M.DC.XVI.

Petit in-8[315].

[Note 315: Cette pièce est une des plus rares de celles qui

ont été faites contre le maréchal d'Ancre et son entourage.

Elle rappelle, par le tour qu'y prend la satire, cette

épigramme contre l'abbé Terray, qui, suivant les _Mémoires

secrets_, couroit Paris au mois de décembre 1774:

Grâce au bon roi qui règne en France,

Nous allons voir la poule au pot:

Cette poule c'est la Finance,

Que plumera le bon Turgot.

Pour cuire cette chair maudite,

Il faut la Grève pour marmite

Et l'abbé Terray pour fagot.]

Mars inutile, en temps de tresve,

Pour ayder à fournir la Grêve,

S'amuse à tailler des cotrets:

Il y met cinq rameaux en nombre,

Tirez des halliers[316] de qui l'ombre

Gaste ainsi nos jeunes forests.

Tous les cinq sont divers d'escorce,

De tronc, de matière et de force;

Mais tous cinq, comme chacun sçait,

Sont propres pour un feu de joye

Dans le Royaume, afin qu'on voye

L'effect du pseaume trente-sept[317].

Le plus gros tizon, qui tout pare,

C'est l'homme à la fortune rare,

Roy de _Metz_, sieur de Cadillac[318].

Il est sec et de bois de tremble,

Depuis qu'il voit armer ensemble

Tant d'enquesteurs sur Ravaillac[319].

Il joint la _Verge_ de Florence[320];

Mais leur bonheur a difference

D'un poinct que j'admire souvent:

C'est que l'un, tournant le derrière,

A gaigné la charge guerrière,

Et l'autre en poussant le devant.

Celuy qui sans _O_ rien ne scelle,

Soubs qui la Justice chancelle[321],

En est le troisiesme baston,

Qui, couvert de cire bruslable,

Fors l'ecorce, a le coeur semblable

Aux arbres qui portent _Cotton_[322].

Son _frère_[323] à patte ravissante

Estoit de race florissante;

Mais comme son sort est mouvant,

Luy à qui l'Infante d'Autriche

Commit son affiquet plus riche

Est demeuré de bois puant.

S'ensuit pour la cinquiesme pièce

Un surgeon de plus vile espèce,

Mais tant raboté, tant _Dolé_[324],

Qu'il ne le faut pas mettre en cendre;

Mais pour noyer il le faut prendre,

Ne meritant d'estre bruslé.

_Bullion_[325] sert de hart pliante[326],

Fauce, tortuë et bien liante,

A ce très-mistique fagot:

C'est la plus dangereuse branche:

Car avant que le feu la tranche

N'approcheroit pas un magot[327].

Soubs cela, comme une fascine,

Mettez-moy la seiche _Conchine_[328],

Pour faire un feu clair à la fois,

Et dessus, si la France unie

Se veut sauver de tyrannie,

Le _roy d'Espagne_ pour gros bois[329].

[Note 316: Si cette pièce eût été faite après l'assassinat

de Concini, nous croirions qu'il y a encore ici une

allusion. Le frère du capitaine des gardes, frère de Vitry

qui porta le premier coup à Concini, s'appeloit Du Hallier.

(Tallemant, édit. in-12, t. I, p. 192.)]

[Note 317: C'est dans ce psaume que David parle le

plus éloquemment des disgrâces qui l'accablent, et

dont triomphent ses ennemis: _Quoniam iniquitates meæ

supergressæ sunt caput meum; et sicut onus grave, gravatæ

sunt super me_.» (Verset 5.)]

[Note 318: Il s'agit du duc d'Epernon, qui cumuloit le

gouvernement de Metz et celui de la Guienne, où se trouve

Cadillac. Dans une autre pièce de la même année, _Pasquin_,

ou _Coq à l'asne de Cour_, p. 12, il est aussi parlé des

prétentions du duc à se faire roi dans son gouvernement de

Metz:

Il est fin ce vieux roy de Mets....

Ainsy l'evesque de Coulongne

Autre fois se fist souverain.]

[Note 319: On sait qu'il passoit publiquement pour complice

de Ravaillac; on disoit même que c'est lui qui avoit porté

au roy le dernier coup de couteau. La tragédie de Legouvé,

_la Mort de Henri IV_, roule tout entière sur cette

complicité de d'Epernon.]

[Note 320: Il s'agit d'un des _coglioni_ que le maréchal

d'Ancre avoit à sa solde, et dont nous avons déjà parlé,

t. IV, p. 19, 25; mais duquel est-il ici particulièrement

question? Je ne saurois le dire, Le _Pasquil Picard

coyonnesque_, 1616, in-8, p. 4. parle ainsi en son patois

de la sequelle italienne que traînoit après soi Concini:

Ce conquerant et monarque d'Idée

Void tous les jours sa fortune en fumée

Assisté par un tas de mors de faim (_sic_)

Qu'il a choisi, achepté de sa main

Des thresors pris dans la Bastille.

Voyez qu'il a sa main habile

A bien compter et par millions

Soudoyer nombre de Coyons.]

[Note 321: C'est le nom de Claude Mangot, fait tout

nouvellement _chancelier_, qui se cache sous ces allusions

à équivoques. Au commencement de l'année 1616, après la

paix de Loudun, dont le renvoi du chancelier Sillery avoit

été une des conditions, du Vair, président au parlement

d'Aix, avoit été investi de cette charge. Quelques mois

après il ne l'avoit plus, Mangot l'occupoit à sa place.

