De la Construction des chappelles de S. François & de S. Loüis en
Maragnan[55].
Chap. I.
Le Psalmiste Royal David en son Psalme 28, qu’il composa en action de
graces pour la consommation du Tabernacle, dict. _Afferte Domino filii
Dei, afferte Domino filios arietum_. Apportez au Seigneur, ô enfans de
Dieu, apportez au Seigneur des enfants de beliers, ce que Rabbi
Joanathas va expliquant en cete sorte: _Tribuite coram Domino laudem
cœtus Angelorum, tribuite coram Domino gloriam & fortitudinem_.
Contribuez devant le Seigneur loüange, ô chœurs Angeliques, contribuez
devant le Seigneur gloire et force: Il vouloit dire que les bien-heureux
Anges assistent les hommes en toutes leurs sainctes entreprises, &
specialement quand il est question de procurer le salut des ames, car
ces bien-heureux Esprits marchent au devant & fendent la presse des
Diables ennemis de salut, Pour donner seur accez aux hommes Apostoliques
vers les Ames errantes par les deserts de l’Infidelité, qui sont icy
paragonnees aux Enfans des Beliers cornus, qui rampent deçà delà par les
rochers de dureté de cœur, Prises toutefois avec la douceur de
l’Evangile se laissent amener doucement à la porte du Tabernacle de
Dieu, lavees dans la grande mer du Baptesme, & offertes à la face du
_Sancta Sanctorum_.
Les Premiers sacrifices que receut Dieu du Peuple d’Israël, quand ils
allerent posseder la terre de Promission, de laquelle ils bannirent
l’Infidelité, furent sous les tentes & pavillons du Tabernacle, mais
puis apres le Temple fut basti, dans lequel les mesmes sacrifices furent
offerts.
Chose semblable nous arriva, qui allions en ce Païs plein d’Infidelité &
d’Ignorance de Dieu farcy de Diables, effrontement tyrannisans ces
Pauvres ames captives, pour y donner la lumiere de l’Evangile, bannir la
mécroyance, chasser les Demons, planter & construire l’Eglise de Dieu:
Car nous celebrâmes l’espace de quatre mois et plus, les saincts
sacrifices sous une belle tente, au milieu des arbres verdoyans, puis
une partie de nostre équipage estant retournée en France pour querir
secours, & l’autre demeuree pour fonder la Colonie, nous fismes bastir
la Chappelle de Sainct François de Maragnan en un lieu beau & plaisant,
joint à la mer, enrichy d’une belle fontaine, qui jamais ne tarit, où je
choisis ma demeure pour servir par apres de convent aux Religieux que
j’attendois en secours. Cette chappelle fut achevee la veille de Noel,
Jour bien à propos; correspondant à la devotion qu’avoit jadis le
Seraphique Pere Sainct François, auquel la chappelle estoit consacree.
D’autant qu’iceluy, entre toutes les festes de l’annee, celebroit la
nuict toute lumineuse & sans tenebres de la naissance du vray Soleil
Jesus-Christ, & ce sainct Pere avoit telle coustume de bastir une Creche
où il passoit cete nuict en haute contemplation du profond mystere de
l’Incarnation, & de l’abaissement si nouveau du Tres-haut enterre. De
verité je m’esjoüissois infiniement voir dans cette petite Chappelle
(faicte de bois, couvertes de Palmes, ressemblant plus à la Creche de
Bethleem, qu’aux grands & precieux Temples de l’Europe) nos François en
grande devotion Psalmodier les Matines de cette nuict; Puis lavez au
Sacrement de Penitence, recevoit le mesme Fils de Dieu, dans la creche
de leurs cœurs, enveloppé des langes des SS. Sacremens de l’Autel.
Nous solemnisâmes le jour de pareille devotion: que la nuict, y
adjoustans la Predication, chose que nous avons gardee tousjours du
depuis, Festes & Dimanches: de quoy nous recevions tant de contentement,
qu’encores qu’endurassions beaucoup en ces premiers commencements,
toutefois tandis que dura cette devotion, le temps se passoit si viste,
que le jour ne nous sembloit pas durer deux heures; d’autant que
l’esprit nourry de pieté, ne sçauroit avoir si peu d’occupation
d’ailleurs, qu’il ne s’estonne de voir si tost la nuict venir.
Je n’estois pas seul qui ressentois cecy, ains plusieurs autres qui me
l’ont dit du depuis, que tandis que la santé me permit de garder cet
ordre, il ne leur ennuyoit aucunement.
Cete devotion s’augmenta encore bien plus quand la Chappelle Sainct
Loüis au Fort fut edifiee[56], à la forme & façon des Eglises de nos
Convens, bastie de charpente, close & couverte de bons aiz, ciez des
arbres nommez _Acaioukantin_. Là j’allois celebrer la Messe, chanter
Vespres, faire la Predication, et baptiser les Cathecumenes. Au soir la
cloche sonnoit, & tous se trouvoient avant que d’aller se coucher, en
cette chappelle, où l’on chantoit le Salut, & sonnoit on le Pardon, puis
chacun se retiroit où il vouloit.
De l’Estat du Temporel en ces premiers Commencemens.
Chap. II.
L’homme est composé d’esprit et de corps, l’esprit comme le plus noble
doit estre servy le premier, puis apres le corps; à ce subject il estoit
plus que raisonnable de travailler premierement aux Chappelles pour en
icelles repaistre les esprits de la parole de Dieu, & des SS. Sacremens,
puis s’appliquer à ce qui regardoit le temporel; Or tout ainsi qu’une
terre, non encore cultivee ne donne pas grand contentement à son
Maistre, voire s’il n’avoit du pain d’ailleurs, il pourroit mourir de
faim aupres d’Icelle semblablement le lieu que l’on avoit choisi pour
bastir la forteresse de Sainct Loüis estoit esloigné de toute commodité;
d’autant que c’est une poincte de roche qui avance dans la mer, en un
des bouts de l’Isle, où jadis les Sauvages avoient habité & jardiné, &
par ainsi rendu sterile; d’autant que la terre ayant porté trois ans n’a
plus de force à produire aucune chose sinon du bois, si d’adventure elle
ne repose plusieurs annees; cela fut cause que nous patissions beaucoup
en ces commencements, voire à peine avions nous de la farine du Païs, de
laquelle nous faisions du _Migan_, c’est à dire de la boüillie avec du
sel, de l’eau et du poivre, qu’ils appellent Ionker, & de cela seulement
nous sustentions nostre vie. Quelques uns qui ne pouvoient manger de
cette farine seiche, la détrempoient dans l’eau & la mangeoient, Ceux
qui estans en France à peine pouvoient manger des viandes delicates,
trouvoient en ce Païs les legumes, quand ils en pouvoient avoir,
tres-delicieuses.
Je rapporte cecy pour loüer la patience des François au service de leur
Roy, & pour effacer cette tache qu’ordinairement on jette sur leur
manteau, qu’ils sont impatiens, indomtables et mal-obeïssans; Car je
tesmoigne, avec verité, que je ne vey jamais tant de patience, et tant
d’obeissance, qu’en ces Pauvres François. Que ceux donc qui ont bonne
volonté d’aller en ces Païs ne s’estonnent d’entendre cette grande
pauvreté; Car ils ne patiront jamais, ce que nous avons pati, & de jour
en jour la terre s’accomode & les vivres s’augmentent.
Pour remedier à cette disette, l’on delibera d’envoyer à la pesche des
vaches de mer[57], environ à 30 & 40. lieües de l’Isle: ces bestes
poissons ont la teste de vache sans cornes toute fois, deux pates sur le
devant au dessous des mamelles, elles produisent leurs veaux comme les
vaches, & les nourissent de leur laict, mais le petit veau a cette
proprieté digne d’estre remarquee, pour nous servir d’instruction, c’est
qu’il embrasse sa mere par sus le dos avec ses deux petites pates, &
jamais ne la quitte, quoy que morte, tellement qu’on les prend vifs, &
en a-on apporté de vifs jusques en l’Isle, & sont tres-delicats. Que
cecy serve aux enfans à executer le commandement de Dieu, d’honorer Pere
& Mere, c’est à dire, de leur survenir, aymer & respecter; que les
Catholiques se souviennent de demeurer fermes & colez au giron de
l’Eglise leur Mere, & qu’aucune persecution ne les en arrache, que tous
bons François cherissent leur Roy & leur Patrie. Ces Vaches de mer sont
prises à la pasture qui est l’herbe croissante au bordage de la mer: Les
Sauvages coulans leur canot doucement par derriere elles, d’où ils les
dardent de deux ou trois harpons, & mortes qu’elles sont, sont tirees à
terre, mises en pieces & salees; Chose pareille arrive aux delicieux &
gloutons, qui s’estans fabriquez leur ventre pour Dieu, sont surpris de
la mort au milieu des viandes, et saouls sont traisnez en un moment dans
les Enfers.
Le sel du tout necessaire, tant pour saler ces vaches, que pour autres
commoditez, se pesche environ à quarante lieuës de l’Isle, dans des
grandes plaines sablonneuses, ou il se faict naturellement en forme de
glace, dur & luisant comme cristal, & ce par le flus & reflus de la mer
qui donne dans ces plaines, & quand la mer est retiree, le Soleil vient
à le cuire par sa chaleur, & est beaucoup meilleur, que celuy de France,
& que celuy d’Espagne. Il faut l’aller pescher avant la saison des
pluyes, pour ce qu’elles noyent le lieu où il se trouve.
