Il se porte sous la cape, et se distribuë au coing des ruës, à
l'escart des commissaires. Ce n'est pas un vieux boucquin, boucquin
(_inquam_)[331] comme ces vieux calepins, c'est un livret; il est
de peu de feuillets, doré sur la tranche, couvert de peau de beste
rousse, qui sent un peu mal, ou bien le colporteur qui le cachoit
sous ses aisselles. Un maistre ès arts le marchandoit, qui, ne
pouvant souffrir l'odeur, en recherchant la cause, il s'écria:
_Hircum sub alis_[332]. [Greek: Tetragmachalos]. Survint un courtisan
qui dissipa la mauvaise odeur avec son colletin parfumé[333].
[Note 331: Notre Francion joue ici sur le nom du duc de
Buckingham, que l'on prononçoit alors partout en France
_Boucingant_.]
[Note 332: Encore une allusion au nom du duc, dont, je
viens de le dire, la première syllabe, telle qu'on la
prononçoit, était bouc.]
[Note 333: Il étoit toujours à la mode, parmi les
courtisans, de porter de ces collets «de peau de daim
parfumé», _coleto de ambar_, dont parle Cervantes (D.
Quichotte, ch. 23), et qui s'appeloient chez nous _collet
de fleurs_ ou _collet de senteur_. «Mon collet de fleurs,
dit Montaigne (liv. I, Ch. 22), sert à mon nez; mais, aprez
que je m'en suis vestu trois jours de suite, il ne sert
qu'au nez assistant.»]
_Pastillos Ruffinus olet, Gorgonius hircum_[334].
Ayant achepté ceste droguerie du Pont-Neuf, ce menu fatras, en
la première page il y avoit en taille doulce un oyseau de proye,
d'un plumage roux, quasi comme ce grand oyseau que l'on porte
à la vollerie pour amasser les jays et agasses[335], que l'on
appelle duc ou ducquet[336]; il estoit un peu plus petit. Il y
avoit un escusson timbré de liseaux comme ceux que les valets de
feste estallent pour le bal le jour de la feste de village, des
bouffantes jartieres[337], et aux entrelas il y avoit en grosses
lettres cette devise: _Honny soit qui mal y pense_. D'un autre costé
estoit une grande déesse portant sur le front ces mots: [Greek:
Charos amalthias]; elle estoit guirlandée de fleurs blanches trois
à trois, qu'un petit bouc voulloit brouter, mais Mercure de son
caducée luy donnoit sur les cornes, et luy disoit ce quolibet:
_Ce n'est pas pasture de capricorne, c'est le moly des Dieux_ et
la Nephante: je dis le _moly_, et non le _mol lis_. J'admiray ces
figures énigmatiques, et, ayant ouvert le cahier et entamé le
discours, je recogneu que c'estoit le ramage d'un oiseau passager
que l'on avoit sifflé à la perche, et appris un françois corrompu,
tel que le vieil normand que l'on parloit du temps de Guillaume le
Conquerant, un langage d'outre mer, qui ne venoit ny du Levant, ny
du Midy, mais du Septentrion, de bise ou Soubise[338]. Cet oyseau
s'estoit essoré l'aisle sur une roche, et à ses vervelles[339] il
y avoit, en grosses lettres: ROCHE AISLE; il estoit de la grandeur
d'un tiercelet[340], se se disoit souverain de l'aigle, le pelican
des chrestiens, la colombe qui porta le rameau d'olive hors de
l'arche de Noé, et se donnoit mille autres fanfares et banderolles
de vanité; hagard neantmoins et mal leurré pour gibier sur terre;
fort bon pecheur, neantmoins il ne valoit rien que sur la marine,
car sur terre il estoit _tanquam piscis in arido_; il faisoit
force bruit du battement de ses aisles, comme un cormorant gorgé de
poisson quand il sort de l'eau. Ce livre ne portoit le nom de son
père, et toutes fois il s'appeloit _Manifeste_; l'on l'impute à un
