moyens d’en joüir, il la vit un jour aller toute seule à la fontaine,
assez esloignee du village: Il alla incontinent apres & luy exposa sa
volonté, puis l’embrassant de force, la transporta assez avant dans le
bois où il r’assassia son desir: Elle qui estoit d’une bonne lignee, ne
voulut point crier de peur d’estre diffamee, ains pria l’esclave de
tenir le tout caché. Le mary s’ennuyant de la longue absence de sa
femme, & qu’elle tardoit tant à venir, il se douta de quelque chose: car
elle estoit assez belle & de bonne grace: il vint luy-mesme à la
fontaine, où il trouva sur le bord d’icelle les vaisseaux de sa femme
pleins d’eau, & tournant sa veuë deçà delà, comme font les hommes
frappez d’une telle maladie, vit sa femme sortir du bois du costé de la
fontaine, & l’esclave sortir par un autre costé: lors il l’alla saisir
au colet, & et le donna en garde à ses amis, prit sa femme par la main &
la conduit chez ses parens les enchargeant de la luy representer quand
il la demanderoit. Le lendemain accompagné des siens, il m’amena cete
Esclave en ma loge, m’exposant le fait comme il est cy dessus raconté,
adjoutant que si ce n’eust esté le respect des commandemens qu’avoient
faict les Peres & les François, il eust faict mourir cet esclave,
pardonnant nonobstant à sa femme qui y avoit esté forcée, laquelle il
avoit ja rendue à ses parens pour la laisser. Je le loüé fort de ceste
sienne obeissance & respect; & à la verité c’estoit un homme bien faict,
beau de visage & de corps, il parloit bien & en bon termes, representant
en son maintien, tant au visage qu’au corps, une generosité & noblesse
de courage: je l’envoiay au Sieur de Pezieux Lieutenant pour sa Majesté,
en l’abscense du Sieur de la Ravardiere, lequel ayant entendu tout le
discours, fit mettre les fers aux pieds à l’esclave, & promit au
Principal d’en faire telle justice qu’il voudroit; le Principal luy
repliqua, je veux qu’il meure selon la coustume: le Sieur de Pezieux
respondit, que Dieu avoit commandé en sa Loy que l’homme & la femme
adultere devoient mourir. Ouy mais dit le Principal: elle y a esté
contrainte. Non, dit le Sieur, la femme ne peut estre contrainte par un
homme seul, ou au moins elle devoit crier, & non pas prier le Sauvage de
n’en dire mot, qui est un consentement tacite: il disoit tout cecy,
specialement pour sauver l’esclave de la mort: car il sçavoit bien que
le Principal ne permettroit jamais que sa femme fust mise à mort, à
cause du grand parentage dont elle estoit. Ce qui arriva sur le champ:
car il pria le Sieur de Pesieux de ne faire mourir l’esclave, ains
seulement qu’il le mit au carcan, & qu’il luy fust permis de le fustiger
à son plaisir; ouy ce dit le Sieur, à la charge que tu donneras quatre
coups de corde à ta femme, devant toutes les femmes qui sont icy au
Fort, & ce au son de la trompette. Il s’y accorda, & le l’endemain, elle
fut examinee & confrontee avec l’esclave, & le tout recogneu comme je
l’ay raconté cy dessus: l’un & l’autre furent menez à la place publique
du fort, où est plantee la potence & le carcan: là le mary faisant
l’office de bourreau, prend trois ou quatre cordons de corde bien dure
qu’il lie en son bras, & entortille en sa main droitte, desquels il
sengla sa femme par quatre fois, y laissant les marques bien grosses &
entieres, imprimees sur ses reins, son ventre & ses costez: mais non pas
sans jetter force larmes, qui luy couloient des yeux le long de ses
jouës, avec grands soupirs: sa femme gemissoit semblablement, les yeux
vers la terre, de honte qu’elle avoit de voir toutes ces femmes autour
d’elle, qui ne faisoient pas meilleure mine qu’elle, ains pleuroient
toutes, tant de compassion que d’apprehension, qu’il ne leur en vint
autant & d’avantage. Les hommes au contraire se resjouyssoient de voir
une si bonne justice, & disoient en gaudissant à leurs femmes: que je
t’y trouve. Toute ceste journee là, les femmes des Tabaiares firent une
triste mine.
Ce bon mary apres avoir donné les quatres coups a sa femme, luy dit; je
n’avois point envie de te battre, & j’ay faict ce que j’ay peu envers le
Grand des François, pour te sauver: mais va, essuye tes larmes & ne
pleure plus, je te reprens pour femme, & te rameneray quand & moy, quand
j’auray foüeté cet esclave. Dieu sçait si le regret qu’il avoit eu de
fouëter sa femme, amenda le marché au pauvre esclave: car le mettant en
place marchande, il fit une rouë tout autour de luy de l’estenduë de sa
corde faisant retirer un chacun à l’escart. L’esclave avoit les fers aux
pieds, debout & nud comme la main, qui supporta si constamment les
coups, qu’il ne dit jamais une seule parole, & ne remua aucunement de sa
place: encore que ce principal bandast de toutes ses forces les coups
sur ce pauvre corps, & perdant l’haleine de force de toucher, se reposa
par trois fois, puis recommençoit de tant mieux, tellement qu’il ne
laissa partie sur son corps qui ne fust atteinte de ces cordages. Il
commença par les pieds, puis sur les jambes, sur les cuisses, sur les
parties naturelles, sur les reins, sur le ventre, sur les espaules, sur
le col, sur la face & sur la teste. De ces coups l’esclave demeura
long-temps malade, tousjours ayant les fers aux pieds, selon la demande
qu’en avoit faict ce Principal, mais quelque temps apres il permit qu’il
fut delivré, suivant la demande que luy en fit le Sieur de Pesieux, qui
en tout vouloit satisfaire à ces Principaux, pour les obliger d’avantage
à estre fidelles aux François. La feste ainsi passee il reprit sa femme
qui ne pleuroit plus, mais commençoit à rire, ils s’en retournerent,
comme si jamais rien ne fust arrivé.
Des autres Loix pour les Esclaves.
Chap. XVI.
Les autres loix sont, que les Esclaves tant hommes que filles ne se
peuvent marier, sinon du congé de leur maistre: & cecy, à raison qu’il
faut que tant l’homme que la femme esclaves demeurent ensemble, & que
les enfans sortis d’iceux soient & appartiennent au maistre. Les
Sauvages _Tapinambos_ ordinairement prennent les filles esclaves à
femme, & donnent leurs propres filles, ou sœurs aux garçons esclaves,
pour croistre leur mesnage & entretenir la cuisine. Les François font
autrement: car ils achetent hommes & femmes esclaves, qu’ils marient
ensemble, la femme demeure pour faire le mesnage de la maison, & le mary
s’en va à la pesche & à la chasse: s’il arrive quelquefois qu’un
François recouvre & achete quelque jeune fille esclave, il la faict voir
à quelque jeune _Tapinambos_, qui est fort porté à l’amour de celles qui
ont bonne grace, puis le François luy promet qu’il sera son gendre, &
qu’il ayme son esclave comme sa propre fille, par ainsi le _Tapinambos_
vint demeurer chez luy, espouze la jeune fille, tellement que pour une
esclave il en a deux, & les appelle du nom de fille & de gendre, & eux
l’apelent leur _Cherou_, c’est à dire leur pere.
Les filles esclaves qui demeurent sans marier, se pourvoient la part où
elles veulent, pourveu que leurs Maistres ne leur deffendent
expressement à tels, ou à tels: car à lors si elles y estoient trouvees,
il y auroit du mal pour elles: Mais le Maistre ne leur peut pas
deffendre universellement d’aider au public: car elles luy diroient
nettement, prens nous donc à femme, puis que tu ne veux que personne
nous cherisse.
Les esclaves doivent fidellement apporter leurs pesches & venaison, &
mettre le tout aux pieds du maistre, ou de la maistresse, lequel ou
laquelle apres avoir choisi ce qui leur plaist, leur donnent le reste
pour manger. Ils ne doivent rien faire pour autruy, sinon par le
consentement de leur maistre, ny encore donner les hardes que le maistre
leur a donné qu’ils ne luy en ayent dit auparavant un mot, autrement on
pourroit repeter les hardes de ceux à qui elles ont esté donnees, comme
choses qui n’appartenoient legitimement aux esclaves.
Ils ne doivent passer au travers de la paroy des loges, laquelle n’est
faict que de _Pindo_ ou branches de palme, autrement ils sont coupables
de mort, ains doivent passer par la porte, chose pourtant indifferente
aux _Tapinambos_ de passer, ou par la porte commune, ou à travers de la
closture de palmes.
Ils ne se doivent mettre en devoir de fuir, autrement, s’ils sont repris
c’en est faict: il faut qu’ils soient mangez; & n’appartiennent plus au
maistre, ains au commun: & pour cet effect, quand on ramene un esclave
fugitif, les vieilles femmes du village sortent & viennent au devant
d’iceluy, crians à ceux qui le ramenent, c’est à nous, baillez le nous,
nous le voulons manger, & frappans de leurs mains leurs bouches, crient
l’une à l’autre, avec une certaine note, nous le mangerons, nous le
mangerons, il est à nous. Je vous donneray un exemple de cecy.
C’est qu’un Principal guerrier de l’Isle de _Maragnan_ appellé _Ybouyra
Pouïtan_, c’est à dire l’arbre du Bresil[86], revenant de la guerre &
amenant des esclaves, l’un d’iceux se met en devoir de se sauver, lequel
repris & ramené, les vieilles allerent au devant, frappant leur bouche
de leurs mains & disans, c’est à nous, baillez le nous, il faut qu’il
soit mangé; & on eut bien de la peine à le sauver, nonobstant les
defences faictes de ne plus manger d’esclaves, & si l’on n’eust usé de
menaces, il eust passé par les mains & le gosier de ces vieilles.
S’il arrive que ces esclaves meurent de maladie naturelle, & qu’ils
soient privez du lict d’honneur, à sçavoir d’estre publiquement tuez &
mangez; un peu auparavant qu’ils rendent l’ame, on les traine dans le
bois, là où on leur brise la teste, & espand la cervelle, le corps
demeurant exposé à certains gros oyseaux, comme sont icy nos corbeaux,
qui mangent les pendus & roüez: que si d’avanture ils sont trouvez morts
dans leurs licts, on les jette par terre, on les traine par les pieds
dans les bois, ou on leur rompt la teste comme dessus, chose qui n’est
plus pratiquée dans l’Isle, ny és lieux circonvoisins, sinon rarement &
en cachette.