Ayant prouvenu à ce mesnage, l’on dispersa une partie des François par
les villages, pour y vivre suivant la coustume du Païs, qui est d’avoir
des _Chetouasaps_, c’est à dire hostes ou comperes, en leur donnant des
marchandises au lieu d’argent; Et cette hospitalité ou comperage est
entr’eux fort estroicte; car ils vous tiennent proprement comme leurs
enfans, tandis que vous demeurez avec eux, vont à la chasse & à la
pesche pour vous, & d’avantage leur coustume estoit de donner leur
filles à leurs Comperes, qui prenoient deslors le nom de Marie, & le
sur-nom du François pour designer l’alliance avec tel François, en sorte
que disant Marie telle, c’estoit autant que de dire la Concubine d’un
tel. De sçavoir au vray pour quoy ils appellent leurs filles données aux
François, pour concubines du nom de Marie, je ne puis l’asseurer, sinon
qu’un jour un Sauvage me dist, luy monstrant un Tableau de la Mere de
Dieu, et luy disant, _Koaï Toupan Marie_. Voilà la Mere de Dieu Marie:
il me respondit: _chè aï Toupan Arobiar Marie_. Je croy & cognoy que la
Mere de Dieu est Marie, & appellons nos filles que nous donnons aux
_Caraibes_ Marie. Cette coustume de prendre les filles des Sauvages, a
esté deffenduë aux François, & cela ne se faict plus, si ce n’est
occultement, mesme les sauvages qui de premier abord que l’on fist cete
deffence, se doutoient de la fidelité & amitié des François envers eux,
pour ne prendre leurs filles comme ils avoient de coustume, à present
qu’ils ont esté entierement informez que Dieu defend d’avoir des femmes
sinon en mariage, & que les Peres Messagers de Dieu le preschoient &
l’avoient fait prohiber par ordonnance du Grand, se scandalisent quand
ils voyent les François faire au contraire & le venoient denoncer au
Grand & à Nous, en sorte qu’il faut que le François face ses affaires
bien secrettement, s’il ne veut que cela soit cogneu.
De la Construction du Fort de Saint Louys, & de l’ardeur des Sauvages à
porter les terres.
Chap. III.
Le temps venu qu’il faisoit bon travailler aux fortifications de la
place designee pour la defence des François, & que la charpente jà
faicte selon le dessein donné pour servir de ceinture au fort à soutenir
les terres fut dressee: alors on fit dire par tous les vilages de l’Isle
& de la Province de _Tapouytapere_[58]: que chacun les uns apres les
autres eust à venir travailler aux terres que l’on tiroit des fossez du
Fort pour les porter sur les terrasses des courtines, esperons, & plates
formes, qui du depuis furent couvertes de gros & grands
_Apparituries_[59] qui sont arbres durs comme fer et incorruptibles, en
sorte que le canon auroit de la peine contre ceste place & l’escalade
tres-dificile: aussi tost dit, aussi tost faict, tellement que de toutes
parts un vilage apres l’autre, les Sauvages venoient amenants femmes &
enfans quant à soy, aportans des vivres necessaires pour le temps qu’ils
sçavoient demeurer à travailler, & ce souz la conduite de leurs
Principaux: coustume qu’ils observent en toutes leurs entreprises de
consequence, que non seulement ils marchent avec leurs Principaux, ains
ils tiennent le front de la compagnie. La nature leur ayant donné ceste
cognoissance que l’exemple des Principaux encourage infiniment les
Inferieurs.
En quoy ils sont plus fideles à la nature, que nous ne sommes, puis que
nous voyons tout le contraire en la Republique Chrestienne: d’où
certainement toutes les erreurs & corruptions de mœurs ont pris leur
source: car encore que nous devions prester l’oreille seulement à la
doctrine & ne point amuser nostre veuë à la mauvaise vie: ce nonobstant
les foibles s’acrochent plus aux œuvres qu’au bien dire.
Ces Sauvages venus ils se mettent à travailler d’un ardeur incomparable,
monstrans de voix & de geste un courage admirable, & eussiez dit
plustost qu’ils aloient aux nopces qu’au travail, ne cessans de rire &
s’esjouyr les uns avec les autres, chacun courant portant son fais du
fond des fossez au dessus des terasses, & y avoit entr’eux une emulation
non petite à qui feroit plus de voyage, & porteroit plus grand nombre de
paniers de terre.
Icy vous noterez qu’il n’y a gens au monde si infatigables au travail
qu’iceux, quand de bon cœur ils entreprennent quelque chose, ne se
soucians de boire ou de manger, pourveu qu’ils viennent à chef de ce
qu’ils entreprennent, & au plus fort des difficultez, ils ne font que
rire, huer, et chanter pour s’entr’encourager: à l’oposite si vous
pensez les rudoyer & les faire travailler par menaces ils ne feront rien
qui vaille, & cognoissant leur naturel estre tel, jamais ils ne
contraignent leurs enfans ny leurs esclaves, ains ils les ont par
douceur.
Le François approche fort de ce naturel, specialement les Nobles, qui ne
peuvent subir le joug de la contrainte, mais exposent leur propre vie
aux doux commandemens de leurs Princes: beau document pour ceux qui ont
charge d’autruy, de plustost les avoir par douceur & clemence que par
force & rigueur, menageant en ce point le naturel de la nation
Françoise. Non seulement les hommes travailloient: mais aussi les femmes
& les petits enfans, ausquels petits enfans, ils faisoient de petits
paniers, pour porter de la terre selon leur petite force. J’ay veu
plusieurs de ces petits qui n’avoient pas plus de deux ou trois ans
faire leurs charges dans leurs petits paniers avec leurs menotes n’ayans
pas la force naturelle d’user de peles ou autres instrumens à charger.
Je m’enquis de quelques Anciens, pourquoy ils permettoient que ces
enfans travaillassent, amusans plus ceux qui les regardoient &
specialement leurs peres & meres que d’avancer besongne; & davantage
qu’ils les mettoient en danger estans nuds & tendres comme ils sont,
d’estre blessez par quelque eboulement de terre ou roulement de pierre.
Telle fut leur responce par le Truchement: Nous sommes bien aises que
nos enfans travaillant avec nous à ce Fort, à ce que venus en leur
vieillesse, ils disent à leurs enfans, & ceux cy à leurs descendans:
Voilà les forteresses que nous & nos peres ont faict pour les François,
lesquels amenerent des Peres pour faire des maisons à Dieu, & vindrent
pour nous defendre contre nos ennemis.
Ceste façon de faire remarquer à leurs enfans ce qui se passe leur est
commune en general en toutes choses, & ainsi suppleent au manquement
d’escriture, pour communiquer les affaire des siecles passez à la
posterité: & pour ne rien oublier, ains vivement le graver en leur
memoire: souvent ils devisent par ensemble des choses passees aux
siecles de leurs grands Peres ou au temps de leur jeunesse, et
l’enseignent à leurs enfans, comme nous dirons cy apres. Je voudrois que
nos Peres eussent esté aussi diligens à graver dans le cœur de leurs
descendans...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... ment & en abondance, les Sauvages mettent le feu aux buissons &
haliers, dans lesquels ces reptiles se retirent. Il y en a de trois
sortes[60], les uns de terre, qui font leur demeure dans les bois; les
autres d’eau douce, qui habitent és rivages de ce fleuve, & és lieux
marescageux; Les troisiesmes sont de mer, & vivent en icelle, mais elles
viennent faire leurs œufs dans le sable prochain en grand nombre, puis
les couvrent industrieusement avec le mesme sable: Ils ressemblent aux
œufs de poule, hors-mis qu’ils n’ont pas la coque si dure, ains flexible
et mole, & ne sont pas droictement si gros ny aigus, mais ronds, sont
fort bons, soit à la coque, soit en autre façon que les vouliez manger.
Le long de ceste Riviere est orné d’arbres, portant casses beaucoup
meilleures, que celles que l’on use communément, j’en ay gousté
moy-mesme, & plusieurs autres de nostre equipage: & outre la vertu
medicinale qu’elles ont, beaucoup plus forte, que celle de Levant: car
l’experience a enseigné qu’une once d’icelle faict autant d’operation,
que deux de celle du Levant. Elles sont excellemment bonnes confites ne
laissant de lascher le corps, & l’entretenir en son benefice. On y voit
de tres-belles prairies, longues & larges indiciblement, & portent le
foin doux & fin. On y trouve la pite de laquelle se font les taffetas de
la Chine en quantité, croissant comme des queuës de cheval, belle comme
la soye, & encore plus forte. La terre y est forte & grasse, & beaucoup
plus fidelle à la moisson que celle de _Maragnan_, ou des environs, et
m’a-t’on dict qu’on y peut faire deux cueillettes l’annee. Les forests
sont de haute fustaye, encore vierges en la couppe, ennoblies de
plusieurs sortes de bois fort excellent, soit en couleur, soit en
proprieté de medecine: & les Sauvages habitans là, nous ont rapporté
qu’il s’y trouvoit du bois de Bresil. Parmy ces Forests il y a une telle
multitude de Cerfs, Biches, Chevreils, Vaches braves[61] & Sangliers
qu’en peu d’heure vous en tuez autant que vous voulez: & afin qu’on ne
m’estime user d’hyperboles en cet endroit, je m’en rapporte aux
tesmoignages de ceux qui se sont trouvez en ce voyage de _Miary_, & sont
à present en France, & liront cecy, & confesseront qu’eux-mesmes m’ont
dict, que les Sauvages de leur embarquement leur apportoient une si
grande quantité de venaison, qu’ils n’en sçavoient que faire. Un
Gentilhomme du mesme voyage m’a raconté avoir tué trois Sangliers d’un
coup de mousquet[63], ce qui ne pourroit estre s’ils n’y estoient
espois.
