_Comment se faisoit une éducation au XVIe siècle_
(Fragment des Mémoires de M. de Mesmes)[206].
[Note 206: Les _Mémoires_ dont ce fragment et le suivant
font partie sont du célèbre homme d'Etat Henry de Mesmes,
qui joua un si grand rôle sous Henri II, Charles IX
et Henri III, tant en France qu'en Italie, où il fut
administrateur de la république de Sienne, au nom d'Henri
II. Ces _Mémoires_, qui sont adressés à son fils, existent
manuscrits à la Bibliothèque impériale. Ils n'ont jamais
été publiés. On les connaît par l'analyse et les extraits
que publia le _Conservateur_ de 1760, t. IX, 2e partie,
et surtout par le _fragment_ qu'en donna Rollin dans son
_Traité des Etudes_, liv. II, ch. 2, art. 1er (édit. in-4,
t. I, p. 122). Ce morceau très-intéressant est le même que
nous reproduisons ici, le premier, mais avec plus d'étendue
que dans la reproduction de Rollin, et une plus grande
exactitude de texte. Rollin le devoit à une communication
que M. le président de Mesmes, de l'Académie françoise,
mort en 1723, lui avoit faite de ces _Mémoires_, qui
n'étoient pas encore sortis de la famille pour entrer à la
Bibliothèque de la rue de Richelieu. Il en existoit trois
manuscrits: celui dont nous parlons, un autre aux Missions
étrangères; et enfin un troisième chez les Séguier.]
I
Mon père[207] me donna pour précepteur J. Maludan, Limosin, disciple
de Dorat[208], homme savant, choisi pour sa vie innocente et d'âge
convenable à conduire ma jeunesse jusques à temps que je me sçusse
gouverner moi-même, comme il fit; car il avança tellement ses études
par veilles et travaux incroyables, qu'il alla toujours aussi avant
devant moi comme il étoit requis pour m'enseigner, et ne sortit
de sa charge sinon lorsque j'entrai en office. Avec lui, et mon
puiné, J.-J. Mesmes, je fus mis au collége de Bourgogne dès l'an
1542[209] en la troisième classe; puis je fis un an, peu moins,
de la première. Mon père disoit qu'en cette nourriture du collége
il avoit eu deux regards: l'un à la conservation de la jeunesse
gaie et innocente; l'autre à la scholastique, pour nous faire
oublier les mignardises de la maison, et comme pour dégorger en
eau courante. Je trouve que ces dix-huit mois au collége me firent
assez bien. J'appris à répéter, disputer et haranguer en public,
pris connoissance d'honnêtes enfans dont aucuns vivent aujourd'hui;
appris la vie frugale de la scholarité, et à régler mes heures;
tellement que, sortant de là, je récitai en public plusieurs vers
latins et deux mille vers grecs faits selon l'âge, récitai Homère
par coeur d'un bout à l'autre. Qui fut cause après cela que j'étois
bien vu par les premiers hommes du temps, et mon précepteur me menoit
quelquefois chez Lazarus Baïfus[210], Tusanus[211], Strazellius,
Castellanus[212] et Danésius[213], avec honneur et progrès aux
lettres. L'an 1545, je fus envoyé à Tolose[214] pour étudier en
lois avec mon précepteur et mon frère, sous la conduite d'un vieil
gentilhomme tout blanc, qui avoit longtemps voyagé par le monde.
Nous fûmes trois ans auditeurs en plus étroite vie et pénibles
études que ceux de maintenant ne voudroient supporter. Nous étions
debout à quatre heures[215], et ayant prié Dieu, allions à cinq
heures aux études, nos gros livres sous le bras, nos écritoires et
nos chandeliers à la main. Nous oyions toutes les lectures[216]
jusqu'à dix heures sonnées, sans nulle intermission; puis venions
dîner après avoir en hâte conféré demi-heure sur ce qu'avions écrit
de lectures[217]. Après dîner nous lisions, par forme de jeu,
Sophocles ou Aristophanus ou Euripides et quelque fois Demosthènes,
Cicero, Virgilius, Horatius[218]. A une heure aux études; à cinq, au
logis[219], à répéter et voir dans nos livres les lieux allégués,
jusqu'après six. Puis nous soupions et lisions en grec ou en latin.
Les fêtes, à la grande messe et vêpres. Au reste du jour, un peu
de musique et de pourmenoir. Quelque fois nous allions dîner chez
nos amis paternels, qui nous invitoient plus souvent qu'on ne nous
y vouloit mener. Le reste du jour aux livres; et avions ordinaire
avec nous Hadrianus Turnebus[220], Dionysius Lambinus[221], Honoretus
Castellanus, depuis médecin du roi; et Simon Thomas, lors très-savant
médecin. Au bout de deux ans et demy nous leumes en public demy
an à l'école des Institutes; puis nous eûmes nos heures pour lire
aux grandes écoles et leumes les autres trois ans entiers, pendant
lesquels nous fréquentions aux fêtes les disputes publiques, et je
n'en laissai guère passer sans quelque essai de mes débiles forces.