A l’oposite ils ont beaucoup de privileges, qui est cause qu’ils
demeurent volontiers parmy les _Tapinambos_, sans vouloir s’enfuir,
reputans leur maistres & maistresses comme leurs peres & meres, à cause
de la douceur dont ils usent envers eux, faisans leur devoir: parce
qu’ils ne les crient ny molestent aucunement: tant s’en faut qu’il les
battent, ils les supportent en beaucoup de choses qui ne sont contre la
coustume: ils en ont grande compassion, & quand ils voyent que les
François traitent rudement les leur, ils en pleurent: s’ils se plaignent
du traittement des François ils les croyent & adjoustent foy à ce qu’ils
disent. S’ils s’enfuient des François, ils les celent, les nourrissent
dans les bois, les y vont visiter, les filles vont dormir avec eux, leur
rapportent tout ce qui se passe, leur donnent conseil de ce qu’ils
doivent faire, tellement qu’il est tres-difficile de les pouvoir prendre
& recouvrer, fussiez-vous une vingtaine d’hommes apres: ce qu’ils ne
font pas vers les esclaves qui appartiennent à leurs semblables. A ce
propos je demandois un jour à l’un des esclaves que j’avois, s’il ne se
tenoit pas bien heureux d’estre avec moy. Premierement pour ce que je
luy apprendrois à craindre Dieu. 2. d’autant qu’il estoit asseuré de
n’estre jamais mangé, ains que quand il seroit Chrestien, on le feroit
libre & demeureroit avec les Peres, ainsi que s’il estoit leur propre
fils, il me fit ceste responce par mon Truchement, qu’à la verité il se
tenoit bien fortuné d’estre tombé entre les mains des Peres, tant pour
cognoistre Dieu que pour vivre avec eux, neantmoins que pour l’autre
chef, il ne se soucioit pas beaucoup d’estre mangé: car disoit-il, quand
on est mort, on ne sent plus rien, qu’ils mangent, ou qu’ils ne mangent
point, c’est tout un à celuy qui est mort, je me fusse fasché pourtant
de mourir en mon lict, & ne point mourir à la façon des Grands au milieu
des danses & des _Caouins_, & me vanger avant que mourir, de ceux qui
m’eussent mangé. Car toutes les fois que je songe, que je suis fils d’un
des grands de mon pays, & que mon pere estoit craint, & que chacun
l’environnoit pour l’escouter quand il alloit au _Carbet_[87], & me
voyant à present esclave, sans peinture, & sans plumes attachees sur ma
teste, sur mes bras, & en mes poignets, comme sont accoustrez les fils
des grands de nos quartiers je voudrois estre mort: specialement quand
je songe & me ressouviens, que je fus pris petit, avec ma mere dans mon
pays, & amené à _Comma_, où je vy tuer & manger ma mere, avec laquelle
je desirois de mourir: car elle m’aymoit infiniment, je ne puis que
regretter ma vie; disant ces paroles, il pleuroit tendrement, & versoit
une grande abondance de larmes, en sorte qu’il me perçoit le cœur: car
je recognoissois par experience, combien ces Sauvages sont tendres en
amour vers leurs parens, & leurs parens vers eux.
Il adjoustoit, qu’apres que sa mere fut tuee & mangee, son maistre & sa
maistresse l’adopterent pour fils, & les appelloit du nom de pere & de
mere: & quand il en parloit, c’estoit avec une affection indicible,
encore qu’ils eussent mangé sa propre mere, & eussent deliberé de le
manger luy-mesme, un peu auparavant que nous vinssions en l’Isle. Ses
Maistre & Maistresse prenoient bien la peine de le venir voir chez nous,
encore qu’il y aye plus de 50 lieuës de leur village à nostre loge.
Ils ont plusieurs autres privileges: car il leur est permis d’aller
courtiser les filles libres, sans aucun danger, voire mesme les filles
de leur Maistre & Maistresse, si tant est qu’elles s’y accordent, comme
à la verité elles n’en font pas grand refus; toutefois elles se retirent
aux bois dans certaines logettes, où elles donnent assignation à une
heure prefixe, & ce pour eviter une petite reproche qui se faict
entr’eux, que des filles de bonne race s’addonnent à des Esclaves:
toutefois ceste reproche est si petite, qu’elle tourne plustost à risee,
qu’à des-honneur.
Ils vont aux _Caoüins_ & danses publiques librement, s’accoutrans de
mille varietez sur le corps, soit en peinture, soit en plumacerie, quand
ils en peuvent avoir: car cela est assez cher entr’eux.
Avec les enfans propres de la maison, ils se comportent comme s’ils
estoient leurs freres. Bref, ils vivent en ceste captivité fort
librement.
Combien les Sauvages sont misericordieux envers les criminels de cas
fortuit & sans malice.
Chap. XVII.
Entre les perfections naturelles que j’ay remarquees par experience en
ces Sauvages, est une juste misericorde. Je veux dire qu’ils sont
desireux de voir faire la justice des meschans, quand malicieusement ils
ont perpetré quelque crime: Au contraire ils sont fort misericordieux, &
desirent qu’on face misericorde à ceux qui par accident & fortune sont
tombez en quelque faute: Ce que je vous veux faire voir sur la glace ou
miroir d’un bel exemple, qui est tel.
_Maïobe_ est un village grand, à trois lieuës du fort Sainct Louys, le
Principal de ce lieu est un assez bon homme, & qui est ayme les
François, & nous fit faire nostre loge. Ce bon homme avoit deux fils
forts & robustes, tous deux mariez, & deux filles, une mariee, l’autre à
marier, assez gentilles & de bonne grace, fort aimee de ses Pere & Mere,
tellement qu’ils en estoient fols, & ne parloient d’autre chose, & la
gardoient pour un François, disoient-ils, quand les navires seroient de
retour & que les François commenceroient à prendre leurs filles pour
femmes. Il bastissoit ses chasteaux & ses fortunes sur ce fresle
vaisseau, ainsi que la bonne femme tenant entre ses mains le premier œuf
de sa poule, montoit de degré en degré jusqu’à esperer une principauté,
par le moyen de cet œuf, qui à l’instant tomba de ses mains, & par
consequent avec luy toute la fortune esperee de la bonne femme: De
mesure cettuy-cy n’ayant autre consolation, qu’en cette jeune fille, peu
de jours apres qu’il me fut venu voir, au milieu d’une triste nuict,
_Geropary_, tordit le col à cette jeune plante, luy ayant mis la bouche
sur le dos: Chose espouventable: car elle devint noire comme un beau
Diable, les yeux ouverts & renversez, la bouche beante, la langue tiree,
les levres d’embas & d’en haut rissollees, tellement que l’on voyoit ses
dents & ses gencives descouvertes: les pieds & les mains roides: ce qui
pensa faire mourir, & de peur & de tristesse ses parens: & jamais je
n’ay peu sçavoir qui pouvoit estre la cause de cecy, sinon qu’elle
estoit infidelle, & peut-estre vivoit lubriquement, combien que jamais
elle n’en eut le bruict: mais bien son Pere avoit vendu sa fille aisnee
à quelque François pour en abuser, qu’il avoit retiree, pour cet effect
d’avec son mary. Advisent ceux qui sont en peché mortel, qu’ils sont en
la domination & puissance du Diable, lequel si Dieu le permettoit leur
en feroit autant.
Cet accident ne fut pas seul: car un mal-heur en traisne un autre, & le
premier est l’Ambassadeur du second: pour ce quelque temps apres, ce
Principal faisant un vin public, auquel il avoit invité non seulement
ceux de son propre village, mais aussi tous ceux des villages aux
environs. Là tout le monde estant arrivé, les danses, les chansons, les
vins venus en leur ferveur, en sorte que plusieurs estoient yvres, ses
deux fils, dont j’ay parlé, se querelerent, & celuy qui avoit le tort,
par incident, voulant coleter son plus jeune frere, contre qui il
quereloit, se fourra une trousse de fleches dans le ventre, duquel coup
il tomba incontinent à la renverse esvanoüi: on luy retira les fleches
du ventre avec une douleur excessive, ainsi que vous pouvez penser, & la
douleur fist bientost passer le vin, lors la feste fut troublée, les
chants tournez en lamentations & hurlemens, le vin en larmes, les danses
en esgratignemens, & arrachement de cheveux, le pauvre bon homme de
Pere, spectateur d’une telle tragedie, assis sur son lict de coton,
saisi d’une pamoison, tomba dedans son lict: Lors il disoit à la
compagnie, qu’en un coup il perdoit ses deux enfans, sans celle qu’il
avoit perduë auparavant, un broché par sa faute, & l’autre que les
François feroient mourir: Chacun en avoit grande compassion. Tous les
Principaux de l’Isle se resolurent de venir en corps, au Fort Sainct
Loüis, & prier pour le salut du vivant.
Cependant le blessé se hastoit, à son regret, de passer le pas de la
mort, dont il appella son frere vivant, & luy dit: J’ay grand tort: car
j’ay tué plusieurs personnes tout en un coup. Je me suis tué moy-mesme,
j’ay tué mon Pere qui mourra de tristesse, je t’ay tué: car les François
te feront mourir, pour ce qu’ils sont entiers en justice, & à punir les
meschans: Mais sçais-tu ce qu’il y a, croy mon conseil, & fay ce que je
te diray: Les Peres qui sont venus avec les François sont
misericordieux, & nous ayment, & nos enfans, & nous font dire par leurs
Truchements qu’ils sont venus en ces cartiers pour nous sauver: J’ay
aussi entendu un jour dans nostre _Carbet_ d’un de nos semblables, que
les Païs des Peres ont autrefois baptisé, tandis qu’ils estoient avec
eux, qu’il avoit veu les _Canibaliers_ se retirer en leurs Eglises, lors
qu’ils avoient fait quelque mal pour estre en seureté, & que personne ne
leur osoit toucher: fais le mesme, va t’en sur la nuict avec mon Pere
trouver le Païs en sa loge d’_Yuiret_, & le prie de te mettre en la
maison de Dieu, qui est contre sa loge, & demeure là, jusqu’à tant que
mon Pere avec les Principaux ayent appaisé le Grand des François, &
qu’il t’ait pardonné: Et pour plus faciliter cela, tu sçais que les
François ont besoin de canots & d’Esclaves, que mon Pere offre au Grand
ton Canot & tes Esclaves, afin que tu ne meures. Tout cecy fut executé
de poinct en poinct: car ce vieillard, Pere des deux enfans me vint
trouver, me faisant requeste & supplication de recevoir son fils dans la
maison de Dieu, & interceder pour obtenir sa grace envers le Grand des
François, me persuadant cecy par beaucoup de raisons, comme celle-cy.