advocat qui de despit quitta le barreau et se mulcta luy mesme, et
comme Icare de sa cheute signala la mer de son naufrage, s'etant
mulcté luy mesme[341], il en a pris son nom. Il fut plus heureux en
robbe courte qu'en robbe longue, il se fist ambassadeur volontaire
et sans charge, traffiqua de toille de Hollande et de plusieurs
negoces, grand zelateur de la cause, si sçavant aux controverses
qu'il faisoit la nicque à Tilenus[342], jusques à disputer la palme
du ministère, messager des grands de son party, furet de cour,
passe-partout. Ce livre apologetique estoit brouillé d'un jargon
funeste, injurieux, insolent, digne du poinçon de la loy Remnie[343],
un discours de renegat, d'un denaturé François, d'un parjure à sa
nation, qui fait leçon publique en anglois, afin, par le barbarisme
d'une langue baltique, de profaner la pureté de la nostre. Ce
manifeste thrasonique, libelle de presomption, comme disoit le
maistre ès arts, _projicit ampullas_, etc. Il commence par l'enflure
d'une emphase boucquinesque: _Quelle part les roys de la grande
Bretagne ont tousjours pris des affaires des Eglises reformées de
ce royaume de France? Quelle part, ô manifeste!_ Ce n'est pas la
part de Marie Magdelaine ny de Marthe, c'est la part d'Esaü, et de
ce mauvais voisin, ce laboureur, _qui superseminavit zizania, etc_.
C'est la part des soldats qui jouèrent la robbe sans couture, qui
l'ont deschirée; la part qu'usurpa Henry VIII, la primogeniture de
S. Pierre, que lui et ses successeurs ont usurpée, et l'ont faict
tomber en quenouille. Mais qui vous a donné l'authorité, homme de
delà les mers, de faire le tuteur de ceux qui ne sont ny vos enfants,
ny vos pupilles, ny vos sujets? Pourquoy venez-vous en la maison du
père desbaucher ses enfants et les soustraire de leur obeïssance?
Vous respondés que c'est le soing des Eglises reformées. _Scilicet
hic superis labor est, ea cura quietos sollicitat._ Vostre Anglicane
est du tout differente de celles de France, elles n'en recognoissent
ny le langage ny les ceremonies; celle de vostre père Jacques estoit
contraire à celle des puritains et calviniens, qu'il detestoit, se
plaignant de l'avoir voulu estouffer dès le berceau. Vostre Eglise
angloise est contraire en habits, moeurs et police; elle retient une
forme exterieure du clergé: ses evesques sont mitrés et crossés, les
doyens et chanoines portent bonnets, robbes et aumusses, chantent
en vulgaire, solemnisent les festes des apostres et celle de leur
sainct George à cheval, avec les banderolles de leur ordre; et nos
ministres de France sont docteurs en robbe courte, portent le
castor, sont emmantelés de panne de soye, peignés et godronnés sur
la rotonde, equippés à la mode et qui sortant de la chaise peuvent
entrer au bal au mesme habit qu'ils ont presché. Et puis dites
maintenant que le soing des Eglises de France vous a fait descendre
en Aulnis[344]? Vous avés, dites-vous, recherché l'alliance de
France[345]. Il est vray, c'estoit le plus glorieux advantage que
monarque de l'Europe peust esperer, c'est le surhaussement de vostre
Estat, et le solstice de Vostre Majesté. Je louë cette alliance,
je blasme et deteste l'infraction de ceux qui, ayant promis un
temperament politique aux affaires de la religion, et une souffrance
telle quelle aux catholiques, dès le lendemain de arrivée de la reyne
leur ont deffendu l'entrée de la chapelle à coups de hallebarde, ont
chassé son evesque et ses prestres, contre les articles du mariage.