Il y a grand nombre d’arbres chargez d’esseins de mouches à miel, menues
& petites environ comme la moitié des nostres, mais bien plus
industrieuses, car elles font de tres-excellent miel liquide & clair
comme eau de roche, & ce miel est contenu dans des petites phioles
faictes de cire, grosses comme un estœuf, semblables en forme à nos
petites phioles de verre, suspenduës par ordre és rameaux d’un petit
arbre, composé de cire. Le quel petit arbre de cire, est attaché & colé
aux branches au tronc, ou bien dans le creux des arbres des Forests, ou
des Prairies. De ce miel on en faict de tres bon vin fort & chaut à
l’estomac, qui approche en couleur & en goust au vin de Canarie. Nos
gens en firent quantité pendant qu’ils estoient là, duquel plusieurs
furent coiffez. Il s’y trouve une autre espece de miel, mal appellé miel
pourtant, car il est aigre comme vin aigre & est fait par une autre
espece de mouches.
Quelques jours apres que nos gens furent arrivez en cette contree, ils
se mirent à chercher les _Tabaiares_[62], & leurs habitations; Ils
trouverent des _Aioupaues_[64] et des chemins nouvellement frayez: mais
ils ne peurent trouver ceux qu’ils cherchoient: C’est pourquoy voyans
que leur farine diminuoit, & qu’à peine en pourroient ils avoir pour
retourner jusques en _Maragnan_, encore bien courte, ils delibererent de
r’amener leur armee de Sauvages avec eux, & choisir seulement deux
Esclaves _Tabaiares_, ausquels ils donnerent de la farine pour vivre un
mois avec des marchandises, leur promettant une seure liberté & bonne
recompense, au cas qu’ils allassent chercher, & trouver leurs
semblables, ce qu’ils accepterent & accomplirent, & approchans des
villages des _Tabaiares_, commencerent à huer, & ce pour eviter d’estre
flechez: D’autant que ceste Nation estoit en continuel combat avec une
autre nation voisine. A leur cry plusieurs sortirent, ausquels ils
raconterent le contenu de leur charge: comme les François estoient en
_Maragnan_ bien fortifiez, que les Peres estoient avec eux, & qu’on les
estoit venu chercher, mais que la farine manquant, on avoit esté
contrainct de quitter la poursuitte, & qu’ils avoient esté choisis &
envoyez pour parfaire cette entreprise, & dévelopant les marchandises,
leur donnerent ferme asseurance de leur discours: à quoy servit beaucoup
la recognoissance qu’ils eurent de ces deux Esclaves, autrefois pris en
guerre par les _Tapinambos_. Vous pouvez penser quelle chere on leur
fist, & quelle resjouyssance eurent ces _Tabaiares_ de telles nouvelles.
Laissons les en repos l’espace de 3. & 4. mois, pour conter à leur aise
& r’embarquons-nous avec nos gens, pour retourner en l’Isle.
De la Preparation des Tapinambos, pour faire le Voyage des Amazones.
Chap. VII.
Aussitost que ceste armee fut retournee de _Miary_, l’on parla
chaudement de faire dans peu de temps le Voyage des _Amazones_[65]. Ja
auparavant on en parloit, mais assez froidement, tellement que peu de
gens le croyoient, comme à la verité il n’y avoit pas grande apparence
de quitter l’Isle, estant si peu de gens que nous estions, pour la
deffendre contre les Portuguaiz, desquels nous estions menacez dés ce
temps là.
A cette nouvelle toute l’Isle & les Provinces circonvoisines se
remuerent: Car vous devez sçavoir qu’il n’y a Nation au Monde si encline
à la guerre, & à faire nouveaux voyages que ces Sauvages Bresiliens. Les
4. & 500. lieuës ne leur sont rien, pour aller attaquer leurs ennemis, &
gaigner des Esclaves. Et combien qu’ils soient naturellement peureux &
craintifs, si est-ce que quand ils sont eschauffez au combat, ils
demeurent fermes jusques à ce qu’ils n’ayent plus d’armes, & lors ils se
servent des dents & des ongles contre leurs ennemis.
La plus part de leur guerre se faict par ruse & finesse, allans sur
l’aube du jour inopinément attrapper leurs ennemis dedans leurs loges, &
ordinairement ceux qui ont bonnes jambes se sauvent de leurs mains, les
vieillards, femmes, & enfans demeurans pour les gages, qui sont amenez
esclaves dans les terres des _Tapinambos_. Ils font encore autrement,
c’est que sous pretexte de marchandise, ils vont le long des rivieres où
habitent leurs ennemis, ausquels ils font de belles promesses, &
monstrent leurs danrees, & _Caramemos_ ou paniers, dans lesquels ils
mettent ce qu’ils ont de plus cher, & quand ils voient leur beau, ils se
jettent sur ces pauvres _Simpliciaux_, tuans les uns, & amenans les
autres captifs: Et pour cette cause toutes les Nations du Bresil se
défient d’eux, & ne veulent paix avec eux, les tenans generalement pour
traitres.
Ils sont fort asseurez quand ils sont en la compagnie des François; &
veulent tousjours que les François marchent devant: que s’ils voyent
qu’un François tourne en arriere, ils seroient bien marris qu’il eust
meilleures jambes à fuyr qu’eux. En cecy l’on peut voir combien vaut
l’opinion que l’on a conceuë des personnes, qui est neantmoins la plus
grande vanité & folie de cette vie: car souvent il arrivera que les bons
& vertueux demeureront en arriere, où les vicieux & corrompus seront
cheris & eslevez.
Je fus fort diligent & curieux à remarquer leur façon de faire pour
aller à la guerre, ne me contentant point de ce que j’en avois oüi dire.
Premierement les femmes & les filles s’appliquent à faire les farines de
guerre[66] en abondance sçachans naturellement que le soldat bien nourry
en vaut deux, & qu’il n’y a rien plus dangereux en une armee que la
famine, laquelle rend les plus courageux, foibles & sans cœur, & qu’au
lieu d’aller contre l’ennemy, il faut aller chercher à vivre. Cette
farine de guerre est differente de l’ordinaire, par ce qu’elle est mieux
cuite, & meslee avec du _Cariman_, qui fait qu’elle se garde longtemps:
Il est bien vray qu’elle n’est si agreable au goust, mais plus saine que
la fraische.
Secondement les hommes s’employent à faire des canots, ou à refaire ceux
qui estoient ja faicts, propres à telles affaires; Car il faut qu’ils
soient longs & larges pour y contenir plusieurs personnes, & porter
aussi leurs armes & leurs provisions, & neantmoins ce n’est qu’un arbre,
Lequel apres qu’ils l’ont couppé par le pied, & bien esbranché, n’y
laissant que le seul corps de l’arbre bien droit de bout à l’autre, ils
fendent & levent l’escorce avec quelque peu de la chair de l’arbre,
environ la largeur & profondeur de demy-pied: ils mettent le feu dans
cette fente, avec des copeaux bien secs, qui bruslent à loisir le dedans
de l’arbre, & à mesure que le feu brusle, ils grattent le bruslé avec
une tille d’acier, & poursuivent ceste façon de faire jusqu’à tant que
tout l’arbre soit creusé en dedans, ne laissant d’entier que deux doigts
d’époisseur, puis avec leviers lui donnent la forme & largeur, & ces
canots de guerre sont quelquefois capables de porter deux ou trois cens
personnes[67] avec leurs provisions. Ils voguent à la rame par des
jeunes hommes forts & robustes, choisis pour cela, tenans chacun son
aviron de 3. pieds de long, poussans l’eau en pique & non en travers.
Troisiesmement, ils preparent leurs plumaceries, tant pour la teste,
bras, reins, que pour leurs armes: Pour la teste, ils se font une
perruque de plumes d’oissillons rouges, jaunes, pers & violets qu’ils
attachent à leurs cheveux avec une espece de gomme, & appliquent sur
leur front de grandes plumes d’Arras, & de semblables oiseaux rouges,
jaunes & pers en forme de mitre, qu’ils lient par derriere la teste. Ils
mettent à leurs bras des bracelets de plumes de diverses couleurs,
tissus avec fil de coton, comme est aussi semblablement cette mitre
susdite. Sur les reins ils ont une rondache faite de plumes de la queuë
d’Austruche[68], qu’ils suspendent avec deux cordons de coton teint en
rouge, passant du col en croisade sur le dos, tellement que vous diriés
à les voir emplumez par la teste, par les bras, & sur les reins que ce
soient des Autruches qui n’ont des plumes sinon qu’en ces 3. parties de
leurs corps: Et en effect il me souvient voyant cela de cete belle
antiquité que remarque Job chap. 39. _Penna struthionis similis est
pennis Erodii & Accipitris_: La plume de l’Autruche est semblable aux
plumes du Heron, & de l’Espervier: lequel passage est clairement
expliqué par les diverses leçons ou versions, de l’ancienne coustume
tant des Grecs que des Romains, qui estoient que les Colonels
presentoient aux Capitaines & Soldats des plumes d’Autruche pour mettre
sur leurs casques & heaumes afin de les inciter à la victoire.
Et de faict je voulu sçavoir par mon Truchement pourquoy ils portoient
ces plumes d’Autruche sur leurs reins: ils me firent responce que leurs
peres leur avoient laissé ceste coustume, afin de les enseigner comment
ils se devoient comporter en guerre contre leurs ennemis, imitans le
naturel de l’Autruche, qui est quand elle se sent la plus forte, qu’elle
vient hardiment contre celui qui la poursuit: si elle se sent la plus
foible, levant ses aisles pour emboufer le vent, elle s’enfuit, jettant
de ses pates le sable & les pierres vers son ennemy: ainsi devons nous
faire, disoient-ils. J’ay recogneu ce naturel de l’Autruche par
experience en une petite Autruche privee qui estoit au village
d’_Usaap_, laquelle estoit assaillie journellement par tous les petits
garçons du lieu: quand elle voyoit qu’il n’y en avoit que deux ou trois
apres elle, elle se retournoit, & avec son estomach les jettoit par
terre: que si elle voyoit que la compagnie fust trop forte pour elle,
elle gaignoit au pied.