Vous autres Peres faictes amasser nos _Carbets_ à toute heure qu’il vous
plaist, & voulez que grands & petits s’y trouvent, afin d’entendre la
cause qui vous a esmeus de quitter vos demeures & vos terres, beaucoup
meilleures que celles-cy, pour nous venir enseigner le naturel de Dieu,
qui est, dites-vous, misericordieux & bon, desireux de vie, & ennemy de
mort, & ne veut que personne meure, ains qu’il est mort sur un arbre,
pour faire vivre ceux, qui estoient morts. Vous dites encores que nos
enfans ne sont plus nostres, mais qu’ils sont à vous, que Dieu vous les
a donnez, & que les garderez jusques à la mort, monstrez moy ce jour
d’huy que vostre parole est veritable. Je suis vieil & ay perdu tous mes
enfans, il ne m’en reste plus qu’un qui a basty ceste loge, il vous ayme
parfaitement vous autres Peres, & veut estre Chrestien. Il a tué son
frere sans y penser, ou plustost son frere s’est tué luy-mesme avec des
fleches qu’il portoit: Je te prie, reçois-le avec toy en la maison de
Dieu, & viens avec moy pour parler au Grand, car il ne te refusera rien,
il t’honore par trop. J’avois voulu amener avec moy ce mien fils pour
qui je te prie, mais il craint par trop la fureur des François: Il est à
present errant parmy les bois, fuyant comme un sanglier deçà delà: à
chaque fois qu’il entend les branches des arbres remuer il soupçonne que
ce sont les François qui vont armez apres luy, pour le prendre &
l’amener à _Yuiret_, afin de l’attacher à la gueule d’un canon. Je luy
fey responce par le Truchement, que je m’employrois pour luy
asseurément, & que j’esperois obtenir ce qu’il me demandoit, pour ce que
le Grand nous aymoit, mais qu’il estoit bon qu’il allast luy mesme faire
sa harangue, & que je ne manquerois d’aller apres luy. Il alla de ce pas
au Fort, accompagné d’un des Principaux Truchemens de la Colonie, nommé
_Migan_[88], & exposa sa requeste & supplication au sieur de Pesieux en
ceste sorte.
Je suis un Pere mal-heureux, qui finira sa vieillesse comme les
sangliers, vivant seulet, & mangeant les racines ameres toutes cruës, si
tu n’as pitié de moy: La Misericorde est convenable aux Grands, & n’ont
non plus de grandeur, qu’ils ont de clemence & misericorde. Ton Roy est
le plus grand Roy du monde ainsi que les nostres qui ont esté en France
le nous ont rapporté. Il t’a envoyé icy comme un des Principaux de sa
suitte, afin que tu nous liberasses de la captivité des _Peros_: donc
puis que tu es grand, tu es misericordieux, & partant tu dois user de
misericorde envers ceux qui sont tombez en fortune sans malice. Je sçay
qu’il faut estre juste & prendre le _pour ce_, qu’ils appellent
_seporan_ & vangeance des meschans: ce que nous gardons estroictement
parmy nous, & telle a esté tousjours la coustume de nos Peres: mais
quand la faute ne vient de malice, nous usons de clemence. J’avois deux
enfans, comme tu sçais, lesquels sont venus souvent travailler en ton
Fort, l’un a tué l’autre par accident & sans malice, ou pour mieux dire,
l’aisné s’est embroché, luy mesme dans les fleches du jeune qui reste en
vie, pour lequel je te prie de ne le poursuivre point, ains de luy
pardonner: C’est luy qui me doit nourrir en ma vieillesse; Il a
tousjours aymé les François: & quand il en voit venir en mon village, il
appelle incontinent ses chiens, & s’en va aux _Agoutis_ & aux _Pacs_
qu’il leur apporte pour manger. Il a faict la maison des Peres, &
m’asseure que les Peres prieront pour luy: Il a tousjours esté obeissant
à sa belle-mere que voilà, qui l’ayme comme son propre fils: son frere,
qu’il a tué sans y penser, & sans volonté, estoit meschant, n’aymoit
point les François, jamais il ne leur voulut rien donner, ny aller à la
chasse pour eux, haissoit sa belle-mere, & la mettoit souvent en colere:
quand il fut tué il estoit yvre, & vint prendre la femme de son frere, &
luy arrachant son enfant d’entre les bras, le jetta d’un costé, & la
mere de l’autre, en luy donnant des soufflets, encore qu’elle fust
enceinte, & ce devant mes yeux, & les yeux de son Mary, & eusmes
patience en tout cela: mais venant pour coleter son frere, afin de le
battre, il se donna des fleches qu’il tenoit en sa main dans le ventre,
desquelles il est mort: Pourquoi perdray-je mes deux enfans tout en un
coup sur ma vieillesse? Si tu veux faire mourir le vivant, faits moy
mourir quant & luy. Voilà qu’il te donne son canot pour aller à la
pesche & ses Esclaves pour te servir. Le Sieur de Pesieux admira ceste
harangue, comme il m’a souvent dict depuis, & l’a raconté à plusieurs
personnes, s’estonnant de voir une si belle Rhetorique en la bouche d’un
Sauvage: Car vous devez sçavoir, que je represente tous ces discours &
harangues le plus naifvement qu’il m’est possible, sans user d’artifice.
Il luy fit responce, que c’estoit un grand crime, qu’un frere eust tué
son frere: Mais d’autant qu’il disoit que cecy estoit arrivé plus par la
faute du mort, que par celle du vivant, il se laisseroit aisement
gaigner à la misericorde par la priere des Peres, ausquels il ne vouloit
rien refuser: Et ainsi l’asseura que son fils n’auroit point de mal: &
quant aux dons qu’il luy offroit, tant du canot que des Esclaves, il les
acceptoit, mais qu’il les luy donnoit pour soustenir sa vieillesse, eu
esgard à ce qu’il aymoit les Peres & les François. Cet acte de
misericorde & de liberalité contenta infiniment ce bon vieillard, qui ne
fut pas ingrat d’en semer le bruit par toute l’Isle & d’en venir
recognoistre par action de grace, le dict Sieur & nous autres, apportant
quant & luy de la venaison qu’avoit prins ce sien fils remis en grace.
Qu’il est aisé de civiliser les Sauvages à la façon des François, & de
leur apprendre les mestiers que nous avons en l’Europe.
Chap. XVIII.
Au Livre 2. des Machabees Chap. I. nous lisons que le feu sacré de
l’Autel fut caché dans le puits de Nephtar le long de la captivité du
peuple, & se changea en bourbe: le peuple retournant de captivité en
liberté, les Prestres puiserent ce limon, qu’ils verserent sur le bois
exposé en l’Autel, sous les Sacrifices: Aussi tost que le Soleil donna
là dessus, ce limon retourna en feu, & devora les Holocaustes: Je desire
me servir de ceste figure, pour expliquer ce que je veux dire, tant en
ce Chapitre qu’és autres suyvans, sçavoir est: Que par ce feu nous
devons entendre l’esprit humain, imitant la nature du feu en son
activité, legereté, chaleur & clarté, lequel esprit devient bourbe &
limon, caché dans un centre contraire au sien propre, & ce par la
captivité de son ame en l’infidelité: Je veux dire que l’esprit de
l’homme creé pour connoistre Dieu, & apprendre les arts & sciences,
devint embourbé & obscurcy parmy les immondicitez, lors que son ame est
detenuë en la cadene de l’infidelité, sous la tyrannie de Sathan: Mais
aussi tost que ceste sienne ame sort de captivité, par l’instruction &
conduicte des Prophetes de Dieu, cet esprit remonte de ce puits fangeux,
& renforcé par la lumiere & cognoissance de Dieu, des arts & bonnes
sciences, il se rend apte & prompt à executer ce qu’il entend & apprend:
chose que je feray voir & toucher au doigt, par l’exemple de nos
Sauvages: & ce principalement, d’autant que les plus ordinaires demandes
qu’on nous faict des Sauvages, sont, s’il y a esperance que ces gens se
puissent civiliser, rendre domestiques, s’assembler en une Cité, faire
marchés, apprendre mestiers, estudier, escrire, & acquerir sciences.
Premierement je tiens qu’ils sont beaucoup plus aisez à civiliser, que
le commun de nos Païsans de France, & la raison de cecy est, que la
nouveauté a je ne sçay quelle puissance sur l’esprit, pour l’exciter à
apprendre ce qu’il voit de nouveau, & luy est plaisant: Or est-il que
nos _Tapinambos_ n’ont eu jamais aucune cognoissance de civilité jusqu’à
present, qui est cause qu’ils s’efforcent, par tous moyens de
contre-faire nos François, comme je diray cy apres: Au contraire les
Paysans de nostre France sont tellement confirmez en leur lourdise, que
pour aucune conversation qu’ils puissent avoir, tant par les villes que
parmy les honnestes gens, ils retiennent tousjours les démarches de
villageois.
Les _Tapinambos_ depuis deux ans en çà que les François leur apprennent
à oster leurs chappeaux & salüer le monde, à baiser les mains, faire la
reverence, donner le bon jour, dire Adieu, venir à l’Eglise, prendre de
l’eau beniste, se mettre à genoux, joindre les mains, faire le signe de
la Croix sur leur front & poitrine, frapper leur estomach devant Dieu,
escouter la Messe, entendre le sermon, quoy qu’ils n’y conçoivent rien,
porter des _Agnus Dei_, ayder au Prestre à dire la Messe, s’asseoir en
table, mettre la serviette devant soy, laver leurs mains, prendre la
viande avecques trois doigts, la coupper sur l’assiete, boire à la
compagnie: bref faire toutes les autres honnestetez & civilitez qui sont
entre nous, s’y sont si bien advancez, que vous diriez qu’ils ont esté
nourris toute leur vie entre les François. Qui sera celuy donc qui me
voudra nier que ces marques ne soient suffisantes, pour convaincre nos
esprits à esperer & croire, qu’avec le temps ceste nation se rendra
domestique, bien apprise & honneste.
On tient, & est vray, que les exemples confirment plus, que toute autre
espece de raison, rapportee à la preuve d’une verité: C’est pourquoy je
veux icy inserer l’exemple de quelques Sauvages nourris en la maison des
Nobles. Il y a de present à _Maragnan_ une femme Sauvage d’une des
bonnes lignées de l’Isle, qui autrefois avoit esté prise petite fille
par les Portuguais, & venduë pour Esclave à Dame Catherine Albuquerque,
petite Niepce de ce grand Albuquerque, Vice-Roy des Indes Orientales,
soubs le Roy de Portugal, laquelle se tient à Fernambourg & est marquise
de Fernand de la Rongne, Isle tres-belles & plantureuse, comme la
descrit le Reverend Pere Claude en son Histoire. Cette petite fille
faite Chrestienne, apprist tellement la civilité, que si elle estoit
accommodée maintenant à la Portuguaise, on ne pourroit pas la
distinguer, si elle seroit de naissance Portuguaise ou Sauvage, portant
devant ses yeux la honte & la pudeur, que doit avoir une femme, couvrant
soigneusement l’imperfection de son sexe. J’en pourrois dire autant de
beaucoup d’autres Sauvages, qui ont esté nourris parmy les Portuguais, &
de ceux qui sont venus en France, lesquels ont retenu ce qu’ils ont
apris, & le pratiquent quand ils sont entre les François.
C’est chose bien nouvelle entre eux que de porter les moustaches & la
barbe, & nonobstant voyant que les François font estat de ces deux
choses, plusieurs se laissent venir la barbe & nourissent leurs
moustaches.
