, dans la
soirée du 23 avril, volontairement et avec préméditation, donné la mort
à Defodon (Jules-François-Émile), crime prévu et puni..., etc.»