En fin des bancs, tînmes conclusions publiques par deux fois, la
première, chacun une, après deux heures; la seconde trois jours
entiers, et seuls avec grande célébrité; encore que mon âge me
défendît d'y apporter autant de suffisance que de confidence.....
Après cela, et nos degrés pris de docteurs en droit civil et canon,
nous prîmes le chemin pour retourner à la maison; passâmes à Avignon
pour voir Æmilius Ferratus[222] qui lors lisoit avec plus d'apparat
et de réputation que lecteur de son temps. Nous le saluâmes le
soir de l'arrivée, et il lui sembla bon que je leusse en son lieu,
lendemain matin, jour de saint François, et que de foy prenant la loi
où il étoit demouré le jour précédent. Il y assista lui-même avec
toute l'escole, et témoigna à mon père par lettres latines de sa main
qu'il n'y avoit pas pris déplaisir. Ce même fut à Orléans.....
[Note 207: Jean-Jacques de Mesmes, seigneur de Roissy,
lieutenant civil au Châtelet, puis maître des requêtes,
premier président au Parlement de Normandie, conseiller du
roi, etc. Il mourut en 1569.]
[Note 208: Jean Daurat, qui fut professeur au Collége de
France, et l'un des bons grecs de ces temps-là, comme on
disoit alors. Il étoit du Limousin, comme Maludan son
élève. Il étoit, au dire de Ronsard, «la source qui a
abreuvé tous nos poëtes des eaux pierriennes», ou bien,
comme il disoit encore, «le premier qui a destoupé la
Fontaine des Muses par les outils des Grecs». Claude Binet,
_Vie de Ronsard_ (_Archives curieuses_, 1re série, t. 10,
p. 371).]
[Note 209: Il n'avoit alors que dix ans. Le collége de
Bourgogne, où on le mettoit ainsi, datoit du XIVe siècle.
Il devoit son nom à la comtesse Jeanne de Bourgogne, qui
l'avoit fondé en 1331 pour vingt pauvres écoliers de sa
province et comté. L'Ecole de médecine en occupe la place.]
[Note 210: Lazare de Baïf, père du poëte, qui avoit été
ambassadeur de France à Venise et en Allemagne, sous
François Ier, et à qui l'on doit de curieux traités latins:
_De re vestiaria_, _De re navali_, etc. On se réunissoit,
en cercle de savants, chez Lazare de Baïf, comme on se
rassembla plus tard en une sorte d'académie chez son fils
Antoine (v. t. VIII, p. 31-33, note). Ronsard étoit des
assidus chez Lazare de Baïf. Quoiqu'il logeât bien loin,
aux Tournelles, comme gentilhomme des Ecuries du roi, il
s'en venoit à la nuit avec son ami le baron Carnavalet,
jusque dans le quartier de l'Université, où demeuroit Baïf.
Il y trouvoit toujours nombre de savants, et notamment
Jean Daurat, «honneur du pays Limosin», qui habitoit la
même maison, comme professeur de grec du fils de Baïf. Cl.
Binet, _Vie de Ronsard_, loc. cit.]
[Note 211: C'est le célèbre helléniste Jacques Toussaint,
qui se faisoit appeler en latin Tussanus. Il mourut en
1547.]
[Note 212: Il ne faut pas le confondre avec le médecin
Honoré Castellan, dont il sera parlé plus loin. Celui-ci
est Pierre du Châtel, lecteur et bibliothécaire de François
Ier, qui, évêque de Tulle, grand aumônier de France, mourut
évêque d'Orléans en 1552.]
[Note 213: Pierre Danès, qui fut premier professeur de grec
au Collége de France.]
[Note 214: Son père y avoit professé la jurisprudence,
et il avoit à coeur que son fils fût instruit et même
professât où lui-même avoit enseigné.]
[Note 215: C'est en effet l'heure où la cloche sonnoit pour
le réveil. A cinq heures, tout le monde devoit être rendu
dans les salles, et assis sur la jonchée de paille qui
servoit de litière scolastique. V. dans l'_Hist. de Paris_,
par Félibien, t. III, p. 727, preuves, le règlement du
collége Montaigu pour 1502.]