Quant aux arts & mestiers, ils y ont une aptitude nompareille. J’ay
cogneu un Sauvage de _Miary_, surnommé le Mareschal, à cause du mestier
qu’il exerçoit entr’eux, lequel ayant veu travailler autrefois un
Mareschal François, sans que cet ouvrier prist la peine de luy rien
monstrer, il sçavoit aussi bien la mesure à toucher son marteau avec les
autres, sur une barre de fer chaud, comme s’il eust esté longtemps
apprentif: & neantmoins c’est une chose que ceux du mestier sçavent,
qu’il faut du temps pour apprendre la musique des marteaux, sur
l’enclume du mareschal. Ce mesme Sauvage estant dans ces terres perduës
de _Miary_ avec ses semblables, sans enclume, marteau, limes, estau,
travailloit neantmoins fort proprement à faire des fers à fleches,
harpons & haims à prendre poissons: Il prenoit une grosse pierre dure au
lieu d’enclume, & une autre mediocre pour luy servir de marteau, puis
faisant chaufer son fer dans le feu, il luy donnoit telle forme qu’il
luy plaisoit.
Les mestiers plus necessaires d’estre exercez en ces Païs là sont
ceux-cy: Taillandier, Futenier, Charpentier, Menuisier, Cordier,
Cousturier, Cordonnier, Masson, Potier, Briquetier & Laboureur. A tous
ces mestiers ils sont fort aptes & aidez de la nature.
Pour le Taillandier nous l’avons monstré par l’exemple susdit. Quant au
mestier de Futenier, ou faiseur de futene, c’est leur propre mestier,
s’il estoit corrigé: car ils tissent leurs lits extremement bien,
travaillent à l’estame aussi joliment que les François. Et si ils ne se
servent ny de navete, ny d’eguille de fer ains de petits bastons.
Je raconteray icy une jolie histoire; Un jour je m’en allois visiter le
Grand _Thion_ Principal des Pierres vertes _Tabaiares_: comme je fus en
sa loge, & que je l’eus demandé, une de ses femmes me conduit soubs un
bel arbre qui estoit au bout de sa loge qui le couvroit de l’ardeur du
soleil: là dessouz il avoit dressé son mestier pour tistre des licts de
coton, & travailloit apres fort soigneusement: je m’estonnay beaucoup de
voir ce Grand Capitaine vieil Colonel de sa nation, ennobly de plusieurs
coups de mousquets, s’amuser à faire ce mestier, & je ne peus me taire
que je n’en sceusse la raison, esperant apprendre quelque chose de
nouveau en ce spectacle si particulier. Je luy fist demander par le
Truchement qui estoit avec moy, à quelle fin il s’amusoit à cela? il me
fit responce: les jeunes gens considerent mes actions, & selon que je
fais ils font: si je demeurois sur mon lict à me branler & humer le
petun, ils ne voudroient faire autre chose: mais quand il me voient
aller au bois, la hache sur l’espaule & la serpe en main, ou qu’ils me
voient travailler à faire des licts, ils sont honteux de ne rien faire:
jamais je ne fus plus satisfaict, & ceux qui estoient avec moy que par
ces paroles, lesquelles à la mienne volonté fussent pratiquées des
Chrestiens: l’on ne verroit l’oisiveté mere de tous vices si avant en
France comme elle est.
La charpenterie ne leur peut estre difficile: car dés leur jeunesse ils
manient les haches; & je les ay veu par experience en faisans leur
loges, ou celles des François, asseoir leurs haches aussi asseurement, &
redonner quatre ou cinq fois au mesme endroit, que pourroit faire un
charpentier bien appris.
La menuiserie leur est bien aisee à apprendre: ils dolent avec leurs
serpes un bois aussi usny & esgal, que si le rabot y avoit passé. Ils
font des marmots de bois & d’autres figures avec leur seuls couteaux. Il
ne leur faut ne scie, ny autre outil à faire leurs arcs & avirons, &
leurs espees de guerre, avec une simple tille: ils creusent &
accommodent leurs canots, leur donnent telle forme qu’il leur plaist.
Bref de tous les autres metiers mentionnez cy-dessus: Je les ay veu fort
industrieusement travailler, tellement qu’avec peu d’enseignement, ils
viendroient à la perfection d’iceux: par dessus tout cela, ils
s’entendent infiniment bien à faire des robes, couvertures de lict,
ciel, pentes & rideaux de lict, de plumes de diverses couleurs, qu’à
peine jugeriez vous de loin, que ce peut estre. Je ne veux parler de
l’aptitude qu’ils ont connaturelle à peindre, & faire divers fueillages
& figures, se servans seulement d’un petit copeau, au lieu qu’il faut
tant de pinceaux à nos peintres, compas, regles, & crayons.
Que les Sauvages sont tres-aptes pour apprendre les sciences & la vertu.
Chap. XIX.
J’ay recogneu depuis mon retour des Indes en France, par les frequentes
& ordinaires demandes que me faisoient ceux qui me venoient voir, la
grande difficulté qu’ont tous nos François, de se persuader, que ces
Sauvages soient capables de science & de vertu: ains je ne sçay si
quelques-uns ne vont point jusques-là d’estimer les peuples barbares,
plustost du genre des _Magots_ que du genre des hommes. Je dy moy & par
exemple je le prouveray, qu’ils sont hommes, & par consequent capable de
science & de vertu: puis qu’au rapport de Seneque en son Epistre 110.
_Omnibus natura dedit fundamenta semenque virtutum._ La nature a donné à
tous les hommes du monde, sans exception d’aucun, les fondemens, &
semences des vertus, paroles bien notables: car comme les fondemens, &
la semence sont jettez dans les entrailles de la terre & par consequent
cachez en icelle: de mesme Dieu a jetté naturellement en l’esprit de
l’homme les fondemens & semences des vertus; sur lesquels fondemens tout
homme peut bastir avec la grace de Dieu, un bel edifice, & tirer de la
semence une tige portant fleurs & fruits, doctrine que prouve
tres-clairement sainct Jean Chrysost. en l’Homelie 55. au peuple
d’Antioche, & en l’Homelie 15. sur l’Epistre I. à Thimothee moralisant
ce passage de la Geneze: _Germinet terra herbam virentem, & omne lignum
pomiferum_: que la terre produise l’herbe verdoyante, & toute espece
d’arbres fruictiers ou portans pommes, il adjouste: _Dic ut producat
ipse terra fructum proprium & exibit quicquid facere velis_, dy &
commande à ta propre terre, c’est à dire à ton ame, qu’elle produise son
fruict connaturel, & tu verras qu’incontinent elle produira ce que tu
demandes. Et sainct Bernard, au traicté de la vie solitaire dit, _virtus
vis est quædam ex natura:_ que la vertu est une certaine force qui sort
de la nature. Qu’il en soit ainsi, je le veux faire paroistre par
plusieurs exemples, & commençant premierement par les sciences, pour
lesquelles apprendre, il faut que les trois facultez de l’ame
concurrent, la volonté, l’intellect, & la memoire: la volonté fournit à
l’homme le desir d’apprendre, par lequel nous surmontons toute espece de
travail & difficulté: l’intellect donne la vivacité de comprendre & la
memoire reserve & conserve ce qui est cogneu & appris.
Les Sauvages sont extremement curieux de sçavoir choses nouvelles, &
pour rassasier cet appetit, les long chemins, & la distance des pays
leur est bien courte, la faim qu’ils patissent souvent ne leur couste
rien, les travaux leur sont repos: ils vous escoutent attentivement, &
tant que vous voulez, sans s’ennuyer, & sans qu’ils disent aucun mot,
lors que vous leur discourez, soit de Dieu, soit d’autre chose: si vous
voulez avoir patience avec eux, ils vous font mille interrogations. Il
me souvient qu’entre les discours que je leur faisois ordinairement par
Truchement, je leur disois que si tost que nos Peres seroient venus de
France, ils feroient bastir de belles maisons de pierre & de bois, où
leurs enfans seroient receus, ausquels les Peres aprendroient tout ce
que sçavent les _Caraibes_. Ils me respondoient: O que nos enfans sont
bien heureux qui aprendront tant de belles choses, ô que nous sommes
mal-heureux & tous nos Peres devant nous, qui n’ont point eu de Pays.
Leur intellect est vif autant que la nature le permet: ce que vous
reconnoistrés par ce qui suit: Il n’y a gueres d’Estoiles au Ciel qu’ils
ne connoissent, ils sçavent juger à peu pres de la venuë des pluyes, &
autres saisons de l’année, distingueront à la Physionomie un François
d’avec un Portugais, un _Tapoüis_ d’avec un _Tapinambos_ & ainsi des
autres: Ils ne font rien que par conseil: Ils pesent en leur jugement
une chose, devant qu’en dire leur opinion: Ils demeurent fermes &
songeards sans se precipiter à parler. Que si vous me dites: Comment est
il possible que ces personnes là ayent du jugement faisans ce qu’ils
font? Car pour un couteau, ils vous donneront pour cent escus d’Ambre
gris s’il l’ont, ou quelqu’autre chose dont nous faisons prix, ainsi
qu’est l’or, l’argent & les pierres precieuses. Je vous diray l’opinion
qu’ils ont de nous au contraire sur ce point: c’est qu’ils nous estiment
fols & peu judicieux, de priser plus les choses qui ne servent de rien à
l’entretien de la vie, que celles sans lesquelles nous ne pouvons vivre
commodement. Et de faict, qui est celuy qui ne confessera qu’un couteau
est plus necessaire à la vie de l’homme qu’un diamant de cent mille
escus, les comparant l’un à l’autre, & separant l’estime qu’on en faict.
Et pour monstrer qu’ils ne manquent point de jugement à se servir de
l’estime, que font les François des choses qui se trouvent en leurs
pays: ils sçavent bien rehausser le prix des choses qu’ils croyent que
les François recherchent. Un jour quelques-uns me disoient qu’il falloit
que nous fussions bien pauvres de bois en France, & qu’eussions grand
froid, puis que nous envoyons des navires de si loing, à la mercy de
tant de perils, querir du bois en leur pays[89]: Je leur fey dire, que
ce bois n’estoit pas pour brusler, ainsi pour teindre les habits en
couleur. Ils me repliquerent: quoy donc vous nous vendez ce qui croist
en nostre pays, en nous donnant des casaques rouges, jaunes & pers: Je
leur satisfey disant: qu’il falloit mesler d’autres couleurs avec celles
de leur pays pour teindre les draps. Si vous me dites de rechef qu’ils
font des actions totalement brutales, telles que sont celles-cy, manger
leurs ennemis, & generalement tout ce qui les blesse, comme les poux,
les vers, espines & autres. Je respons, que cela ne provient de faute de
jugement, ains d’une erreur hereditaire qui a tousjours esté entr’eux,
que leur honneur dependoit de la vengeance; & me semble que l’erreur de
nos François à se couper la gorge en duel, n’est pas plus excusable; &
toutefois nous voyons que les plus beaux esprits, & les premiers de la
Noblesse, sont frappez de cet erreur, meprisans le commandement de Dieu,
& mettans leur salut eternel en peril eminent.
Quant à la memoire, ils l’ont tres-bonne, puis qu’ils se souviennent
pour tousjours de ce qu’ils ont une fois ouy, ou veu, & vous
representeront toutes les circonstances, soit du lieu, soit du temps,
soit des personnes, que telle chose a esté ditte ou faicte, faisant une
geographie ou description naturelle avec le bout de leurs doigts sur le
sable, de ce qu’ils vous representent.