Je m’asseure qu’il y aura des esprits qui s’estonneront de ce que je
viens de dire, & specialement comme il est possible que ces Sauvages
tirent les moyens de se gouverner de la proprieté des Animaux: mais
s’ils se ressouviennent que la cognoissance des herbes medecinale a esté
enseignee aux hommes par la Cicoigne, la Colombe, le Cerf & le Chevreil:
si la façon de faire la guerre, poser les sentinelles a esté prise des
Gruës: si le bien de l’Estat Monarchique a pris son commencement des
Mouches à miel: Si les Architectes ont appris des Arondelles à faire les
voutes: Si Jesus Christ mesme nous renvoye à la consideration des
Milans, Vautours, Aigles & Passereaux, leur estonnement cessera &
specialement, s’ils veulent croire que ces Sauvages imitent en tout ce
qu’ils peuvent la perfection des Oyseaux & Animaux qui sont en leur
pays, sur lesquelles perfections ils composent toutes leurs chansons
qu’ils recitent en leurs danses: car les Oyseaux de leurs pays estans
vestus de trois couleurs, specialement rouge, jaune, & pers, ils ayment
les draps & habits de ces mesmes couleurs: pour ce que les Onces &
Sangliers sont les plus furieux Animaux de leur terre, ils prennent
leurs dens & les enchassent dans leurs levres, jouës & oreilles pour
paroistre plus furieux. Les plumes des armes sont mises aux bouts des
espees & des arcs: bref tout cela ainsi preparé, ils se mettent à boire
de leur vin fait de _mouay_ publiquement pour dire à Dieu à ceux qui
restent dans le pays.
Du partement des François avec les Sauvages pour aler aux Amazones.
Chap. VIII.
Auparavant que j’entre en matiere, il sera bon que j’allegue ce que j’ay
appris des Sauvages, touchant la Verité des Amazones, parce que c’est
une demande ordinaire, s’il y a des Amazones en ces quartiers là, & si
elles sont semblables à celles desquelles les Historiographes font tant
de mention? Pour le premier chef, vous devez sçavoir que c’est un bruit
general & commun parmy tous les Sauvages qu’il y en a, & qu’elles
habitent en une Isle assez grande, ceinte de ce grand fleuve de
_Maragnon_, autrement des _Amazones_, qui a en son embucheure dans la
mer cinquante lieuës de large, & que ces _Amazones_ furent jadis femmes
& filles des _Tapinambos_, lesquels se retirerent à la persuasion &
soubs la conduicte d’une d’entr’elles, de la societé & maistrise des
_Tapinambos_: & gagnans pays le long de ceste riviere, en fin
appercevans une belle Isle, elles s’y retirerent, & admirent en
certaines saisons de l’annee, sçavoir des _Acaious_, les hommes des
prochaines habitations pour avoir leur compagnie. Que si elles
accouchent d’un fils c’est pour le pere, & l’emmene avec luy apres qu’il
est competamment alaicté: si c’est une fille, la mere la retient pour
demeurer à tousjours avec elle. Voilà le bruict commun & general.
Un jour pendant que les François estoient en ce voyage: je fus visité
d’un grand Principal fort avant dans ceste riviere, lequel apres qu’il
m’eust faict sa harangue (ainsi que je diray en son lieu cy apres) me
dit qu’il estoit habitant des dernieres terres de la Nation des
Tapinambos, & qu’il luy falloit pres de deux lunes pour retourner de
_Maragnan_ en son village: je luy fis responce que je m’estonnois de la
peine qu’il avoit prise de venir de si loing. Il me repliqua, j’estoy
venu en _Para_ pour voir mes parens, quand les François passerent pour
aller faire la guerre à nos enemis, & ayant ouy tant parler de vous
autres Peres, j’ay voulu moy-mesme vous voir pour en porter des
nouvelles asseurees à mes semblables. Je luy fis demander à lors par mon
truchement, si sa demeure estoit fort esloignee des _Amazones_ il me dit
qu’il falloit une lune, c’est à dire un mois pour y aller. Je luy fis
repliquer, s’il y avoit esté autrefois, & les avoit veuës, il me fit
responce, qu’il ne les avoit point veuës, ny estoit entré en leurs
terres: mais bien qu’il avoit rangé dans les canots de guerre l’Isle où
elles habitoient.
Quant au second Chef, ce mot d’_Amazone_ leur est imposé par les
Portugais & François[69], pour l’aprochement qu’elles ont avec les
_Amazones_ anciennes, à cause de la separation des hommes: mais elles ne
se coupent pas la mamelle droitte, ny ne suivent le courage de ces
grandes guerrieres, ains vivant comme les autres femmes Sauvages,
habiles & aptes neantmoins à tirer de l’arc, vont nuës, & se defendent
comme elles peuvent de leurs ennemis.
En l’an donc mil six cens treize, au mois de Juillet le huictiesme jour,
le Sieur de la Ravardiere partit du port saincte Marie de _Maragnan_,
salué de plusieurs canonades & mousquetades tirees du fort sainct Louys,
comme est la coustume des gens de guerre, menant avec soy quarante bons
soldats, & dix Matelots, ayant pris pour son asseurance vingt des
Principaux Sauvages, tant de l’Isle de _Maragnan Tapouitapere_, que de
_Comma_[71], & alla droict prendre terre à _Comma_, là où plusieurs
canots de Sauvages l’attendoient, & ayant faict provision de farines,
cingla de _Comma_ aux _Caïetés_, où il y a vingt villages de
_Tapinambos_, & sejournant en ce lieu pres d’un mois, renvoya sa barque
avec soixante esclaves qui luy furent donnez. Le dix-septiesme d’Aoust,
il alla des _Cayetés_ avec plusieurs habitans du mesme pays, & vint en
un village appellé _Meron_, où il fit embarquer dans de grands canots
tant les Sauvages que les François, & vint à l’emboucheure de la riviere
de _Para_: sur ce chemin de mer un François fut noyé par le renversement
du canot où il estoit, ses Compagnons se sauvans à Fourchon sur le
ventre du canot renversé.
Ceste riviere de _Para_ est fort peuplee de _Tapinambos_, tant à son
emboucheure que le long d’icelle; estant arrivé au dernier village
environ soixante lieuës de l’emboucheure, il fut affectionnement prié
par tous les Principaux de ce pays là d’aller faire la guerre aux
_Camarapins_, gens farouches[70] qui ne veulent paix avec personne, &
partant ils n’espargnent aucun de leurs ennemis: ains les captivent
tuent & mangent sans accepter: Ils avoient tué peu auparavant trois des
enfans d’un des Principaux _Tapinambos_ de ces Regions là, & en avoient
gardé les os pour monstrer à leurs parens, afin de leur faire davantage
de dueil.
Ceste armee donc des François & des _Tapinambos_ au nombre de plus de
mil deux cens sortit de _Para_, & entra en la riviere des _Pacaiares_ &
de là en la riviere de _Parisop_[72], où ils trouverent _Vuacêté_ ou
_Vuac-ouassou_, qui fit offre de mil deux cens des siens pour renforcer
l’armee, dont il fut remercié. Il en fut pris seulement quelque nombre
qu’il accompagna luy mesme, et les mena au lieu des ennemis, lesquels
demeuroient dans les _Iouras_[73], qui sont des maisons faictes à la
forme des Ponts aux Changes & de sainct Michel de Paris, assises sur le
haut de gros arbres plantees en l’eau. Incontinent ils furent assiegez
de nos gens, & salvez de 1000. ou 1200. coups de mousquet en trois
heures, & se deffendirent valeureusement, en sorte que les flesches
tomboient sur les nostres, comme la pluye ou la gresle, & blesserent
quelques François & plusieurs _Tapinambos_, pas un toutesfois n’en
mourut. On leur tira quelques coups de fauconneau & d’Espoire, & mit-on
le feu à trois de leurs _Iouras_, dont soixante des leurs furent tuez,
ce qui leur acreut davantage le desespoir, aymans mieux passer par le
feu, que de tomber és mains des _Tapinambos_, ce qui fut cause qu’on les
laissa là, pour les avoir une autrefois avec douceur beaucoup meilleure,
& plus propre pour gagner les sauvages.
Durant le combat furieux des mousquetaires ils userent d’une ruse
nompareille, c’est qu’ils pendirent leurs morts contre le Parapet de
leur _Iouras_, & leur ayant attaché une corde de coton aux pieds, les
faisoient bransler le long des fentes: ce que voyans les François, ils
croyoient que ce fussent des Sauvages vivans qui passassent et
repassassent, tellement que tirans trois ou quatre à la fois, ces
pauvres corps furent lardez de plusieurs coups, dont ces canailles
huoient & se moquoient: lors une de leurs femmes commença à paroistre,
qui faisant signe avec un lict de coton qu’elle vouloit parlementer,
tous cesserent de tirer, puis ceste femme cria _Vuac, Vuac_. Pourquoy
nous as-tu amené ces bouches de feu (parlant des François à cause de la
lumiere qui sortoit des bassinets de leurs mousquets) pour nous ruiner &
effacer de la terre: pense-tu nous avoir au nombre de tes esclaves,
voilà les os de tes amis & de tes alliez, j’en ay mangé la chair, & si
encore j’espere que je te mangeray, & les tiens. On luy fit dire par les
Truchemens qu’elle eust à se rendre, afin de sauver le reste du feu.