Qui a commencé la querelle[346]? «L'on avoit promis de rompre le
fort», ce dit l'Anglois[347], le François respond: «Vous aviés promis
de faire ouvrir la Rochelle et la faire obeyr.» Le roy conservoit
ses sujects en la seurté des edicts; ils estoient non seulement
gardés, mais amplifiés. Et ainsi, Manifeste, pour vous rendre vos
mots, vostre maistre n'estoit eludé c'est vous qui avés illudé le
nostre, et nous faites des illusions; c'est pourquoy il m'est permis
d'alluder sur vostre nom. Vous luy deviez conseiller le voyage du
Palatinat, le restablissement de on beau-frère en son Estat, usurpé
depuis tant d'années[348]; c'estoit là son Maraton et la glorieuse
lice de ses entreprises, et non pas fomenter des rebelles à leur
prince: il falloit remettre le Palatin. Je vous en dirois davantage
en autre langue, mais vous n'estes pas Latin, moins bon François;
je passe pour Romain, et vous Anglois, comme vous le professés et
escrivés en vostre _Manifeste_, que vostre roy a patienté au delà de
la patience. Il n'a point esté moyenneur[349] de paix; elle estoit
auparavant vostre alliance, et si elle a esté esbranlée depuis, la
cause en est plus manifeste que le nom de vostre satyre. L'on avoit
promis la demolition de Fort-Louys, l'on avoit promis à Louys une
plaine et absoluë obeïssance de ses sujets[350], et une entrée en
ses villes sans train limité. Qui a deu commencer à accomplir, ou le
maistre ou le vallet, ou le prince ou le sujet? Le Fort-Louys est une
hostellerie pour loger ceux qui arrivent tard, les portes fermées,
et si l'on ne veut souffrir que le gouverneur de la province loge
en ville, au moins que le bourgeois de la Rochelle luy permette de
demeurer dans les faux-bourgs, ou en la banlieue, et le Manifeste
est si incongru au langage françois qu'il ne veut souffrir les
diminutifs _Roche_, _Rochelle_, _Rochellete_. Chacun peut bastir sur
son fond ce qui luy plaist, et aux villes les plus republiquaines
à la portée d'un mousquet. Le fort n'est qu'un monceau de gazons,
l'on batist tous les jours de nouvelles villes: Nancy, Charleville,
Boisbelle[351], Orange; souffrés que les roys facent ce que fait un
chacun. Le fort est une petite colonie où le brave Arnault avoit
commencé une belle police, que le vaillant et courageux Thoras[352]
avoit amplifiée; les bourgeois y entrent librement et seurement, les
villageois y viennent au marché; que si l'artisan quitte sa boutique
et fait le mutin, pour luy apprendre le droit civil on luy fait à la
volée quelque petite leçon de droict canon, qui faict plus de bruict
que de mal: comme quand il fait trop chauld, le temps se rafraischit
par un ou deux esclats de tonnerre, mais cela n'est que _brutum
fulmen_. Le fort incommode la ville; dittes: la ville incommode le
fort; le puissant foulle le foible. La Rochelle fut jadis un second
d'Anvers, la retraitte de bons et riches marchands, bons François,
bons sujets; maintenant elle est remplie d'estrangers, de coureurs,
de picoreurs, la grotte de Cacus, la tasnière des renegats, le bureau
des rançonneurs; depuis deux ans l'on n'en a peu approcher à plus de
vingt lieues à l'entour. Les messagers et ordinaires de Bourdeaux,
Perigueux, Limoges, et tout le Poictou, ont esté contraincts de
marcher en trouppe avec escorte; les juges magistrats et conseillers
des cours souveraines ont esté pris, destroussez et mis à rançon, et
cependant le Manifeste les figure non comme loups, mais comme brebis,
comme simples colombes, et non comme sacres et vautour: _Introrsum
turpes speciosa pelle decori_. Mais qui a commencé la querelle,
qui le premier a rompu, qui a saisi et arresté les marchands et
les vaisseaux, qui a picouré, qui a fourragé, depredé, piratisé et
pilatisé? L'on demandoit à un Lacedemonien comment il avoit esté
blessé: _Prodente me scuto_. Nostre bouclier, c'estoit la paix,
on l'a percé à l'improviste; l'on a plutost frappé que denoncé,
contre le droict des gens, contre les loix sacrées des alliances.
Il n'y a nation si barbare qui auparavant que d'armer ne denonce:
l'on envoyoit des herauts que les Romains appelloient _foeciales_:
_Habemus_, disoit l'orateur, _hominem in foecialium manibus educatum,
in publicis foederum religionibus sanctum et diligentem_; ils
renvoyoient les arres et gages de l'alliance, les roys renvoyent
les ordres, et ne font la guerre à pied levé comme les nomades, les
Tartares, qui enlevent d'emblée et destroussent sans recognoistre. Il
ne faut plus dire que l'on est surpris _de Gallico_, il faut dire _de
Anglico_.