Ce qui m’estonna d’avantage, est qu’ils reciteront tout ce qui s’est
passé d’un temps immemorial, & ce seulement par la traditive: car les
vieillards ont ceste coustume de souvent raconter devant les jeunes
quels furent leurs grands peres & ayeux, & ce qui se passa en leurs
siecles: ils font cecy en leurs _Carbets_, & quelquefois en leurs loges,
s’esveillans de bon matin & excitans les leur à escouter les harangues:
aussi font-ils quand ils se visitent: car s’embrassans l’un l’autre, en
pleurant tendrement, ils repetent l’un apres l’autre, parole pour
parole, leurs grands peres & ayeux, & tout ce qui est passé en leurs
siecles.
Suitte des Matieres precedentes.
Chap. XX.
J’accorde que ces peuples sont enclins à beaucoup de vices
naturellement: mais il se faut ressouvenir qu’ils sont captifs, par
l’infidelité de ces esprits rebelles à la loy Divine, & instigateurs de
la transgression d’icelle: que sainct Jean en sa premiere Epistre
appelle Iniquité, ou Inegalité, c’est-à-dire, deviation ou detour du
droict comme le texte Grec exprime notamment, ἡ ἁμαρτία ἐστὶν ἡ ἀνομία,
c’est à dire, _Peccatum est exorbitatio a lege_: laquelle loy est de
deux sortes, Divine & Humaine; la Divine a esté donnee par escrit à
Moyse, & du depuis par Jesus-Christ aux Chrestiens: l’humaine est
burinee au fond de la nature: Et ces deux loix sont deux sortes de
pechez en leurs transgressions: l’un est appellé peché contre les
commandemens de Dieu, & l’autre peché contre la lumiere naturelle; & de
cestuy-cy seront chargez & condamnez les mescroyans, chacun en son
particulier, outre le peché commun de l’infidelité.
Entre tous les vices auquels pourroient estre subjets ces Barbares,
ceux-cy sont speciaux, sçavoir est, la vengeance qu’ils ne demordent
jamais, quelque mine qu’ils facent à leurs ennemis reconciliez & la
mettent en pratique à toute occasion: & de faict il n’y a nulle doute,
que si les François avoient quité _Maragnan_, toutes les nations qui se
sont là congregees pesle-mesle, pour avoir l’aliance des François,
estant auparavant ennemies, se mangeroient les unes les autres, &
toutefois c’est chose estrange, qu’à present ils vivent en bonne
intelligence soubs les François, s’entredonnans leurs filles en mariage.
Ils sont fort amateurs de vin, & s’enyvrer est un grand honneur entre
eux, mesmes les femmes. Ils sont lubriques extremement, & plus les
jeunes filles que tout autre, inventeurs de fauses nouvelles, menteurs,
legers & inconstans, qui sont vices communs à tous mescroyans, & pour
accomplir la mesure ils sont paresseux incroyablement: de sorte qu’ils
ayment mieux ne rien faire, & vivre chetivement, que de travailler &
vivre grassement: Car s’ils vouloient tant soit peu se forcer, ils
pourroient en peu d’heure avoir abondance de chair & de poisson. Cecy se
doit specialement entendre des _Tapinambos_: Car pour les autres
Nations, telles que sont les _Tabaiares_, _Long-cheveux_, _Tremembaiz_,
_Canibaniliers_, _Pacajares_, _Camarapins_, _Pinariens_, & semblables,
ils se peinent pour mieux vivre, & amasser marchandises, & s’accommoder
gentiment tant en leurs loges, qu’en leurs mesnages.
Je vay icy reciter un exemple joyeux de la paresse de nos _Tapinambos_.
Quelques François du Fort, ayans demandé congé d’aller par les villages
pour se rafreschir, vindrent en bonne rencontre au village d’_Vsaap_, &
à l’entree de la premiere loge, ils trouverent un grand _Boucan_ chargé
de venaison: aupres duquel le maistre d’iceluy estoit couché dans un lit
de coton, qui se plaignoit fort, comme s’il eust esté malade: Nos
François affamez & bien deliberez de faire feste à cette table preparee,
luy demanderent d’une voix douce & amoureuse _Dé omano Chetouasap_,
estes-vous malade mon Compere? Il respond qu’oüi: les François
repliquerent, qu’avez-vous donc? Qu’est-ce qui vous faict mal? Ma femme,
dict-il; est dés le matin au jardin, & je n’ay encore mangé. Les
François luy dirent: voilà de la farine & de la chair si prez de vous,
que ne vous levez-vous pour en prendre? Il respond, _Cheateum_, Je suis
paresseux, je ne me sçaurois lever. Voulez-vous, dirent les François,
que nous vous apportions de la farine & de la viande, & nous mangerons
avec vous? Je le veux bien, respondit-il, aussitost chacun se met en
devoir de descharger le _Boucan_, & le mettre devant luy, & s’asseans en
rond, comme c’est la coustume, l’incitoient à manger par le bon appetit
qu’ils avoient, & la peine qu’ils eurent d’apporter les viandes de
dessus le _Boucan_, qui n’estoit qu’à trois pieds de là, fut le payement
de leur escot.
Nonobstant ces perverses inclinations, ils en ont d’autres tres-bonnes &
loüables à la vertu. Ils vivent paisiblement les uns avec les autres,
font part de leur pesche, chasse & autres vivres à leurs semblables, &
ne mangent rien en secret parmy eux. Un jour au village de _Ianouaran_
il n’y avoit autre chose à manger que de la farine: Il survint un jeune
garçon qui apporta une grosse perdrix fraischement tuee, sa mere la
plume au feu, la faict boüillir, la met au mortier, puis la reduict en
poudre, & faisant apporter des fueilles de _Manioch_ (lesquelles
approchent du goust de la chicoree sauvage), les fit boüillir, & les
ayant bien hachees, elle mesle la poudre de la perdrix & de la farine
avec ces fueilles hachees, duquel meslange elle fit de petites boules,
grosses comme une balle, qu’elle envoya à tous les mesnages de sa loge
chacun la sienne. J’ay veu moy-mesme une chose plus qu’admirable, encore
qu’elle soit triviale & de peu de consequence: C’est que plusieurs
Sauvages fort affamez, vindrent de la pesche en ma loge, n’ayans sceu
rien prendre sinon qu’une _Crabe_, c’est un Cancre, qu’ils firent cuire
sur les charbons, & m’ayans demandé de la farine pour la manger, ils
s’asseerent en terre en rond, chacun prenant son morceau: Ils estoient
douze ou treize. Vous pouvez penser combien chacun en pouvoit avoir,
parce que la _Crabe_ n’excedoit au plus la grosseur d’un œuf de poule.
La liberalité est tres-grande entr’eux, & l’avarice en est fort
esloignee, tellement que si quelqu’un d’entr’eux a desir d’avoir quelque
chose qui appartient à son semblable, il luy dit franchement sa volonté:
& il faut que la chose soit bien chere à celuy qui la possede, si elle
ne luy est donnee incontinent, à la charge toutefois que si le demandeur
a quelque autre chose que le donneur affectionne, il la lui donnera
toutefois & quantes qu’il la luy demandera.
Ils font paroistre leur liberalité beaucoup plus vers les estrangers,
que vers leurs compatriotes, tellement qu’ils s’apauvrissent de leurs
hardes, pour en accommoder les estrangers qui les viennent voir,
s’estimans bien recompensez d’estre reputez liberaux par ceux qui ne
sont de leur pays, croyans que leur renommee volera dans les pays
esloignez, & là seront tenus pour grands & riches: de sorte que bien
souvent ils vont faire des visites à cent, deux cens, & trois cens
lieuës, pour ce sujet d’estre estimez par leurs liberalitez. Jamais ils
ne s’entre-dérobent, ains tout est à la veuë d’un chacun, suspendu aux
poutres & soliveaux de leurs loges. Il est bien vray que dedans l’Isle à
present, dans _Tapouïtapere_ & _Comma_, ils ont des coffres que les
François leurs ont donnez, dans lesquels ils reserrent leur meilleure
marchandise, aussi il s’est ensuivy soit de là, soit de l’exemple des
François, que plusieurs apprennent le mestier de dérober. Ils appellent
dérober, _Monda_ le larron, _Mondaron_, & est une grande injure
entr’eux, tellement qu’ils changent de couleur au visage, de sorte
qu’appeller une femme laronnesse, & double putain qu’ils signifient par
le mot _Menondere_, à la difference d’une simple putain appellée
_Patakuere_, c’est le pis qu’on luy sçauroit dire: aussi vous estes
payez de mesme monnoye, quand vous les appellez larrons: pour ce qu’ils
vous jettent sur la barbe un beau & bon _Giriragoy_, c’est à dire, tu as
menty, sans espargner personne, en quoy on peut recognoistre, combien ce
vice leur déplaist, puis qu’ils n’en sçauroient supporter l’injure.
Ils gardent equité ensemble, ne se fraudent, & ne se trompent; si
quelqu’un offence autruy, la peine du _Talion_ s’ensuit; sont fort
compationnans & se respectent l’un l’autre, specialement les vieillards.
Ils sont fort patiens en leurs miseres & famine, jusques à manger de la
terre[90], à quoy ils habituent leurs enfans, chose que j’ay veuë
plusieurs fois, que les petits enfans tenoient en leurs mains une plote
de terre, qu’ils ont en leur pays _quasi_ comme terre sigilee, laquelle
ils sucçoient & mangeoient, ainsi que les enfans de France, les pommes,
les poires, & autres fruicts qu’on leur donne.
Ils ne sont pas fort curieux à apprester leur viande, comme nous: car,
ou ils la jettent dans le feu pour la cuire, ou la mettent boüillir dans
la marmite sans sel, ou rostir à la fumee sur le _Boucan_.
Ordre et Respect que la Nature a mise entre les Sauvages, qui se garde
imviolablement par la jeunesse.
Chap. XXI.
Le poinct que j’ay le plus consideré & le plus admiré, pendant les deux
ans que j’ay demeuré entre les Sauvages, est l’ordre & respect gardé
inviolablement des jeunes, vers leurs majeurs, ou entr’eux, chacun
executant ce que son aage requiert de luy, sans s’ingérer de plus haut
ou de moindre. Qui est celuy qui ne s’estonnera avec moy, que la pure
nature ait plus de force sur ces Barbares à faire garder le respect, que
les enfans doivent à leurs majeurs, & à demeurer dans les bornes du
devoir que requiert la diversité des aages, que la nature, dis je, ait
plus de force à faire observer ces choses, que non pas la Loy, ny la
grace de Jesus-Christ sur les Chrestiens, parmy lesquels rarement l’on
voit que la jeunesse se tienne dedans ses termes, nonobstant tous les
beaux enseignements, Maistres & Pedagogues, ains l’on n’y remarque que
de la confusion & grande presomption. A la mienne volonté que ce
discours suivant nous y apporte quelque remede.