Non, non, dit-elle, jamais nous ne nous rendrons aux _Tapinambos_, ils
sont traistres: Voilà nos Principaux qui sont morts & tuez de ces
bouches de feu, gens que nous ne vismes jamais, s’il faut mourir nous
mourrons volontiers avec nos grands guerriers: nostre nation est grande
pour vanger nostre mort.
Un de leurs Principaux se fit porter dans un canot à la face de nostre
armee, & tenant d’une main une trousse de flesches, & de l’autre son arc
dit, venez, venez au combat, nous ne craignons rien nous sommes
vaillans, j’en flescheray aujourd’huy un bon nombre, & s’estant approché
un peu trop pres de nos soldats, un d’iceux luy porta une bale dans la
teste qui le renversa mort dans l’eau. Ils estoient si adextres à tirer
leurs flesches en haut, qu’elles tomboient droict à plomb dans la
galiotte où estoient nos soldats & dans les canots & en blesserent
plusieurs. Vous pouvez voir par cecy le courage de ces nations Sauvages:
qui ne sont meuz que de la seule nature: que feroient-ils s’ils estoient
policez ou conduits & instruits par la discipline militaire?
Des choses qui arriverent en l’Isle pendant ce voyage, & premierement
des ruses d’un Sauvage nommé Capiton.
Chap. IX.
Tandis qu’une partie de nos François, & plusieurs des Principaux des
Sauvages estoient en Para & és lieux circonvoisins, plusieurs choses
memorables se passerent en l’Isle, lesquelles je vay raconter d’ordre és
suivans chapitres. Et premierement d’un plaisant & rusé Sauvage appellé
Capiton[74], frere de mere d’un Principal, grand amy des François nommé
_Ianouaravaête_, c’est à dire, le grand chien ou chien furieux.
Ce Capiton s’estoit ingeré finement aupres de nous, nous faisant dire
par le Truchement, qu’il desiroit fort de se faire Chrestien,
d’apprendre à lire & à escrire, parler François, & faire les reverences,
gestes & ceremonies des François. On adjousta foy à ce Sauvage, &
quelques-uns d’entre nous prenoient grande peine au tour de luy. Ayant
passé quelques mois en nostre voisinage, il fut desireux d’avoir des
habits, comme estoient nos Chasubles, avec lesquels nous disions la
Messe, & de faict il nous en fit demander par sa femme qui en fut tout
aussi tost esconduite. Il ne nous quitta point encore pour ce refus,
mais quelque temps apres, couvrant sagement son mescontentement, alloit
en son village, & retournoit vers nous, jusques au temps qu’il s’esmeut
un petit bruit par l’Isle, que les François vouloient faire les
_Tapinambos_ Esclaves, & partant qu’il falloit abandonner l’Isle, & se
retirer. A quoy plusieurs presterent l’oreille, & pour ce subject ils
quitterent leurs villages, & s’en allerent à d’autres plus commodes,
pour fuir, s’il en estoit besoin.
Cettuy-ci estima que le temps estoit venu pour se faire valoir parmy les
siens, ayant un desir extrême d’estre estimé grand, & ne pouvoit aquerir
ce grade: Car c’est le propre de l’honneur de fuyr ceux qui le
poursuivent desordonnément, chose que nous voyons pratiquee en toute
sorte de condition, & ç’avoit esté son but & intention, quand il
s’approcha de nous, de parvenir à ce poinct par nostre moyen; Car
l’ambitieux n’espargne rien pour arriver à ce qu’il desire, non pas
mesme les choses les plus sacrées.
Il commença donc à visiter les villages de l’Isle, esquels il pensoit
qu’il y avoit des mescontens contre les François, & là dans les loges, &
aux _Carbets_, selon leur coustume, frappant ses cuisses à grands coups
du plat des mains, haranguoit, disant; _Ché, Ché, Ché, auaëté. Ché, Ché,
Ché, Pagy Ouässou, Ché, Ché, Ché, Aiouka païs_, &c. C’est à dire, Moy,
moy, moy, Je suis furieux & vaillant. Moy, moy, moy, Je suis un grand
Sorcier: C’est moy, c’est moy, qui tuë les Peres &c. J’ai faict mourir
le Pere qui est mort & enterré à _Yuiret_, où demeure le _Pay Ouassou_,
le grand Pere auquel j’ay envoyé tous les maux qu’il a[75], & le feray
mourir comme l’autre. Je tourmenteray les François avec maladies, et
leurs donneray tant de vers aux pieds & aux jambes qu’ils seront
contraints de s’en retourner en leur païs. Je feray mourir les racines
de leurs jardins, à ce qu’ils meurent de faim: J’ai demeuré autrefois
aupres d’eux, & mangeois souvent avec eux, je regardois leurs façons de
faire, quand il servoient le _Toupan_. Mais j’ay recogneu qu’ils ne
sçavoient rient au prix de nous autres _Pagis_, Sorciers. Partant nous
ne devons les craindre, & s’il faut que nous sortions, je veux marcher
devant: car je suis fort & vaillant. Il fut pres de deux mois à courir
l’Isle, & faire ces discours sans que nous en sceussions rien, d’autant
qu’ils sont fort secrets, où il y va de leur public interest, bien
qu’autrement quand il n’y va que du particulier, facilement ils
descouvrent les entreprises.
_Iapy-Ouässou_ le reprit fort aigrement de tels discours, ce que fit
aussi _Piraiuua_, mais son frere le _Grand Chien_ le denonça & en outre
demanda qu’il luy fust permis de l’aller prendre, & le pendre de sa
propre main. Ces nouvelles arriverent incontinent aux oreilles du
_Capiton_, qui commença à trembler comme s’il eust eu la fievre, & ne
disoit plus _Ché auo-êté_, ny _Ché Pagi-Ouassou_, ou _Ché Aiouca Pay_,
mais bien au contraire devant les siens tremblant de peur il dict, _Ché
assequegai seta, ypocku Topinambo, ypocku decatougué: giriragoy
Topinambo, giriragoy seta atoupaué: ypocku ianouara vacté, ypocku
decatougué giriragoy ianouara vaetè giriragoy seta atoupauè_: Ah! que
j’ay de peur, & grandement, ô que les _Topinambos_ sont méchans[76], ils
sont méchans parfaictement: Ils ont menty, les _Topinambos_, ils ont
menty grandement & amplement: que le _Grand Chien_ est meschant, il est
meschant parfaictement; Il a menty le _Grand Chien_, il a menty
grandement & amplement, &c. Je n’ay rien dit de tout cela, je n’ay point
faict mourir le Pere & n’ay point dict que je veux faire mourir le Grand
Pere, & que je luy ay envoyé ses maladies. Semblablement je n’ay jamais
dit que je veux tourmenter les François & faire mourir leurs racines,
car je ne suis point barbier, & ne le fus jamais, ains je veux estre
fils des Peres, & retourner auprez d’eux & les nourrir: Ce que je les ay
quittez, c’estoit pour venir cueillir mon mil; Je veux aller bientost
trouver le grand Pere, & luy porter de mon May, & de ma pesche, & de ma
venaison & luy donner un de mes Esclaves afin d’appaiser le Grand des
François, à ce qu’il ne croye le _Grand Chien_, qui m’a voulu tousjours
du mal, encore que je sois son frere: Il m’a voulu souventfois tuer, &
si le _Mourouuichaue_, c’est à dire le Principal des François, luy donne
une fois congé de me venir prendre, il me tuera infailliblement. De ces
paroles vous recognoistrez l’humeur de ces Sauvages qui ne confesseront
jamais la verité tant qu’ils pourront se deffendre.
Ce pauvre miserable _Capiton_ demeura fuitif dans les bois, & se
retiroit le plus souvent en un village appellé _Giroparieta_, c’est à
dire le village de tous les Diables, sur le bord de la mer, quand il
m’envoya un de ses parens faire la paix avec moy, & obtenir pardon du
Grand. M’envoyant un sien Esclave fort & robuste, bon pescheur &
chasseur: Luy & sa femme, & ses gens me vindrent voir, chargez de May,
de poisson et de venaison, & tant luy que sa femme me dirent merveille
pour me persuader de ne rien croire de tout ce qu’on disoit de luy,
chargeant les _Tapinambos_ & le _Grand-Chien_ de mensonge, & de
plusieurs autres meschancetez, quant à luy qu’il nous estoit bon amy, &
qu’il avoit envie d’estre Chrestien & sa femme & luy ayant promis que le
Grand oubliera cela, & moy semblablement, il s’en retourna fort joyeux.
De la venue d’une Barque Portuguaise à Maragnan.
Chap. X.