[Note 334: Horace, liv. I, sat. 2, v. 27. Au lieu de
_Ruffinus_ il faut lire _Rufillus_.]
[Note 335: On sait que c'est l'ancien nom de la pie.]
[Note 336: Allusion au titre de Buckingham.]
[Note 337: Allusion à la jarretière qui entoure l'écusson
d'Angleterre.]
[Note 338: Allusion par équivoque au duc de Soubise, qui,
avec son frère aîné le duc de Rohan, avoit fait alliance
avec l'Anglois et s'étoit mis en guerre ouverte contre le
roi. Richelieu n'ignoroit rien de ses menées; il savoit
notamment qu'il avoit fait main basse sur plusieurs
vaisseaux français. Pour toute réponse à cet acte de
rebelle, il s'était contenté d'écrire, vers le milieu de
juillet de cette année, à M. de Maillezais, «fera venir
un commissaire pour raser Soubise.» C'était la demeure
seigneuriale du duc sur la Charente, près de Marennes.
(Avenel, _Lettres, instruct. diplomat. et papiers d'Etat du
Card. de Richelieu_, t. II, p. 506.)]
[Note 339: C'étoient les anneaux ou plaques que l'on
attachoit aux pieds de l'oiseau de proie, avec l'empreinte
des armes du seigueur auquel il appartenoit.]
[Note 340: On appeloit _tiercelet_ le mâle des oiseaux de
proie: _faucons_, _autours_, _gerfauts_, _éperviers_.]
[Note 341: Malgré cette allusion assez transparente au nom
de l'avocat à qui le _Manifeste anglois_ étoit attribué,
nous n'avons pu découvrir qui il étoit au juste.]
[Note 342: C'est le grand controversiste protestant, le
Silésien Daniel Tilenus, qui vivait encore à cette époque.
On l'accusoit d'avoir fait l'_Anti-Coton_, libelle alors
fameux. V. le _Borboniana_, à la suite des Mémoires de
Bruys, t. II, p. 271.]
[Note 343: Encore un jeu de mots; cette loi _Remnie_ n'est
invoquée que parce que l'auteur du manifeste avoit _renié_
notre cause.]
[Note 344: Nous avons déjà dit plus haut que le principal
prétexte allégué par le _manifeste_ au sujet de la des
Anglois à l'île de Ré étoit la défense des réformés.]
[Note 345: Le manifeste déclaroit, en effet, que le roi
de la Grande-Bretagne avoit recherché la soeur du roi de
France, mais il ajoutoit que le mariage avoit eu lieu
surtout pour que le roi fût mieux en état d'appuyer les
François réformés.]
[Note 346: V. à ce sujet une des pièces précédentes, p.
165-166.--Au chapitre VI des _Mémoires_ du comte Leveneur
de Tillières qui étoit alors notre ambassadeur à Londres,
il est aussi parlé fort en détail de la mesure qui força
les prêtres françois de s'éloigner du service de la reine
femme de Charles Ier, et cette proscription y est en partie
attribuée au duc de Buckingham. On conçoit d'autant mieux
qu'il en soit fait ici mention. (_Mém. inéd. du C{te}
Leveneur de Tillières_, publiés par C. Hippeau, 1862,
in-18, p. 88-150.)]
[Note 347: Le _manifeste_ se plaignoit de ce qu'au mépris
des paroles données pour les réformés de La Rochelle, et
des promesses faites au sujet de la démolition du fort
Saint-Louis, dans l'île de Ré, non-seulement on l'avoit
conservé, mais de plus qu'on avoit augmenté sa force, et
même bâti d'autres forts dans l'île.]
[Note 348: Frédéric V, électeur palatin, s'étant laissé
faire roi de Bohême, avoit attiré contre lui toute la
puissance des Impériaux, et dans une courte lutte, qui fut
la première phase de la guerre de Trente Ans, il avait
perdu ses deux couronnes d'électeur et de roi. Retiré
en Hollande, puis à Mayence, avec sa femme Elisabeth
d'Angleterre, soeur de Charles Ier, il mourut dans cette
dernière ville, le 22 nov. 1632, peu de temps après la
mort de Gustave-Adolphe, qui avoit entrepris pour son
rétablissement ce que Francion conseille ici au roi
d'Angleterre, et qui eût tenu complétement sa promesse sans
le coup mortel dont il fut frappé à Lutzen.]