Les Sauvages ont distingué leurs aages, par certains degrez, chaque
degré, portant sur le front de son entree, son nom propre, qui advertit
celuy qui desire entrer dans son Palais ses parterres & allees, le but
de sa charge, qu’il enveloppe sous soy par enigme, comme faisoient jadis
les Hierogliphiques des Egyptiens. Le premier desquels, pour les enfans
masles & legitimes, se nomme en leur langue, _Peitan_, c’est à dire,
enfant sortant du ventre de sa mere. En ce premier degré d’aage, plein
d’ignorance du costé de l’Enfant, & qui n’a autre portion que les pleurs
& la foiblesse, si est-ce qu’estant le fondement de tous les autres
degrez, la Nature; bonne mere à ces Sauvages, a voulu que l’enfançon
fust disposé immediatement, à la sortie du ventre de sa mere, à recevoir
en luy, les premieres semences du naturel commun de ces Barbares: Car il
n’est point caressé, emmailloté, eschauffé, bien nourry, bien gardé, ny
mis en la main d’aucune nourrice, ains simplement lavé dans le ruisseau,
ou en quelque autre vase plein d’eau: est mis en un petit lit de cotton,
ses petits membres ayans toute liberté, sans vesture quelconque, soit
sur le corps, soit sur la teste: il se contente pour sa nourriture du
laict de sa mere, & des grains de mil rostis sur les charbons, & machez
dans la bouche de la mere reduicts en farine, & détrampez de sa salive
en forme de boüillie, laquelle sa mere luy donne en sa petite bouche,
ainsi qu’ont accoustumé les oyseaux de repaistre leurs petits,
c’est-à-dire bouche à bouche. Il est bien vray que quand l’enfant est un
peu fort, par une cognoissance & inclination naturelle, vous le voyez
rire, s’esjoüir, & tressaillir à la mode des enfans, sur les bras de sa
mere, la considerant mascher grossement en sa bouche, sa nourriture, &
portant son petit bras à la bouche de sa nourrice, il reçoit dans le
creux de sa menote cette pasture naturelle, qu’il porte droict à sa
petite bouche & la mange: & quand il se sent rassasié, il jette le
surplus en terre, & destournant son visage, frappant de ses mains la
bouche de sa mere, il luy fait entendre, qu’il n’en veut plus. A quoy
obeist la mere, ne forçant en rien son appetit, & ne luy donnant aucune
occasion de pleurer. Si l’enfant a soif il sçait fort bien demander par
ses gestes la mammelle de sa mere. Ces petits enfans rendent, en ce
jeune aage, le respect & le devoir, que la nature leur demande en ce
degré: car ils ne sont point criards, pourveu qu’ils voyent leurs meres,
se tiennent en la place, où elles les mettent: Quand elles vont jardiner
au bois, elles vous les asseent tous nuds comme ils sont sur le sable &
la poudre, où ils se tiennent sans dire mot, quoy que l’ardeur du Soleil
leur donne vivement sur la teste, & sur le corps. Qui est celuy de nous
autres, qui auroit eu en son petit aage la moindre de ses incommoditez,
& seroit à present en vie? Nos parens sçavent la retribution & le devoir
que nous avons commencé à leur rendre, dés ce premier degré, d’où ils
pouvoient bien s’asseurer, si le trop grand amour qu’ils nous portoient
ne les eust aveuglez, qu’en tous les autres degrez de nostre aage, nous
ne serions pas plus recognoissans de nostre devoir envers eux, quelque
peine qu’ils puissent prendre.
Le second degré d’aage commence au temps que le petit enfant s’esvertuë
d’aller tout seul, encore que confusément on ne laisse d’appeller du
mesme mot que je vay dire les enfans, en leur premier degré: Neantmoins
j’ay pris garde de prez, qu’autre est la façon de gouverner les enfans
qui ne peuvent marcher, & autre la façon de gouverner ceux qui
s’efforcent d’aller tous seuls, qui faict que nous devons mettre ce
degré à part, & singulariser leur nom, pour l’adapter seulement à leur
degré, specifié par la diversité de gouvernement & d’action: Le second
degré s’appelle _Kounoumy miry_, petit garsonnet[91], & dure jusqu’à
l’aage de sept ou huict ans. En tout ce temps ils ne s’esloignent de
leurs meres, & ne suivent encore leurs Peres, qui plus est, on les
laisse à la mammelle, tant que d’eux mesmes, ils s’en retirent,
s’accoustumans peu à peu à manger des grosses viandes, comme les grands
& adults. On leur fait de petits arcs, & des flesches proportionnees à
la force de leurs bras: lors s’amassans les uns avec les autres de mesme
aage, ils plantent & attachent quelques courges, devant eux, sur
lesquelles ils tirent leurs fleches, & ainsi de bonne heure ils
s’adextrent tant les bras que la veuë à tirer justement. On ne voit
battre, ny foüetter ces enfans, qui obeissent à leurs parens, &
respectent ceux qui sont plus aagez qu’eux. Cet aage d’enfans est
infiniment agreable: car vous remarquez en eux la distinction qui peut
estre en nous, de la nature & de la grace: pour ce que, rejettant toute
comparaison, je les ay trouvez aussi mignons, doux & affables, que les
enfans de par de çà, sans oublier pourtant d’excepter & mettre à part,
la grace du Sainct Esprit, qui est donnee aux enfans des Chrestiens par
le Baptesme. Que s’il arrive que ces enfans en cet aage meurent, les
parens en portent un deüil extreme, & en gravent une memoire perpetuelle
en leur cœur, pour s’en resouvenir en toutes les ceremonies de larmes &
de pleurs, rememorans entre ces souvenances, qu’ils se font les uns aux
autres, en pleurant cette perte, & mort de leurs petits garsonnets, les
appellant d’un nom particulier _Ykounoumirmee-seon_, le petit garsonnet
mort en son enfance. J’ay veu de ces foles meres demeurer au milieu de
leurs jardins, dans les bois toutes seules, voire quelquefois s’arrester
& acroupir dans le milieu du chemin, pleurantes amerement, & leur ayant
faict demander ce qu’elles avoient de pleurer ainsi toutes seules dans
les bois, & au milieu du chemin: Helas! disoient-elles, nous nous
resouvenons de la mort de nos petits enfans, _Ché Kounoumirmee-seon_,
morts en leurs enfances. Puis elles recommençoient de tant plus à
pleurer, & se fondoient en larmes: & à la verité cela est connaturel,
d’avoir regret de la perte & mort de ces petits enfans, qui tant s’en
faut, qu’ils ayent donné de la peine à leurs parens, c’est au contraire,
le seul & unique temps du cours de leur vie, auquel ils puissent donner
quelque contentement à leurs peres & meres.
Le troisieme degré contient l’aage entre ces deux premiers degrez,
d’enfance & de puerilité, & entre les degrez d’adolescence & virilité,
qui est proprement depuis 8 jusques à 15 ans, que nous appellons
jeunesse, & garsons: les Sauvages les appellent simplement _Kounoumy_
sans aucune autre addition, telle qu’est l’enfance appellee _Kounoumy
miry_ & l’adolescence nommee _Kounoumy Ouassou_. Ces _Kounoumys_ donc,
ou garsons, en l’aage de 8 à 15 ans, ne s’arrestent plus au foyer, ny
autour de leurs meres, ains suivent leurs Peres, apprennent à
travailler, selon qu’ils voyent qu’ils font: ils s’appliquent à
rechercher la nourriture pour la famille, vont au bois tirer des
oyseaux, vont à la mer, flecher les poissons, qui est chose tres-belle à
voir, avec quelle industrie ils dardent quelquefois trois à trois ces
poissons, ou bien ils les prennent avec la ligne faite de _toucon_, ou
dans les _poussars_, qui sont une espece de fouloire & petite seine, se
chargent d’huytres & de moules, & apportent le tout en la maison: on ne
leur commande de ce faire. Ils y vont de leur propre instinct,
recognoissans que c’est le devoir de leur aage, & que tous leurs majeurs
ont fait le mesme. Ce travail & exercice plus joyeux que penible,
correspondant à l’inclination de leurs ans, les affranchit de beaucoup
de vices, ausquels la nature infectee commence à prester l’oreille et le
goust: Et c’est, ce me semble, la raison pourquoy, l’on propose à la
jeunesse des divers exercices liberaux ou mechaniques, pour la retirer &
divertir de l’impulsion corrompuë, que chacun a naturellement attachee
dedans soy, laquelle se renforce par l’oysiveté, specialement en ce
temps.
Le quatriesme degré est pour ceux, que les Sauvages appellent _Kounoumy
Ouassou_, c’est à dire grands garsons, ou jeunes hommes, comprenant les
ans depuis 15. jusques à 25. que nous disons entre nous l’adolescence.
Ceux-cy ont une autre sorte de comportement: car ils s’addonnent fort et
ferme au travail, ils s’habituent à bien manier les avirons des Canots,
et pour ceste cause on les choisit, quand on desire aller en guerre,
pour nager les Canots. Ce sont eux qui s’estudient specialement à faire
les fleches pour la guerre: ils vont à la chasse, avec les chiens,
s’acoustument à bien flecher et harponner les gros poissons, ne portent
encore des _Karaiobes_, c’est-à-dire, des pieces de drap liees devant
eux pour cacher leur honte, comme font les hommes mariez, mais avec une
fueille de Palme ils accomodent ceste partie. Ils peuvent librement
deviser avec les plus aagez, hormis au _Carbet_, où il faut qu’ils
escoutent, sont prompts à faire service à ceux qui les surpassent
d’aage. Et à vray dire, c’est en ce temps qu’ils aydent plus à leurs
Peres & Meres, de leur travail, chasse et pesche, d’autant qu’ils ne
sont point encore mariez, & par consequent non obligez à nourrir une
femme: & c’est pourquoy leurs parens s’attristent beaucoup, quand ils
meurent en ces annees, leur donnans un nouveau nom en signe de douleur,
qui est _Ykounoumy-ouassou-remee seon_, c’est à dire le grand garson
mort, ou le grand garson mort en son adolescence.
Le cinquiesme degré prend depuis 25. jusqu’à 40. ans, & celuy qui est en
ces annees proprement s’appelle _Aua_, vocable qui ne laisse pas d’estre
imposé generalement à tous les aages, ainsi comme est le nom d’homme
parmy nous: toutefois il doit estre particulier à cet aage, en tant
qu’alors l’homme est en sa force appellé par les Latins _vir, à
virtute_, & en François aage viril, pour la virilité, c’est-à-dire la
force qui est en l’homme en ce terme: de mesme ceste langue des Sauvages
use de ce mot _Aua_, duquel procede _Auaeté_, c’est-à-dire fort,
robuste, vaillant, furieux, pour signifier le 5. aage de leurs enfans.
