«Tout le monde a dit bien des bêtises, ce soir, mon André, en écoutant
les rossignols du parc; excepté M. A. qui ne donne pas plus d'attention
à ces choses-là que si elles n'existaient point du tout. Figurez-vous,
après le dîner, la nuit venue, une grande terrasse à balustrade qui
surplombe d'assez haut le parc. Il y a autour de la maison des acacias
qui sont en fleurs depuis quelques jours et qui embaument. Dans le parc,
ce sont des arbres tout à fait vieux pour la plupart et de dimensions
colossales, et il y a de larges allées qui s'enfoncent tout droit là
dessous et qui sont de l'effet le plus bizarre, au clair de lune. Tout
cela est beau et sent extrêmement bon, les marronniers, les cytises et
les lilas étant fleuris. On va s'asseoir sur cette terrasse. Pour moi je
vous dirai que cela a quelque chose qui m'écrase ou m'étouffe, qui est
tout de suite trop fort à supporter. J'ai peur que vous ne m'accusiez de
dire aussi, moi, des bêtises, mais je vous assure que cela me produit
cet effet-là. Il est vrai que tout cela est mêlé de la pensée de vous et
je me perds dans les raisons de ce que je sens. Les rossignols
s'appellent et se répondent de très loin; et il y en a qui ont des cris,
de vrais cris qui éclatent tout à coup dans le milieu d'une phrase douce
et jolie comme une parole amoureuse. Ça vous soulève le coeur, ces
appels de loin. Je me souviens d'un mot que vous m'avez écrit, un jour,
et qui m'avait fait je ne sais quel mal «heureux» si l'on peut dire,
mais c'est ainsi qu'il faudrait appeler presque tout ce qui vient de
vous. Vous souvenez-vous? vous demandiez mélancoliquement ce que
deviennent les élans d'amour et les belles pensées qui ne parviennent
pas, ou bien qui n'ont pas été formulés, et «les appels des amants qui
meurent dans la distance!...» Ah! mon amour! est-ce ici le cas? Quand le
rossignol a modulé sa phrase qui se termine par une note puissante qui
s'en va par-dessus les arbres implorer l'autre rossignol lointain, on se
demande si l'autre est là encore, s'il va entendre, s'il va répondre; il
y a quelquefois un assez long intervalle, on est tout suspendu. Enfin
cela vient; est-ce du fond du parc? est-ce du bois qui est hors les
murs? c'est si loin, si loin! Ça fait un bien inouï! Voilà-t-il pas que
je me suis mise à sangloter, mais là, en plein, à gros bouillons, sans
pouvoir me contenir, sans penser à me cacher. C'était trop plein; ça
débordait. Je suis bête, mon ami, n'est-ce pas? On me l'a assez dit: ne
me le dites pas, vous! Mon Dieu! ce que j'ai pleuré; non vous ne vous
faites pas idée; c'était un déluge; un bonheur; je voulais pleurer
davantage! Mon André! mon André!
«Ça a été une scène! comme vous pouvez l'imaginer. Maman s'est fâchée
tout rouge; m'a secoué le bras; m'a dit de m'en aller me cacher bien
vite et que c'était honteux à mon âge de pleurnicher comme une enfant et
sans raison. Papa m'a dit encore une fois que j'étais une petite sotte;
on finira par le savoir, je pense. Le père de M. A., qui est un bien
brave homme, faisait tout le possible pour s'informer de ce que j'avais.
Il n'y avait que M. A. qui ne disait rien et grand'maman dans son
fauteuil, qui levait les bras au ciel comme si elle avait vu un grand
malheur.
«Je suis montée vite dans ma chambre, assez honteuse tout de même,
quoique tout cela soit bien involontaire. Quand je fus un peu calmée, je
revins m'accouder à la fenêtre qui donne au-dessus de la terrasse. Tout
le monde y était encore, et sans bien comprendre ce qu'on disait, j'ai
entendu que l'on parlait de moi, car on prononçait les mots de
«romanesque» et de «sentimentalité» dont on avait l'air de se moquer
suffisamment. Il n'y eut que M. A. à ne pas plaisanter et il dit que
«cela était naturel et suivait un cours régulier». Cet homme-là
m'exaspère plus que ceux qui peuvent se moquer de moi; mais il me fait
peur. J'ai idée qu'il doit voir si net, si clair en toutes choses, que
je suis gênée devant lui. Enfin, n'est-ce pas qu'après avoir été témoin
de ma grande songerie de l'autre matin et de la scène de ce soir, il
sait bien que j'ai le coeur un peu malade? et il sait bien que ce n'est
pas lui qui me cause cette indisposition? Et il dit froidement que cela
est tout naturel, et il compte m'épouser, oui, oui, je suis sûr qu'il y
compte; il a arrangé ça comme des intérêts ou une prime à toucher dans
un laps de temps... C'est épouvantable!
«Je suis brisée, rompue; je vous dis adieu, mon amour, ah! comme
j'aurais besoin de te voir!»