[Note 349: Ce mot étoit depuis fort longtemps dans notre
langue avec le sens de _négociateur_, et, moins noblement,
d'entremetteur. On lit dans Commines (liv. III, ch. 8):
«Le connestable de Saint-Pol vouloit tousjours estre
moyenneur de ce mariage.» Et dans la traduction du _Gusman
d'Alfarache_, par Chapelain (2e part., liv. III): «Sa bonne
amie la moyenneuse de leurs plaisirs secrets.»]
[Note 350: Le _manifeste_ prétendoit que cette obéissance
et complète soumission étoit obtenue, et par là les
réformés s'étoient rendus dignes d'obtenir à leur tour ce
qu'on leur avoit promis, notamment la démolition du fort
Louis.]
[Note 351: Sully ayant acheté, en 1597, du prince Charles
de Gonzague, la principauté de Bois-Belle, en Berry, qui
étoit totalement indépendante, y avoit fait construire
une ville toute neuve, qui conserve encore aujourd'hui la
physionomie de son époque, et que le vieil ami d'Henri IV
avoit appelée Henrichemont, en l'honneur de son bien-aimé
maître. Ce franc-fief ne fut réuni à la couronne qu'en
1766.]
[Note 352: Thoiras, gouverneur pour le roi au pays d'Aunis,
rendit alors de très-grands services. Il ne put s'opposer
au débarquement des Anglois dans l'île de Ré, et perdit
même un de ses frères dans le combat qui leur fut livré
à la descente; mais, s'étant retiré dans le fort Louis,
il y fit une si belle défense qu'il donna le temps à MM.
de Schomberg et de Marillac de débarquer dans l'île six
mille fantassins et trois cents chevaux, qui culbutèrent
les Anglois et les forcèrent de repartir à toutes voiles
pour l'Angleterre. «Sa Majesté, écrivit Richelieu le 9 nov.
1627, surlendemain de cette victoire, a receu en cette
occasion ce qu'elle attendoit de la bonne conduite et du
courage de M. le mareschal de Schomberg et des sieurs de
Marillac et de Thoirax (_sic_), qui sortit de la citadelle
avec six cents hommes du régiment de Champagne. Toute
la noblesse y a si bien fait, qu'il est impossible d'en
remarquer un seul aux actions duquel on puisse trouver à
redire.» (_Lettres_ de Richelieu, t. II, p. 707.)--Dans les
_Oeuvres poétiques_ de Jean Auvray, 1631, p. 5, se trouve
un sonnet sur la _Descente des Anglois dans l'Isle de Ré_,
et sur leur fuite.]
Il ne falloit point qu'un Achitofel commist deux grands roys, et
prendre le faux pretexte de l'oppression des Eglises reformées.
C'est une fueille blafarde que l'on met sous une hapelourde pour la
faire passer pour diamant[353]. Ce que vous appeliez Eglise, c'est
un ramas de mutins, de libertins, qui tendent à l'anarchie, qui
pour un maistre en veulent plusieurs. Au reste c'est un blasphème
insolent, que l'on a mis l'honneur du roy très-chrestien à couvert.
Blasphème que le papier ne peut souffrir, dont il rougit de honte,
que l'honneur du plus grand monarque de la chrestienté soit mis à
couvert sous l'authorité d'un inférieur. Quand on parle des roys,
des images de Dieu, il faut user de paroles de soye, il ne les
faut approcher qu'avec des parfums et de l'encens. Nul n'ignore la
grandeur du roy de la Grande-Bretagne; en mon particulier j'ay de
l'obligation à l'auguste memoire de son ayeul, et à celle du roy
Jacques, qui me defendit de la supercherie que me voulut faire un
sien ambassadeur puritain. Vous parlez des roys, ô Manifeste, comme
nostre maistre ès arts expliquant l'oraison _Pro rege Dejotaro_.