En ce temps ils sont bons guerriers pour bien frapper, mais non pour
conduire. Ils recherchent les femmes en mariage en cette saison, lequel
n’est pas beaucoup difficile à faire: car le trousseau de la nouvelle
mariee ne consiste qu’en quelques courges que sa mere luy donne pour
commencer son mesnage, au lieu qu’en ces pais les meres fournissent les
vestements, linges, ornemens & pierreries à leurs filles. Les peres
donnent pour doüaire, aux marys qui espousent leurs filles, 30. ou 40.
buches coupees de mesure, qu’ils font porter en la chambre du nouveau
marié, pour faire le feu des nopces, & ce nouveau marié s’appelle non
plus, _Aua_, mais _Mendar-amo_. Quoy que ce jeune homme soit marié, & la
jeune femme semblablement, cela n’oste ny afranchit de l’obligation
naturelle, d’assister leurs parents, ains demeurent tousjours obligez de
leur subvenir, & ayder à faire leurs jardinages. C’est une remonstrance
que j’entendy faire en ma loge, par la fille de _Iapy-Ouassou_, baptisée
& mariee en l’Eglise, à un autre Sauvage son mary aussi Chrestien,
lequel s’en allait à _Tapouitapere_, assister le R. Pere Arsene, pour
baptiser plusieurs Sauvages: Elle luy dit ainsi: Où veux-tu aller? Tu
sçais bien que les jardins de mon Pere sont à faire, & qu’il a faute de
vivres: Ne sçais tu pas qu’il m’a donnee à toy, à la charge que tu luy
ayderois & subviendrois en sa vieillesse? Si tu le veux abandonner je
m’en vay retourner chez luy. On la reprit sur ces derniers mots, luy
faisant recognoistre la foy, qu’elle avoit donnee, de jamais ne
l’abandonner, ou se separer de luy, quant au reste on la loüa fort: Et
pleust à Dieu que tous les enfans de la Chrestienté se mirassent en ce
lieu, apprenans la vraye intelligence de ces paroles formelles du
mariage, que l’homme & la femme quitteront leurs parens pour adherer
ensemble: car tant s’en faut que Dieu authorise l’ingratitude des enfans
mariez, pour ce disent-il, qu’ils ont d’autres enfans, ou sont prests
d’en avoir, ausquels il faut qu’ils pourvoient: qu’au contraire, Dieu
reprouve comme damnez, ceux qui abandonnent leurs parens, sans lesquels,
mettant la volonté de Dieu à part, ils ne seroient au monde, ny eux ny
leurs enfans; mais bien par ces paroles Dieu declare la grande union qui
doit estre d’esprit & de corps, entre l’homme & la femme par le mariage.
Le 6. degré enferme en soy, les annees depuis 40. jusqu’à la mort, & ce
degré est le plus honorable de tous; c’est luy qui couronne de respect &
de majesté les braves soldats, & prudens Capitaines d’entr’eux: tout
ainsi que la saison de l’Aoust donne la cueillette des labeurs, &
recompence la patience du laboureur à supporter l’hyver, & le printemps,
sans estre aydé de sa terre, sur laquelle il a tant fait de tours &
retours avec la charruë, ainsi en est-il parmy les Sauvages, lesquels
estans parvenus à la saison d’anciens & vieillards sont honorez de tous
ceux qui sont leurs inferieurs en aage. Celuy qui est receu par la
course de ses annees en ce terme, est appellé _Thouyuaë_, c’est a dire
ancien & vieillard: Il n’est plus si assidu au travail comme les autres,
ains il travaille à son vouloir & à son aise, & plus pour servir
d’exemple à la jeunesse & suivre la coustume de leur Nation, que pour
autre necessité: il est escouté avec silence dans un _Carbet_: & parle
par mesure & gravement sans precipiter ses paroles, lesquelles il
accompagne de geste naïf, & explicant nettement ce qu’il veut dire, & le
sentiment avec lequel il prononce ces paroles. On luy respond doucement
& respectueusement, & les jeunes le regardent & escoutent attentivement,
quand il parle: s’il se trouve à la feste des _Kaouïnayes_, il est le
premier assis & servy le premier; & d’entre les filles qui versent le
vin, & le presentent aux invitez: les plus honorables le servent, telles
que sont les filles les plus proches de consanguinité à celuy qui faict
le convive. Parmy les danses qui se font là, ces anciens & vieillards
entonnent les chansons, & leur donnent la notte, commençans d’une voix
fort basse, mais grave, tousjours montant presque à la mesure de nostre
musique. Leurs femmes ont soin d’eux, leur lavent les pieds, leur
apprestent & apportent à manger, & s’il y a quelque difficulté en la
viande, poisson, ou escrevices de mer, pour estre aisement machees leurs
femmes les cassent, espluchent & accommodent. Quand quelqu’un d’eux
meurt, les vieillards luy rendent honneur, le pleurent comme les femmes,
& l’appellent _Thouy-uaë-pee-seon_. Il est vray que s’il est mort en
guerre, ils l’appellent d’un autre mot, qui est _marate-Kouapee-seon_,
c’est-à-dire, le vieillard mort au milieu des armes: ce qui ennoblit
autant les enfans d’iceluy & toute sa race, comme entre nous, quelque
vieil Colonel, qui toute sa vie n’a faict rien autre chose, que porter
les armes pour le service de son Roy & de sa patrie, meurt pour le
comble de son honneur les armes au poing, la face tournee vers les
ennemis, au milieu d’un furieux combat, chose qui n’est pas oubliee par
ses enfans, ains la tiennent pour le plus grand heritage qu’il leur peut
laisser & sçavent bien s’en servir, pour representer au Prince le bon
service de leur pere, & partant recompence deüe par le Prince aux
enfans. Ces Sauvages qui ne font cas d’aucune recompence humaine ains
seulement de l’honneur, recueillans & rassemblans toutes les passions de
leurs ames à ce seul but, ne peuvent autrement, qu’ils ne facent grande
estime des proüesses de leurs parens, & qu’ils ne soient estimez par les
autres pour le respect d’iceux. Ceux qui meurent en leur lict, ne
laissent pas d’estre honorez, chacun selon son merite, & est appelé
d’iceux _Theon-souyee seon_, c’est à dire, le bon vieillard mort en son
propre lict.
Par ce discours vous pouvez voir, comme la nature seule nous apprend de
respecter les vieillards & anciens, les ayder & secourir & reprend
aigrement la temerité & presomption de la jeunesse de ce temps qui sans
prevoir l’advenir n’advisent pas qu’alors qu’ils deviendront vieux, il
leur sera rendu justement la mesme mesure qu’ils ont donnee estant
jeunes à leurs predecesseurs: car ils apprennent par exemple, leurs
enfans à leur rendre ceste ingratitude.
Que le mesme ordre & respect se garde entre les filles & les femmes.
Chap. XXII.
Les traicts de la nature se trouvent entre ces Sauvages, tout ainsi que
les pierres precieuses se rencontrent dans les flancs d’une montagne:
car celuy qui estimeroit, que les diamans & autres joyaux fussent dans
leur lict naturel aussi clairs & estincelans, comme ils se voient
enchassez dans les bagues, seroit un fol: pour ce que ces riches pieces
sont enveloppees dans le limon, sans paroistre beaucoup, tellement que
plusieurs passent & repassent dessus, ignorans ce secret, sans les lever
de terre.
La mesme chose se pratique en la conversation de ces pauvres Sauvages:
combien y en a-il, qui ont ignoré, & ignorent ce que j’ay rapporté icy,
& rapporteray, quoy qu’ils ayent longtemps conversé avec eux, faute
d’avoir penetré & remarqué la belle conduitte de la nature en ces gens
destituez de grace, ains ont passé par dessus ces pierres precieuses
sans en faire leur profit, traversant le tout en gros.
Le mesme ordre des degrez d’aage, j’ay remarqué entre les filles & les
femmes, comme il est entre les hommes, sçavoir, que le premier degré
supposé commun aux masles & aux femelles sortans immediatement du ventre
de leurs meres, appellé du mot, _Peïtan_, ainsi qu’avons dit
suffisamment au chapitre precedent: le second degré suit, qui met
distinction d’aage, de sexe & de devoir: d’aage de fille à fille, de
sexe de fille à garçon & de devoir de la plus jeune à son aisnee. Ce
degré enclost dedans soy les sept premieres annees, & la fillette de ce
temps s’appelle _Kougnantin-myri_, c’est-à-dire la petite fillette. En
tout cet aage, elle demeure fixement avec sa mere, succeant le laict de
la mere plus d’un an davantage que les garçonnets, voire je diray bien
ceste verité, d’en avoir veu aagees de plus de six ans, teter encore
leurs meres, mangeant fort bien toute autre viande, parlant & courant
comme les autres. Au lieu que les garçonnets de cet aage portent des
arcs & fleches, ces fillettes s’amusent à contre-faire leurs meres en
fillant comme elles peuvent du coton, & traceant une espece de petit
lict, comme est la coustume des fillettes de cet aage à s’amuser à
quelques frivoles & legeres ouvrages, pestrissent la terre,
contrefaisant l’usage des plus experimentees à faire des vases & des
escuelles de terre. Il y a bien à dire de l’amour que portent les peres
& les meres à leurs petits enfans masles, ou fillettes; pour ce que tant
le pere que la mere batissent leur amour sur leur fils, & pour les
filles, cela leur est par accident, & ne sont point esloignees en ceste
suitte de nature, de nostre lumiere commune qui nous rend plus prisables
les fils que les filles, & non sans raison: car l’un conserve la souche,
& l’autre la met en pieces.
Le troisiesme degré va depuis sept jusqu’à quinze, & la fille de cet
aage s’appelle _Kougnantin_, c’est à dire fille: c’est en cet aage
qu’elles perdent ordinairement par leurs foles phantasies, ce que ce
sexe a de plus cher, & sans quoy elles ne meritent d’estre estimees, ny
devant Dieu, ny devant les hommes: qu’on me pardonne, si je dy un mot,
que plusieurs de ce sexe en cet aage, ne sont pas plus sages par de çà,
quoy que l’honneur & la loy de Dieu, les devroit convier à l’immortalité
de la candeur, parce que ces pauvres jeunes filles barbares, ont un
erreur connaturel procedé de l’auteur de tout mal, qu’elles ne doivent
estre trouvees apres cet aage avec le signacle de leur pureté: Je n’en
diray pas d’avantage, pour n’offencer le Lecteur: il me suffit
d’ateindre & toucher le fil de mon discours. En ces annees elles
apprennent tous le devoir d’une femme, soit pour filer les cotons, pour
tistre les licts, pour travailler en estame, pour semer & planter les
jardins, pour faire les farines, composer les vins, & apprester les
viandes, gardent un grand silence, quand elles se trouvent en compagnie,
où il y a des hommes, & generalement elles parlent peu de cet aage, si
elles ne sont avec leurs semblables.