Lors que nous y pensions le moins & que l’Isle estoit vuide de Sauvages
et de François (car les uns estoient allez au voyage des Amazones, les
autres au 2. voyage de _Miary_, duquel nous parlerons cy-apres) nous
fusmes inquietez l’espace d’un bon mois de mille rapports, tant des
Sauvages, qui habitoient pres de la mer, que des François residans aux
Forts, qu’ils oyoient fort souvent tirer des coups de canon du costé de
l’Islette Saincte Anne, & du costé de _Taboucourou_[78], voire que l’on
avoit veu trois navires voguans autour de l’Isle: quand pour certain se
presenta une barque, commandee par un Capitaine Portuguaiz, nommé Martin
Soarez, laquelle venait de l’Isle Sainte Anne, où ils avoient mis pied à
terre, pris possession pour le Roy Catholique; planté une haute Croix, &
attaché un aiz gravé, contenant l’Escriture de laquelle sera parlé
cy-apres. Cette barque roda l’ance & baye du havre de Caours, mettant
pied à terre à chaque fois, pour voir & choisir les contrees propres à
faire succres, specialement en un lieu appellé _Ianouarapin_, où ils
planterent une Croix, en intention d’y faire une belle habitation de
Portuguaiz, & d’y dresser force moulins à sucre. De là ils
s’approcherent de la rade de Caours, qui est une des entrees de l’Isle:
où depuis leur venuë, on a basty deux beaux forts, pour empescher la
descente. Ils tirerent quelques coups de Fauconneaux, pour appeller les
Sauvages de l’Isle à eux; Personne n’y voulut aller, sinon que le
Principal d’_Itaparis_, soupçonné pour traitre: Il fut interrogé de
plusieurs choses, on ne sçait ce qu’il respondit; Ils luy donnerent
quelques haches & serpes, & s’en revint ainsi en l’Isle. Or ces
Portuguaiz avoient avec eux des _Canibaliers_ Sauvages[77] qui habitent
en _Mocourou_, & parens des _Canibaliers_, qui sont refugiez à
_Maragnan_, qu’ils envoyerent à terre pour prendre cognoissance, &
sçavoir s’il y avoit dedans l’Isle multitude de François, & s’ils
estoient fortifiez, & avoient du canon.
De bon-heur ils s’addresserent à des _Tapinambos_, qui leur dirent qu’il
n’y avoit aucun François dedans l’Isle, qu’ils s’en estoient tous allez,
& n’y avoient aucun fort, ny laissé navire, barque ou canon, & sur cette
asseurance ils commencerent à manger. Les _Tapinambos_ envoyerent
vitement au Fort sainct Louys, donner advertissement de tout cecy. On
depescha aussitost une barque, fournie de bons hommes, pour aller saisir
les Portuguaiz: mais il arriva qu’un traistre _Canibalier_, qui haissoit
les François, auquel on avoit remis desja plusieurs fois la punition
qu’il meritoit, eut le bruit de la venuë des Canibaliers, & alla
hastivement les trouver, & leur dit à l’oreille; Que faites vous icy,
montez vitement en mer, & retournez en vostre barque: car il y a
plusieurs François en l’Isle qui ont un beau fort, barques, canons &
navires: Ce qu’entendant les _Canibaliers_, se leverent tous esperdus,
disans à leurs hostes _Tapinambos_, qui les amusoient: Ha! meschans,
vous celez vos comperes, & marchans à grand pas avec le traitre
_Canibalier_, ils r’entrerent dans leur batteau & legerement gaignerent
leur barque, qui estoit ancree en la rade bien avant dans la mer. Les
Portuguaiz voyans cela se douterent aussitost que les François estoient
en l’Isle, & ne manqueroient pas de les poursuivre, partant ils se
depescherent de lever les ancres, lesquelles à peine estoient levees,
qu’ils descouvrent la barque des François, & les François la leur, qui
se hasterent de coupper chemin aux Portuguais, marchans à la bouline,
extremement bien, brisans les roëles & bancs de la mer, se soucians peu
de toucher, pourveu qu’ils eussent leur proye: dont eust reussi une
grande commodité: car l’on eust sceu toutes les intentions des
Portuguaiz, lesquels s’appercevoient du bon vouloir des...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... toutes Nations, & nous le voyons par experience en plusieurs lieux
de la France, d’où le Proverbe est venu, pleurer de joye.
Estans arrivez au Fort, & s’estans reposez à leur aise, d’autant que de
leur naturel, ils sont graves prenans leur temps sans se precipiter à
l’estourdie, ny se laisser emporter à la vivacité & impulsion de la
curiosité, qui est l’imperfection unique du François de faire toutes ses
actions à la haste, donnant le vol à ses affections d’aboutir où elles
pretendent, ils allerent trouver le Grand, auquel ils firent ceste
harangue.
Suivant les nouvelles que tu as mis en la bouche de deux des nostres,
qui estoient esclaves parmy les _Tapinambos_, pour nous estre par eux
fidellement rapportees, à sçavoir de ta venuë & de celle des Peres en
ces quartiers, pour nous deffendre des _Peros_ & nous enseigner le vray
Dieu, nous donner des haches & autres ferremens pour vivre aisement:
nous avons parlé de cela en plusieurs _Carbets_, & remettant devant nos
yeux que les François nous avoient tousjours esté fidelles, demeurans
paisiblement avec nous & nous accompagnans à la guerre, où quelques uns
d’eux sont morts, tous mes semblables se sont fort resjouys, & ont
resolu avec mon Grand de t’obeir en tout & faire ta volonté: c’est
pourquoy ils m’ont envoyé me donnant charge expresse de ramener quant &
moy de tes François, pour nous accompagner & nous garder jusqu’à tant
que nous venions au lieu que tu nous donneras.
La reponce fut de l’amitié qu’on leur portoit, & qu’on leur donneroit
des François. De là ils me vindrent trouver en ma loge, où ils
m’exposerent semblablement leur charge, ainsi que je diray en son lieu.
Ils me demanderent mon petit Truchement pour aller avec eux, afin
d’asseurer _Thion_ leur Grand & tous leurs semblables, que je les
recevois pour enfans de Dieu, & qu’ils vinssent hardiment soubs la
protection des Peres: Ainsi accompagnez d’un bon nombre de François, &
mon Truchement avec eux, à qui j’avois donné quelques images pour
presenter à _Thion_ leur Grand, ils se mirent sur mer, & allerent droict
à _Miary_, & de là en leurs habitations.
Estans arrivez, ils furent receuz avec un grand applaudissement, force
pleurs, force larmes & des danses jour & nuict: les vins furent preparez
en grande abondance, les sangliers & autre venaison furent apportez aux
François en grand nombre: plusieurs filles des plus belles, leur furent
offertes: mais les François les refuserent, alleguans que Dieu ne le
vouloit pas, & que les Peres l’avoient defendu: mais s’ils vouloient
estre bien agreables aux Peres quand ils viendroient en l’Isle: il
faudroit qu’ils plantassent des Croix, pour chasser _Giropary_[79] du
milieu d’eux: aussi tost dit, aussi tost faict, tellement qu’ils
planterent une multitude de Croix çà & là, le long de leurs loges qui se
voient encore à present en ce lieu, lesquelles demeurent pour marque de
leur antique habitation, d’où ils furent appellez pour venir en une
autre terre ja illuminee de la cognoissance de Dieu, & enrichie des
sacro-saincts Sacrements de l’Eglise, comme fut jadis la nation du
peuple d’Israel retiré de l’Egypte pour venir en la terre de Promission.
Ces choses estant faictes, chacun commença à faire la cueillette &
moisson, rompre les jardinages & faire grande chere, puis que dans peu
ils devoient quitter & abandonner ceste place: ils s’enqueroient
ordinairement de plusieurs choses concernant leur salut, & on
satisfaisoit à leur demande.
Les François ne perdirent le temps ny la commodité de gagner la nation
prochaine qui leur estoit ennemie, & dont ils en avoient tant mangé que
c’est pitié de l’entendre: car ils estoient les plus forts & en plus
grand nombre de villages & d’hommes: & le Principal de ceste nation,
nommé La Farine d’Estrempee, homme vaillant à la guerre, de bonne humeur
& fort enclin au Christianisme ainsi que nous dirons en son lieu, disoit
en se gaudissant que s’il eust voulu manger ses ennemis, il n’en eust
resté pour lors aucun: mais je les ay conservez pour mon plaisir les uns
apres les autres, pour entretenir mon appetit, & exercer mes gens
journellement à la guerre: que si je les eusse tuez tout en un coup, qui
les eust mangez? Puis mes gens n’ayans plus contre qui s’exercer, peut
estre se fussent-ils desunis & separez, comme nous avons faict d’avec
_Thion_. Cecy dit-il, pour ce qu’auparavant ce n’estoit qu’une nation de
ces deux: lesquels tous ensemble habitans en ces lieux assez eslongnez
de voisins, contre lesquels ils se pouvoient exercer à la guerre, ils se
rebellerent l’un contre l’autre. Cecy confirme ceste belle maxime
d’Estat, que qui veut conserver l’interieur en paix, il faut exercer les
remuans au dehors specialement contre les ennemis de la Foy, &
moralement qui veut sauver le cœur de tout vice & imperfection, il faut
mettre seure garde aux sens exterieurs.
Les conditions de la paix furent qu’on mettroit en oubly de part &
d’autre toutes les injures & mangeries: qui plus avoit perdu, devoit
avoir plus de patience, & que jamais ils ne se feroient reproche, aussi
que venus dedans l’Isle ils demeureroient separez l’un de l’autre, &
tous fidellement assisteroient les François. Et ainsi le temps venu on
leur envoya force canots & barques dans lesquels ils se mirent &
vindrent à l’Isle. Ils furent bien receuz, & leur Chef _Thion_ salué de
cinq coups de canon & de deux saluades de mousquets, & passant par le
milieu des soldats François arangez selon les ceremonies de la guerre,
il entra au fort où le Sieur de Pesieux & moy le receumes. Quant aux
harangues qu’il nous fit, je les diray en leur lieu; conduisons-le en sa
loge pour se reposer.
De la Valeur & mœurs des Sauvages de Miary.
Chap. XIII.