Vos comparaisons ne sont pas comme celles que fait Plutarque des
empereurs grecs et romains; vous estes un mauvais géomètre d'egaller
un angle de terre à un grand cercle auquel il n'y a commencement ny
bout. Ne parlons point de nos maistres, nous ne serons jamais leurs
arbitres: le maistre aux arts disoit que _non tutum est scribere in
eos qui possunt proscribere_, et moy, à qui il a appris le latin,
je le traduisois: _Il ne faut point honnir contre celuy qui peut
bannir_. Au reste, vous faites un partage des elements: vous vous
attribuez le trident, les ondes ne sont que pour vous, vous estes
les Jasons, les Tiphis et les Argonautes; Neptune, Eole et les
Tritons sont vos vassaux. Je ne veux desrober la gloire de vostre
nation; vous estes bons pilotes, et nous surmontez en l'oeconomie
de la marine et au soin de bien freter, mais non en l'adresse ny en
la dexterité: nos Normans, Maillouins, Bretons et Olonnois ont fait
des routes plus loing que vous, et Jean Ribault, Dieppois[354], a
montré le chemin à vostre Drach, qui n'a fait que retracer ces pas,
Vostre equipage est bien lesté et calfeutré, mais il n'est pas temps
de sonner le triomphe, l'Automne sera le correcteur de son insolence
par le doux poison de ses raisins et de son moust; l'Hyver, avec ses
bourrasques, en sera l'executeur. Tandis que le secours de la terre
se prepare, l'on attend celuy du ciel avec cette allégresse et le
péan d'acclamation:
O Roy cheri de Dieu, pour lequel fait la guerre
L'air d'orages esmeu, et Æole desserre
Ses tourbillons armés; pour lequel icy bas,
Au bruit de ses clairons, les vents font leurs combats.
[Note 353: Pour savoir qu'on disoit _happelourde_ pour
pierrerie fausse, il suffit de se rappeler ces vers de La
Fontaine:
Tout est fin diamant aux mains d'un habile homme,
Tout devient _happelourde_ entre les mains d'un sot.
Plus tard, vers 1657, quand le sieur d'Arce se fut
enrichi, dans l'enclos du Temple, à contrefaire d'une
façon merveilleuse «les diamants, émeraudes, topazes et
rubis, etc.» (_Journal d'un Voy. à Paris en 1657_, p.
45), on n'appela plus les fausses pierreries que diamants
du Temple. (V. notre _Paris démoli_, p. 45.) Comme les
marchands du Palais en vendoient aussi, on disoit encore
_bijoux du Palais_. V. _Oeuvres_ de Montreuil, p. 165, 234.]
[Note 354: J. de Ribault, qui fut envoyé dans la Floride
par Coligny pour y fonder une colonie, et qui y fut
massacré par les Espagnols. Ses voyages précédèrent de dix
ans ceux de Drach.]
Vous ferez comme les mousches, qui voltigent pendant la tiedeur de
l'automne, succotent la douceur des fruicts, et aux premiers frimas
tombent de faim et de froid. La vendange de l'isle de Ré, avec ce
grand curateur des successions vacquantes, avec ses Mores sous le
pampre et sa compagne la dissenterie, et le moust, donneront leurs
premières escarmouches; vous ne vous abstiendrez jamais de la grappe
ny de son jus, car vous estes de l'humeur de l'un de vos princes qui,
condamné par son frère impiteux, choisit le doux supplice en une pipe
de malvoisie[355]; et desjà se commence l'eschet,
_cito præterit æestas.
Appetit Autumnus, Libitinæ quæstus acerbæ_.
[Note 355: Tout le monde sait que le duc de Clarence, frère
d'Edouard IV, condamné a mort pour rébellion aux ordres
de son frère, demanda qu'on le noyât dans un tonneau de
Malvoisie. Ce fait est aujourd'hui contesté. V. _L'Esprit
dans l'histoire_, p. 16.]