[Note 216: «Le professeur, dit M. J. Quicherat, au t. I
de son _Histoire de Sainte-Barbe_, savoit se traîner sur
le livre, quel qu'il fût, qui passoit pour contenir la
science. Il _lisoit_ et ses élèves _écoutoient_, suivant
l'expression employée alors pour dire faire un cours,
suivre un cours.» H. de Mesmes a dit tout à l'heure que
son frère et lui étoient _auditeurs_. Les premiers maîtres
du collége Royal ne s'appelèrent pas professeurs, mais
_lecteurs_.]
[Note 217: Ces conférences étoient ce qu'on appeloit la
_réparation_, exercice où les écoliers se recordoient l'un
l'autre l'objet de la leçon supposée, jusqu'à ce qu'ils
fussent en état de la répéter dans les mêmes termes.]
[Note 218: Ces lectures par forme de jeu duroient une
heure. C'étoit la seule récréation qui suivoit le
dîner. «Elle ôtoit au diable, dit Robert Goulet en son
_Heptadogma_, ch. 3, l'avantage de trouver les esprits
inoccupés.»]
[Note 219: Henry de Mesmes et sen frère n'etoient pas
ce qu'on appeloit _convicteurs_ ou _portionistes_,
c'est-à-dire pensionnaires, ou boursiers. Ils étoient des
_martinets_ ou externes libres, la classe la plus nombreuse
d'écoliers qui hantât alors les écoles.]
[Note 220: Le savant Adrien Turnèbe, qui fut en effet
professeur à Toulouse, avant de diriger à Paris
l'imprimerie Royale, «pour les livres grecs».]
[Note 221: Denis Lambin, qui après avoir professé à
Toulouse, en même temps que Marot son ami, et plus tard son
ennemi, suivit à Rome le cardinal de Tournon, et revint
professer le grec à Paris, au collége Royal. Il resta l'ami
d'Henry de Mesmes. Il lui dédia ses _Commentaires sur
Cicéron_, et attesta dans l'épitre dédicatoire qu'il lui
devoit ce que ses observations contenoient de meilleur.]
[Note 222: Emile Ferret, ou Ferretti, de Castel Franco,
qui, après avoir été secrétaire de Léon X, enseigna le
droit aux écoles de Valence et d'Avignon, où il mourut le
14 juillet 1552, avec le titre de conseiller au Parlement
de Paris, que lui avoit conféré François Ier. On a de lui
_Juridica opera_, 1598, in-4.]
Nous fûmes à Paris le 7 novembre 1550.
Lendemain je disputai publiquement ez escoles de droit en grande
compaignie, presque de tout le parlement, et trois jours après je
pris les points pour débattre une régence en droit canon, et répétai
ou lus publiquement un an ou environ. Après cela il sembla bon à mon
père de m'envoyer à la cour avec le garde des sceaux, depuis cardinal
Bertrandy, pour me faire cognoître au roi[223]...
[Note 223: Pour résumer mon sentiment sur les dures études
du XVIe siècle, et ajouter quelques faits à ceux qui
précèdent, je ne puis m'empêcher de citer quelques lignes
d'un discours prononcé par H. Rigault à la distribution des
prix du Lycée Louis-le-Grand en 1854, et recueilli dans
ses _Oeuvres complètes_: «Et, dit-il après avoir décrit
l'horrible vie du collége Montaigu, et sa rude discipline,
et cependant eu ces jours terribles, on voyait accourir
en foule une jeunesse prête à tout souffrir, la faim,
le froid et les coups, pour avoir le droit d'étudier.
Un pauvre enfant qui devait un jour devenir principal
de Montaigu, Jean Stondonck, venait à pied de Malines à
Paris pour être admis à cette sévère école, travaillait
le jour sans relâche, et la nuit, montait dans un clocher
pour y travailler encore aux rayons gratuits de la lune.
C'était le temps héroïque des études classiques, le temps
ou Ronsard et Baïf, couchant dans la même chambre, se
levaient l'un après l'autre, minuit déjà sonné, et, comme
le dit un vieux biographe, Jean Daurat, se passaient la
chandelle pour étudier le grec, sans laisser refroidir
la place. C'est le temps où Agrippa d'Aubigné savait
quatre langues et traduisait le _Criton_ de Platon «avant
d'avoir vu tomber ses dents de lait». Aujourd'hui, les
moeurs scolaires sont plus douces et les maîtres s'en
applaudissent les premiers. La place du grand fouetteur
_Tempête_ est supprimée dans l'Université, et le délicat
Erasme vanterait les bons lits et la bonne chère de la
jeunesse moderne. Mais, ajoutait Rigault apostrophant
directement les élèves, mais le savoir est-il aussi
précoce? J'en connais beaucoup d'entre vous qui ne
traduiraient pas le _Criton_, et qui ont pourtant leurs
dents de sagesse.»]
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