Ayant conversé fort familierement avec ceste Nation, j’ay descouvert
beaucoup de particularitez, qui sont propres à eux seuls, & beaucoup
d’autres qui sont communes à tous les _Tapinambos_, desquels personne
n’a point encore escrit, au moins parlé suffisamment, & sont belles &
rares, qui faict que je m’y estendray plus amplement. Ces peuples
estoient appellez par les _Tapinambos_, _Tabaiares_, auparavant qu’ils
se fussent reunis[80]. Ce nom est commun et appellatif, pour signifier
toute sorte d’ennemis; Car mesme cette Nation des Tabaiares appelloient
les _Tapinambos_ de l’Isle, _Tabaiares_, _Tapinambos_, maintenant qu’ils
sont en l’Isle pacifiez & d’accord: Les _Tapinambos_ les appellent
_Miarigois_ c’est à dire gens venus de _Miary_[82]: ou habitans de
_Miari_, ainsi que les _Dannois_ venans occuper la Neustrie, Province
ancienne dependante de la Couronne de France furent appellez Normands, &
l’ayant retenuë sous l’hommage des Roys de France, perdit son nom ancien
de Neustrie, & prit celuy de Normandie.
Les François les appellent Pierres vertes[81], à cause d’une montagne
non beaucoup esloignee de leur antique habitation, en laquelle se trouve
de tres-belles & precieuses pierres vertes, lesquelles ont plusieurs
proprietez specialement contre le mal de rate, & flux de sang: & m’a
t’on dict qu’on y trouve des Emeraudes tres-fines: Là ces Sauvages
alloient chercher de ces pierres vertes: tant pour en mettre en leurs
levres, que pour en faire trafic avec les nations voisines. Les
_Tapinambos_ & les _Tapouis_ font grand estat de ces pierres[83]: J’ay
veu donner moy-mesme pour une seule pierre à levre, de cette sorte, la
valeur de plus de vingt escus de marchandise, que donna un _Tapinambos_
à un _Miarigois_ dans nostre loge de Sainct François de Maragnan. Un
certain long cheveux vint chez nous, orné de ses plus beaux atours, qui
estoient de deux branches de corne de chevreil, & de quatre dents de
biche fort longues, au lieu de pendant d’oreille, de quoy il se bravoit
extremement, par ce que cela estoit agencé industrieusement, d’autant
que le commun, specialement les femmes, ne les portent que de bois rond,
assez gros, comme de deux doigts en diametre: vous pouvez penser quel
trou ils font à leurs oreilles: mais sa plus grande braverie estoit
d’une de ces pierres vertes longue pour le moins de quatre doigts, &
toute ronde, qui me plaisoit infiniement, & avois grand desir de l’avoir
pour la porter en France. Je lui fis demander ce qu’il vouloit que je
luy donnasse pour cette pierre: Il me fist responce: Donne moy un navire
de France plein de haches, serpes, habits, espees & harquebuses.
Un autre _Tapinambos_ fort vieil en portoit une en sa levre d’en bas en
ovale, large comme le creux de la main, laquelle pour le long temps
qu’il la portoit, & ne l’avoit ostée de son lieu, estoit enchassee dans
son menton, la chair s’estant repliee par dessus les bords de la pierre,
& avoit pris la forme d’ovale de cette pierre. J’ay dict cecy pour faire
voir la valeur de ces pierres vertes.
Ces _Miarigois_ sont communément d’une belle stature, bien
proportionnez, valeureux en guerre: de sorte qu’estans bien conduicts,
ils ne reculent & ne s’enfuyent point comme les autres _Tapinambos_ &
n’en puis donner autre raison, sinon qu’ils ont esté nourris parmy les
combats, qu’ils ont tousjours livrez aux Portuguais, lesquels ils ont
autrefois défaicts, forcé leurs forts, & emporté leurs enseignes, &
jamais n’eussent abandonné leur premiere habitation, ainsi que Thion,
leur Principal, nous harangua à sa venuë au Fort Sainct Loüis, si la
disette des poudres à canon n’eust contrainct les François, qui estoient
avecques eux, de ceder à la force, & au grand nombre des Portugais.
C’est un plaisir que de voir le zele & le soin qu’ils ont de porter les
espees, que les François leur ont donné, perpetuellement à leur costé,
sans jamais les laisser, sinon lors qu’ils reposent en leurs lits; ou
qu’ils travaillent en leurs jardins, & lors ils les pendent en une
branche d’arbre aupres d’eux: d’où il me souvenoit de l’Histoire de
Nehemias, en la reparation des murs de Hierusalem, que les habitans
d’icelle tenoient d’une main les armes, & de l’autre les instrumens à
travailler.
Ils sont curieux de tenir leurs espees claires comme cristal, & les
fourbissent eux mesmes, avec du sable doux & de lyanduc, c’est à dire de
l’huile de palme, les aiguisent souvent pour les entretenir bien
tranchantes, r’accommodent la pointe, quand la roüille, qui est fort
commune sous cette zone torride, l’a mangée. Ils s’accoustument à les
bien manier, faisant marches & des-marches, quasi à la façon des
Suisses, quand ils escriment.
Outre qu’ils sont gens de courage & bons soldats, ils travaillent
extremement bien, & aimerois mieux une heure de leur besogne, qu’une
journee d’un _Tapinambos_. Leurs Principaux travaillent aussi bien que
les moindres, leur travail toutefois est reglé: car ils se levent à la
pointe du jour, desjeunent, puis femme & enfans avec eux, vont tous de
compagnie, huans, chantans & rians, travailler en leurs jardins, & quand
le Soleil vient à sa force, qui est à l’heure de dix heures, quittent le
travail, viennent repaistre & dormir, & sur les deux heures apres Midy,
quand le Soleil vient à perdre sa force, ils retournent au travail
jusques à la nuict.
Les Principaux, qui ordinairement tiennent table ouverte, & pour cet
effect doivent avoir une grande estenduë de jardins, dressent un
_Caouin_ general, auquel ils convient un chacun, à la charge de coupper
ses jardins. Cela se faict avec grande allegresse en une belle matinee
ou deux, puis vont boire en la loge de celuy qui les a mis en besogne,
chacun goustant au vin s’il est temps de le boire, & au cas qu’ils le
trouvent bon, le loüent grandement de sa force, & composent des chansons
là dessus, qu’ils recitent en faisant le tour des loges au son du
_Maraca_, prononçans telles ou semblables paroles: O le vin, le bon vin,
jamais il n’en fut de semblable, ô le vin, bon vin, nous en boirons à
nostre aise, ô le vin, le bon vin, nous n’y trouverons point de paresse:
Ils appellent un vin paresseux, qui n’a point de force pour les enyvrer
incontinent, & qui ne les provoque à vomissement, pour derechef boire
d’autant: Les filles servent à cet escot, on danse, on chante à plaisir,
on couche ceux qui s’enyvrent soigneusement, il s’y fait rarement des
quereles: mais ils sont joyeux & plaisans en leur vin, specialement les
femmes qui font mille singeries, dont elles provoqueroient les plus
tristes & espleurez à se débonder de rire. Pour moy je confesse que
jamais en ma vie je n’ay eu tant envie de rire, que lors que ces femmes
escrimoient les unes contre les autres, avec des gobelets de bois pleins
de ce vin, beuvans l’une à l’autre, faisant mille grimaces & démarches.
Ils sont fort liberaux de ce qu’ils ont de plus cher, comme sont leurs
filles & leurs femmes: Car je pris garde quand on les alla querir au
second voyage de _Miary_, que plusieurs _Tapinambos_, tant de l’Isle de
_Maragnan_, que de Tapoüitapere, allerent exprez avec les François, pour
avoir des filles & des femmes en don de ces _Miarigois_, ce qu’ils
obtindrent facilement, comme aussi plusieurs autres enjolivemens, que
ces peuples seuls ont grace de faire, & par ainsi tenus fort chers &
precieux entre les _Tapinambos_.
Ils ont aussi une coustume, que j’ay pareillement remarquee entre les
Tapinambos, c’est, qu’ils portent des siflets ou flutes, faictes des os
des jambes, cuisses & bras de leurs ennemis, qui rendent un son fort
aigu & clair, & chantent sur icelles leurs notes ordinaires,
specialement quand ils sont en leurs _Caouins_, ou quand ils vont en
guerre.
Les jeunes filles ne mesprisent pas l’alliance des vieillards & chenus,
comme font les filles de _Tapinambos_, ains au contraire elles
s’estiment d’avantage d’espouser un vieillard, notamment quand il est
Principal, & je m’en estonnois, comme chose assez malseante, de voir
plusieurs jeunes filles de quinze à seize ans, estre mariees à ces
vieillards, ce que font au contraire les filles des _Tapinambos_,
lesquelles passent leur jeunesse en filles de bonne volonté, puis elles
acceptent un mary. Ce que j’ay dict, non pour autre subject que pour
faire voir l’aveuglement des ames detenuës en la captivité de cet
immonde esprit, qui ne cesse de precipiter d’ordure en ordure les ames
qui luy servent.
Des Incisions que font ces Sauvages sur leurs Corps, et comme ils font
Esclaves leurs Ennemis.
Chap. XIV.
Ces Peuples, & non seulement eux, mais generalement tous les Indiens du
Bresil, ont accoustumé de s’inciser le corps, & le decouper aussi
joliment, que les Tailleurs & Cousturiers, bien experimentez en leur
art, decoupent leurs habits par deçà: Et ceste façon de faire ne
s’arreste pas aux hommes simplement, ains passe jusques aux femmes, avec
ceste difference toutefois que les hommes s’incisent par tout le corps,
mais les femmes se contentent de se découper depuis le nombril jusques
aux cuisses: ce qu’ils font par le moyen d’une dent d’_Agouti_ fort
aiguë, & d’une gomme bruslee, reduite en charbon, appliquee dans la
playe, & jamais ne s’efface: Ce que je dis en passant, non pour m’y
s’arrester, mais pour descouvrir l’origine de cette antique coustume,
pratiquee, il y a jà long temps, par les Nations policees, qui me fait
dire qu’elle est fondee en la Nature; puis que cette Nation Barbare,
sans communication d’aucune autre Nation civilisee, l’aye inventee &
exercee. J’ay donc appris de ces Sauvages, que deux raisons les
esmeuvent à decoupper leur corps en cette sorte: sçavoir le regret &
deüil perpetuel, qu’ils ont de la mort de leurs parens, tombez entre les
mains de leurs ennemis, l’autre est la protestation qu’ils font, comme
vaillans & forts, de vanger leur mort contre leurs ennemis: quasi comme
s’ils vouloient signifier par cette rasure douloureuse, qu’ils
n’espargneront ny leur sang, ny leur vie, pour en faire la vengeance: &
de fait, plus il sont stigmatisez, plus ils sont estimez vaillans, & de
grand courage. En quoy ils sont imitez des femmes valeureuses &
courageuses.