Le 4. degré est depuis 15. ans jusqu’à 25. ans; lequel impose à la fille
de cet âge le nom de _Kougnanmoucou_, c’est-à-dire, une fille, ou femme
en sa grandeur & stature parfaicte, que nous disons en ces quartiers
fille à marier. Nous passerons souz silence l’abus qui se commet en ces
annees, par la tromperie que la coustume de leur Nation deceuë, leur a
imprimé pour loy dans leur esprit. Ce sont elles qui font tout le
mesnage de la maison, relevant de peine leurs meres, & ont la charge des
choses necessaires pour le vivre de la famille. Elles ne sont pas
longtemps sans estre demandees en mariage, si tant est que leurs parens
ne les reservent pour quelque François, afin d’avoir abondance de
marchandise, & en cas que cela ne soit, elles sont donnees en mariage, &
alors elles portent le nom de _Kougnanmoucou-poire_[92], c’est-à-dire,
femme mariee & en la force de son aage. Et dés ce temps elle suit son
mary, portant sur sa teste, & sur son dos apres luy, tant les ustenciles
necessaires, pour presenter à manger, que le mesme manger, & les vivres
qui sont de besoin par les chemins: tout ainsi que les mulets de par
deçà portent le bagage & les vivres des Seigneurs: Et en effect, puisque
je suis sur ce point je diray ce mot, que comme les Seigneurs de
l’Europe ambitieux de faire recognoistre à tout le monde leur grandeur,
taschent d’avoir le plus grand nombre de mulets qu’ils peuvent: ainsi
ces Sauvages sont extremement convoiteux d’avoir nombre de femmes pour
marcher apres eux, portans leur bagage: d’autant qu’entr’eux, ils sont
prisez & estimez selon le nombre des femmes qu’ils ont.
Ces jeunes femmes devenuës grosses du faict de leurs maris, sont
appellees d’un mot particulier _Pouroua-bore_, c’est à dire, femme
enceinte, & nonobstant ceste grossesse, elles ne laissent de travailler,
jusqu’à l’heure de leur accouchement, comme si elles n’estoient point
empeschees. Elles deviennent fort grosses, à cause qu’elles rendent
leurs enfans assez grands & membrus. Plusieurs penseroient que ces
femmes en cet estat, auroient plus de curiosité de se couvrir, mais
c’est tout un avec les autres temps. Venuë qu’elle est au temps de ses
couches, si couches se doivent apeller: car elle ne garde pour tout cela
le lict, si elle n’est prevenuë de grandes douleurs, encore à lors
demeure-elle assize, environnee de ses voisines, lesquelles elle a
invitees, quelque peu auparavant, au sentiment & mouvement de son
fruict, de l’assister par ces paroles, _Chemen-boüirare-Kouritim_,
c’est-à-dire, je m’en vay incontinent accoucher, ou je suis preste à
present d’accoucher, lors le bruit court par les loges, que telle ou
telle s’en va accoucher, disans ces paroles avec le nom propre de la
femme qu’elles y conjoignent _Ymen-bouïrare_, qui signifie, une telle
est accouchee, ou s’en va accoucher. Le mary s’y trouve avec les
voisins, & si tant est que sa femme ait difficulté d’enfanter, il luy
presse le ventre, pour faire sortir l’enfant, sorty qu’il est, il se
couche pour faire la gesine au lieu de sa femme[93], qui s’employe à son
office coustumier, & lors toutes les femmes du village viennent le voir
& visiter couché en ce sien lict, le consolant sur la peine & douleur
qu’il a eu de faire cet enfant, & est traitté comme fort malade & bien
lassé, sans sortir du lict, au lieu que par deça les femmes gardent le
lict apres l’accouchement où elles sont visitees & traittees.
Le cinquiesme degré enferme dans ses limites les annees de vingt-cinq à
quarante ans, auquel temps le femme reçoit toute sa force, ainsi que
l’homme; & partant est appellee du nom commun & general _Kougnan_, sans
autre addition, ce que nous dirions en François, une maistresse femme,
ou une femme en sa force. En ce terme les femmes Indiennes ont encore
quelques traicts de la beauté de leur jeunesse, neantmoins elles s’en
vont au declin le grand galot, & commencent à estre hideuses & sales,
leurs mamelles pendantes le long de leurs flancs, comme vous voyez par
deça aux levrettes & chiennes de chasse: ce qui apporte une horreur à la
veuë: quand elles sont jeunes, elles sont tout au contraire, portans les
mamelles fermes. Je ne veux m’amuser d’avantage à ceste matiere, apres
que j’auray dit, que la recompence dés ce monde donnee à la pureté, est
l’incorruption & integrité accompagnee de bonne odeur, fort bien
representee dans les sainctes lettres par la fleur de Lys, pur, entier &
odoriferant: _Sicut lilium inter spinas, sic amica mea inter filias._
Le sixiesme & dernier degré prend depuis quarante ans, jusqu’au reste de
la vie, & la femme de ce temps est nommee _Ouainuy_: dans ces annees,
elles ne laissent d’estre fœcondes à produire des enfans: Elles usent du
privilege de mere de famille: ce sont elles qui president à faire les
_Kaouins_, & toutes leurs autres manieres de brasseries: sont les
maistresses du _Carbet_, où se trouvent les femmes pour deviser: & quand
le pouvoir de manger les esclaves estoit encore entier, c’estoit leur
office de bien faire rostir le corps, recueuillir la gresse qui en
degoutoit, afin d’en faire le _Migan_, c’est-à-dire le potage, de faire
cuire les tripes & boyaux dans des grandes poëles de terre, y mesler la
farine, & les chous de leurs pays, puis mesuroient la portion d’un
chacun dans des escuelles de bois, qu’elles envoyoient à tous par les
jeunes filles. Ce sont elles qui commencent les pleurs & gemissemens sur
les deffuncts, & à la bien venuë de leurs amis. Elles enseignent aux
jeunes ce qu’elles ont appris. Elles sont plus corrompuës en paroles, &
plus effrontees que les filles & les jeunes femmes; & n’oserois dire ce
qui en est, & ce que j’en ay veu & recogneu. Bien vray est que j’en ay
veu & cogneu de fort bonnes, honnestes & charitables.
Il y avoit au Fort S. Louïs deux bonnes vieilles femmes _Tabaiares_, qui
ne manquoient jamais de m’apporter de leurs petites commoditez, & quand
elles me les offroient, c’estoit en pleurant, & s’excusant de ne pouvoir
faire mieux. Je n’ay pas pourtant grande esperance de ces vieilles: Il
faut que le Païs s’en face quitte par la mort naturelle: quand elles
meurent elles ne sont pas beaucoup pleurees ny regrettees, ainsi les
Sauvages en sont bien aises pour en avoir de jeunes. Je me suis laissé
dire que les Sauvages, par opinion supersticieuse tiennent, que les
femmes ont bien de la peine, apres qu’elles sont mortes, de trouver le
lieu, où dansent leurs grands Peres, par delà les montagnes, & qu’une
bonne part demeure par les chemins si tant est que quelques unes s’y
arrivent. Elles deviennent fort sales, quand elles atteignent l’aage
decrepité, & y a ceste distinction entre les vieillards & les vieilles,
que les vieillards sont venerables, & representent une façon en eux, de
gravité & authorité; à l’opposite les vieilles de ces Païs sont
rechignees & ridees comme un parchemin mis au feu: nonobstant cela,
elles sont fort respectees, tant de leurs maris, que de leurs enfans &
specialement des filles & des jeunes femmes.
De la consanguinité, qui est parmy ces Sauvages.
Chap. XXIII.
La consanguinité entre ces barbares, a autant d’eschelons & rameaux
comme la nostre, & se conserve de famille en famille, avec autant de
curiosité comme nous pourrions faire, excepté le poinct de Castimonie,
qui a de la peine parmy eux, sinon au premier eschelon, c’est-à-dire de
Pere à fille. Pour les sœurs, & les freres, ils ne se marient pas
ensemble, mais du reste de leurs affaires j’en doute, & non sans raison,
cela ne merite pas d’estre escrit.
Le premier rameau sort du tronc de leurs Ayeuls ou grands Peres, qu’ils
appellent _Tamoin_[94], & soubs ce mot ils comprennent tous leurs
devanciers, voire depuis Noé, jusqu’au dernier de leurs Ayeuls; & c’est
chose estrange, comment ils se souviennent & racontent d’Ayeul en Ayeul,
leurs devanciers, veu que nous sommes bien en peine en l’Europe de
monter jusqu’au Tris-ayeul, que les familles ne se perdent deçà delà.
Le second rameau pousse & sort du premier, & s’appelle _Touue_,
c’est-à-dire, Pere, & est celuy qui les engendre en vray & legitime
mariage, tel qu’il est pratiqué par delà: Car la Loy des bastards, est
autre que celle des legitimes, ainsi que nous dirons en son lieu. Ce
rameau paternel en produit un autre qui se nomme _Taïre_, c’est-à-dire,
fils, lequel rameau vient à se coupper, & fourcher en diverses branches,
ausquelles ils imposent ces noms _Chéircure_, c’est-à-dire, mon grand
frere, ou mon frere aisné, qui doit tenir la tige de la maison & de la
famille, & _Chèuboüire_, qui signifie mon petit frere, ou mon cadet,
auquel n’appartient de tenir la maison, sinon par la mort de son grand
frere. Arrivant qu’un de ces deux freres aye enfant; cet enfant, masle
ou femelle, doit appeller le frere de son Pere _Chétouteure_,
c’est-à-dire, mon oncle, & sa femme _Chèachè_, ma tante. Semblablement
si son Pere a des sœurs, il les appelle _Chèachè_, ma Tante, comme aussi
les marys de ses sœurs _Chètouteure_, mon Oncle. Les Oncles & les Tantes
appellent les enfans masles de leurs freres, ou sœurs _Chèyeure_,
c’est-à-dire, mon Nepveu, & les filles _Reindeure_, ou _Chereindeure_,
ma niepce. Les enfans descendus de deux freres, ou de frere, & de sœur,
ou bien de deux sœurs s’appellent ainsi. Les masles _Rieure_, ou
_Cherieure_ mon cousin, les femelles _Yetipere_, ou _Cheitipere_, ma
cousine. Quant à la descente du costé des femmes, la grand-mere fait le
1. Eschelon, soit du costé Paternel ou du costé Maternel, c’est à dire
la Mere du propre Pere, duquel on est descendu, ou la Mere de sa propre
Mere qui l’a engendré, & est appellee _Ariy_, ou _Cheariy_ ma
grand’mere. La propre mere faict le 2. Eschelon, nommee _Aï_, Mere, ou
_Cheaï_, ma Mere. La fille faict le 3. Eschelon, dite _Tagyre_, fille,
ou _Chéagyre_ ma fille. Le 4. Eschelon est de la sœur, appellee
_Teindure_, sœur, ou _Chéreindure_, ma sœur. La Tante faict le 5.
Eschelon, nommé _Yaché_, Tante, ou _Chèaché_, ma Tante. Le 6. Eschelon
est en la Niepce, appellee _Reindure_, ou _Chereindure_, ma Niepce, ou
ma petite sœur, qui est une forme de parler entr’elles. Le 7. Eschelon
est de la Cousine, nommee _Yetipere_, Cousine, ou _Cheytipere_, ma
Cousine; Somme voicy les rameaux de la consanguinité d’entre eux.
Pour les masles.
Grand Pere.
Pere.
Fils.
Frere.
Oncle.
Neveu.
Cousin.