La résistance de Du Vair aux volontés de la reine et du

maréchal, qui avoient résolu l'arrestation du prince de

Condé, et la complaisance de Mangot pour ce même désir,

avoient fait la prompte disgrâce de l'un et l'élévation

inattendue de l'autre. La place de secrétaire d'Etat,

laissée vacante par Mangot, fut donnée à l'évêque de Luçon,

qui, lisons-nous dans les _Mémoires_ du maréchal d'Estrées,

p. 324, «ne fut pas longtemps secrétaire d'Etat sans être

considéré comme un homme rare, d'un mérite extraordinaire.»

Vous avez reconnu Richelieu. Cela se passoit à la fin

d'août 1616. Notre pièce, qui fait allusion à Mangot, comme

chancelier, est donc des derniers mois de cette année-là.]

[Note 322: Le célèbre père Cotton, jésuite, qui fut

confesseur du roi jusqu'à l'assassinat du maréchal,

accompli, comme on sait, au mois d'avril 1617.]

[Note 323: Anne Mangot, frère du chancelier, qui, après

avoir eu quelque part, comme négociateur, au mariage du roi

et d'Anne d'Autriche, n'eut cependant pas d'emploi plus

élevé que celui de maître des requêtes. Tallemant donne à

entendre que c'était un assez faible esprit. (1e édit., t.

IV, p. 51.)]

[Note 324: Louis Dollé, intendant des finances, l'un des

hommes qui étoient le plus à la complaisance de Concini,

et par là le mieux en passe pour les hauts emplois.

Peu s'en étoit fallu qu'il n'eût les sceaux, deux ans

auparavant, au moment des États. Il fut grand bruit alors,

d'après le _Financier à Messieurs des Etats_, 1614, in-8,

p. 38, «de la promesse faicte au seigneur Louis Dollé,

d'estre chancellier de France, de Navarre et des Roynes,

à la première boutade du marquis, pour les bons advis et

conseils qu'il baille contre les pouvoirs et authoritez.»

Il mourut à la fin de 1616, peu de temps après la mention

malveillante qui est faite ici de lui.]

[Note 325: Claude Bullion, dont la fortune commençoit

alors. Il avoit pris part vers ce temps-là aux conférences

de Soissons, et l'on avoit parlé de lui pour la place

de chancelier de la jeune reine. (_Lettres de Malherbe

à Peiresc_, p. 434.) Mais, peu après, un caprice du

maréchal d'Ancre lui fit tout perdre. Richelieu, qui le fit

surintendant des finances, le lui rendit, et de reste. Voir

sur lui t. IX, p. 32-33.]

[Note 326: La _hart_ est cette branche flexible qu'on prend

pour lier un fagot. Elle le serre comme la corde sur le cou

du pendu, de là vient que celle-ci s'appeloit aussi une

hart. V. _Anc. Théâtre_, t. II, 45; VII, 25; VIII, 101; et

_Caquets de l'Accouchée_, p. 172, où se trouve rappelé le

proverbe: «La _hart_ sent toujours le fagot.»]

[Note 327: Il y a encore ici quelques allusions au

chancelier Mangot, qui, dans les chansons et pasquils du

temps, n'est pas en effet appelé autrement que Magot. Au

bas de l'une des estampes qui parurent après l'assassinat

de Concini, avec ce titre: _Tableau et emblesme de la

detestable vie et malheureuse fin du maistre Coyon_, on

lit, entre autres stances satiriques:

Magot, leur Suçon et Barbin,

Sont tout au plus haut de la roue

Et au bas quand le Coyon joue

Vieille-Foy, Du Vray et Nanin.

Du Vray, Vieille-Foy et Nanin

Sont maintenant au haut estage;

Le Coyon n'est plus dans la cage:

A bas Magot, Suçon, Babin.

_Babin_, c'est Claude Barbin, contrôleur général des

finances; _Suçon_, c'est l'évêque de Luçon, Richelieu; _Du

Vray_, le chancelier Du Vair, congédié; _Vieille-Foy_,

Villeroy, ministre disgracié aussi; et _Nanin_, le

président Jeannin.]

[Note 328: La femme de Concini, Eléonora Dori, qui se

faisoit appeler Galigaï, «parce qu'à Florence, dit

Tallemant (édit. in-12, II, p. 194), quand une famille est

éteinte, pour de l'argent on peut avoir permission d'en

prendre le nom, et c'est ce qu'elle a fait.»]

[Note 329: Concini étoit vendu au roi d'Espagne, qui par

là semble bien digne à notre satirique d'être compris dans

l'autodafé.--Nous avons parlé en plusieurs autres pièces

des richesses immenses entassées par Concini, et qui lui

venoient soit de ses connivences avec l'Espagne, soit de

la dilapidation de nos finances; nous ajouterons ici une

note à propos des trésors que, plus de trente ans après son

assassinat, le peuple croyoit encore enfouis dans l'hôtel

du maréchal, rue de Tournon: «Bruit par Paris, écrit

Dubuisson-Aubenay, dans son _Journal_ manuscrit, sous la

date du 23 avril 1650, qu'hier au soir on travailla par

ordre de M. le duc d'Orléans dans le jardin de l'hôtel des

ambassadeurs extraordinaires, où loge à présent le duc de

Damville, comte de Bryon, qui est allé en son gouvernement

de Limousin et y a laissé sa femme: et ce pour chercher

deux cent mille pistoles qu'un advis, venant d'Italie,

envoyé par une femme, devoient estre cachées en terre,

en ce lieu là, dès le temps que le maréchal d'Ancre y

demeuroit.»]

Variétés Historiques et Littéraires (10/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 69 / 88 题