Pour monstrer la source antique de cecy, je ne desire faire la recherche
des Histoires Prophanes, chose trop prolixe: ains je me contenteray de
le faire voir dans les Sainctes Ecritures, en divers passages, où Dieu
reprouve ceste façon, comme chose, qui ressent son Barbare & Sauvage. Au
Levitique 19. _Super mortuo non incidetis carnem vestram, neque figuras
aliquas, aut stigmata facietis vobis_, vous ne ferez point pour le mort
incision en vostre chair, & vous ne ferez aucunes figures ou marques. Et
au Chap. 21. _Neque in carnibus suis facient incisuras_: Et ils ne
feront incisions en leur chair. Au Deut. 14. _Non vos incidetis, nec
facietis calvitium super mortuo_: Ne vous ferez incisions, & ne vous
arracherez les cheveux pour le mort. Sur lesquels passage la Glose des
Peres adjouste, comme ont coustume de faire les Gentils & Idolatres, &
est bien à noter ce que dit le dernier passage: _Ne vous ferez incision,
& ne vous arracherez les cheveux pour le mort_, où il conjoint
l’incision avec la decheveleure sur le mort, par ce que ces deux façons
de faire sont estroictement gardees par nos Sauvages: quant à l’incision
vous l’avez entendu, mais pour la décheveleure, vous devez sçavoir que
si tost que les femmes & les filles sont asseurees de la captivité, ou
mort en guerre de leurs Peres & Maris, elles se coupent les cheveux,
crient & lamentent effroyablement, incitant leurs semblables à la
vengeance & à prendre les armes, & poursuivre les ennemis, comme je
feray voir cy apres, quand je reciteray l’Histoire des _Tremembais_.
Quant à la façon de captiver leurs Prisonniers, & les rendre Esclaves:
je l’ay apris des Esclaves que l’on m’avoit donnez en ce païs là, pour
me prouvoir des choses necessaires à la vie. Un jour je reprenois de
paresse l’un d’iceux, fort & vaillant, qu’un _Tapinambos_ m’avoit donné,
il me rendit cette responce pour mon admonition, douce toutefois; (car
je sçavois bien la maniere qu’il faut garder envers ceste Nation,
laquelle repute les reprimandes pour playes & blesseures, & les battre,
c’est autant que les tuer[84], ains aymeroient mieux mourir
honorablement, comme ils disent, c’est au milieu des assemblees, comme a
descrit suffisamment le R. Pere Claude. Il me rendit, dis je, cette
responce. Tu ne m’a pas mis la main sur l’espaule en guerre[85], ainsi
qu’a faict celuy qui m’a donné à toy pour me reprendre. Je fus curieux
incontinent de sçavoir par mon Truchement ce qu’il vouloit dire: Alors
je recognus que c’estoit une ceremonie de guerre, pratiquee entre ces
nations, que quand un prisonnier est tombé en la main de quelqu’un,
celuy qui le prend, luy frappe de la main sur l’espaule, luy disant, je
te fay mon Esclave, & deslors ce pauvre captif, quelque grand qu’il soit
entre les siens, se recognoist esclave & vaincu, suit le victorieux, le
sert fidelement, sans que son maistre prenne garde à luy, ains a la
liberté d’aller de çà de là, ne fait que ce qu’il veut, & ordinairement
espouse la fille ou la sœur de son Maistre, jusques au jour qu’il doit
estre tué & mangé, & lors luy & ses enfans yssus de la propre fille de
son maistre, sont boucanez & mangez: chose pourtant qui ne se fait plus
à _Maragnan_, _Tapoüitapere_ & _Comma_ ny mesmes aux _Caietez_ sinon
rarement.
Cette cognoissance me resveilla l’esprit d’une vieille coustume, que
j’avois leuë autrefois dans les Sacrez Cayers & Histoires des Romains,
pratiquee en la Captivité des prisonniers: laquelle pour bien entendre,
il faut remarquer que les ceremonies exterieures, ont esté inventees,
pour representer naifvement les affections de l’interieur: Pour exemple,
flechir le genoüil, baiser la main, descouvrir la teste, lors que nous
salüons quelqu’un, qui nous est affectionné, sont autant de tesmoignages
de l’offre interieure, que nous luy faisons: de mesme les espaules ont
esté à l’antiquité des hierogliphiques, representans le mystere caché
des actions internes, & externes des hommes, & laissant à part ce qui ne
faict à mon propos, je me contenteray de rapporter ces deux suyvans:
c’est premierement, que le sceptre appuyé sur l’espaule, signifioit la
puissance Royale: la Pertuisane sur l’espaule, declaroit la puissance
des Chefs de guerre: les Masses d’or & d’argent, la puissance du Senat &
des Pontifes: Les haches entortillees de branches de vignes, la
puissance du Consulat, & des Gouverneurs de Provinces: A quoy regarde ce
qui est escrit par Esaye chap. 9. _Factus est Principatus super humerum
ejus_, sa domination est mise sur son espaule, & au chap. 22. _Dabo
clavem domus David super humerum ejus_, & mettray la clef de la maison
de David sur son espaule, c’est à dire le Sceptre de David.
Au contraire mettre un joug, tel que portent les bœufs ou les chevaux au
labour, ou bien passer sous la pique traversee entre deux autres: ou
bien recevoir sur l’espaule nuë le coup de la verge, estoit le signe
d’esclavage, comme l’a fort bien representé le mesme Esaye chap. 9
_Jugum oneris ejus & virgam humeris ejus, & Sceptrum exactoris ejus
superasti_: Tu as surmonté le joug de son fardeau, & la verge de son
espaule, & le Sceptre de son Exacteur, parlant de la captivité de la
Gentilité, que le Sauveur a affranchie: De mesme ces Sauvages frappans
sur l’espaule de leurs prisonniers, ils signifient qu’ils les rendent
captifs, & en effect je trouve une belle Prophetie toute literale
contenant ce malheur, auquel ces pauvres Sauvages Chananeans sont
sujets, par un jugement inscrutable de la Divine Sapience, & la
participation de l’antique malediction de Chanaan leur Pere; c’est en
Esaye chap. 47. _Tolle molam, & mole farinam: denuda turpitudinem tuam,
discooperi humerum, revela crura, transi flumina._ Prends la meule &
faits moudre la farine: découvre ta turpitude, decouvre ton espaule,
monstre tes cuisses, passe les fleuves. Ces Sauvages ont pris la meule &
la farine, n’ayans aucuns ferremens pour travailler, soit au bois, soit
en leurs jardinages, ains seulement se servoient de haches de pierre,
pour couper les arbres, à faire leurs maisons & canots, & pour aiguiser
des bastons, afin de cultiver la terre, pour y semer leurs graines, &
planter leurs racines, & pour toute recompense de leur labeur, ne
mangent que de la farine, des racines grugees sur une rape, faicte de
petite cailloux aigus, enchassez dans un bois plat, large de demy pied.
Laquelle farine ils font cuire dans une grande poesle de terre, sur le
feu, comme il est dict plus amplement en l’Histoire du R. P. Claude.
Leur turpitude est découverte en telle façon, que les femmes & les
filles, tant s’en-faut qu’elles en soient honteuses, qu’elles ont de la
peine de se resoudre à se couvrir: Ils ont l’espaule descouverte,
subject à ceste grande captivité, commune à toutes ces Nations: Ils
montrent leurs cuisses, la fornication, non toutefois l’adultere, estant
en usage parmy eux, sans aucune reprehension. Ils passent les fleuves,
cherchans les Isles incognuës, afin de se mettre en seureté.
Des Loix de la Captivité.
Chap. XV.
Puis que nous sommes sur ce subject des Esclaves, il est bon de traicter
des Loix de la captivité, c’est à dire, que les Esclavves doivent
garder, qui sont celles-cy. Premierement, De ne point toucher à la femme
du Maistre, à peine d’estre fleché sur l’heure, & la femme d’estre mise
à mort, ou au moins bien battuë, & renduë à ses Pere & Mere: d’où elle
reçoit une tres-grande honte, tout ainsi que par deçà une femme seroit
taxee d’avoir la compagnie d’un de ses valets: Sur quoy vous pouvez
remarquer, que les filles ne sont meprisees pour s’abandonner à qui bon
leur semble, tandis qu’elles demeurent filles, mais aussitost qu’elles
ont accepté un mary, si elles se donnent à un autre, outre l’injure
qu’on leur fait de les appeler _Patakeres_, c’est à dire putains, elles
tombent à la mercy de leurs marys, d’estre tuees, battuës & repudiees.
Il est bien vrai que les François ont addoucy ceste Loy si rude, de ne
donner permission aux Marys, de tuer tant l’esclave que la femme
adultere: ains les amener tous deux au fort S. Loüis, pour en voir faire
la punition, ou la faire eux-mesme, ainsi que je l’ay veu pratiquer
quelquefois specialement d’un adultere commis entre la femme du
Principal d’_Ouyrapyran_, & d’un Esclave fort beau jeune homme.