Pour vous faire dire vray, que ce que vous avez amené n'est qu'une
poignée de gens, au moins le sera-elle dans trois mois, si tant
vous durez, une poignée _sine pugna_ d'un couteau secret, et d'une
allumelle[356] cachée dans le sein de la Providence; car, quant à
ces troupes sur pied, à ces levées que vous marquez en la charte de
vostre manifeste pour l'Allemagne, le maistre ès arts, qui est un
peu boucquin et satirique, _dum vellicat aurem_, me disoit: _Hic
fingit pietas acies, simulataque castra_. Mais j'approuve autant
cet armement, comme je condamne vostre invasion en Aunis: là vous
appelle Frederic et vostre soeur Elizabeth, et ses bambins avec leurs
maillots et berceaux; là vous appellent les reliques de Bohême, les
riches despouilles de l'Electorat.
[Note 356: Petite lame d'épée ou de dague. On lit dans les
comptes royaux de 1458: «Pour une dague à deux taillants
d'un pié et demi d'alumelle.» On saluoit avec l'_alumelle_
dégaînée, et de là est venue une singulière erreur de
l'auteur du Glossaire de l'_Histoire de Paris_. Ayant lu
dans les registres du Parlement pour 1419: «Charles mist
tantôt la main à son allumée, faisant semblant de saluer
nostre dict cousin, etc.», il crut que Charles l'avoit
salué du bonnet, et il mit en note: «_allumée_, bonnet.»
(De Laborde, _Glossaire des émaux_, p. 126.)]
_Dulces exuviæ, dum fata Deusque sinebant;
Eia, age, rumpe moras_, etc.
Mais oyez la _chamade en rime_ du bonhomme Artus Désiré[357]:
Bouté selle, boutés bas;
Au choc, au choc et aux combats!
A l'assaut, à l'assaut, gensdarmes!
Prenés vos lances et vos armes,
Vos halcrets et vos bombardes,
Et vous tenés dessus vos gardes.
Quittés le rivage marin
Et la Tamise, allez au Rein.
D'estoc, de pistollet, de dague,
Allez vanger le tort de Prague,
Rendez luy le Palatinat
Et l'aneau de l'electorat,
Et retrouvez en la Bohême,
Pour Frederic, un diadème.
[Note 357: Le grand ennemi des protestants, dont les
nombreux écrits, plus empreints de fanatisme que de
poésie, sont catalogués au long dans le tome 35, p. 286 et
suiv., des _Mémoires_ du P. Niceron. La _Chamade en rime_,
citée ici, n'est pas indiquée dans ce catalogue, et comme
elle est de beaucoup postérieure à l'année 1577, date au
_Désordre et scandale de France_, que l'on croit être son
dernier livre, elle permet de croire qu'il vécut beaucoup
plus tard qu'on ne le suppose. V. encore, sur lui, l'abbé
d'Artigny, _Nouv. Mém. de Littérat._, t. II, p. 49; Viollet
Le Duc, _Biblioth. poét._, p. 262-264; et notre t. VI, p.
39.]
Je vous le dis et predis, auxiliaires des Eglises, volontaires des
oppressés, milords protecteurs des bourgeois, et neantmoins cette
rousse pelée, et, comme disoit ce maistre ès arts excoriateur, _Rupe
pellée_, ne meritoit que vous vinsiez en ce curieux arroy, _in
navibus atque phasellis_. Les Espagnols, aussi glorieux que vous,
viennent _in curribus et equis_, et, pour rimer, _in mulabus et
asellis_, et, certes, encores certes, pour jurer à la reforme, ceste
bourgeoise reformée ne meritoit un secours en si bel arroy, car,
comme rechantoit le maistre aux arts avec sa Penelope:
_Vix Priamus tanti totaque Troja fuit_.
C'est assez pour un petit Manifeste. Vacations sont données, je
m'en vais manger des raisins doux dans ma coste, salutairement,
innocemment, et les defendray mieux que ceux de l'isle de Ré; et si
quelqu'un passe dessus ma baye, je luy feray souffrir la peine que
fit le bon père Denis à cet animal petulque et ennemy de ses presents.
Celui qui a fait cet ouvrage
Fut Francion de haut courage,
Qui pour Romain se fait nommer,
Qui n'ayme le vent d'outre mer,
De galerne ny de Soubize,
Ny ce faux pretexte d'Eglise.