«Il y a ici un chien qui ne me quitte pas. C'est un bon gros animal qui
n'est pas plus distingué que cela, mais qui a l'oeil d'une bonté, d'une
douceur qui me font je ne sais quel bien. Il m'a connue dès en arrivant,
et, comme je fais un peu la sauvage avec tout le monde, je vais avec lui
en promenade. J'emporte un album et «nous» allons prendre des croquis.
Je m'assois sur un talus et il vient dormir, le museau sur mes genoux.
Le moindre bruit de pas le réveille, et d'un bond, le voici à quatre pas
de moi, aboyant comme un furieux et ne voulant pas qu'on approche. Il
passe de braves gens qui se garent, je leur souris de loin, et ils sont
bien étonnés de voir une demoiselle qui a l'air si peu méchant se faire
garder si terriblement. Ce chien a nom Buffalo; ce n'est point bien
joli, mais il faut que vous l'aimiez tout de même.
«Je suis restée longtemps ce matin, sur un petit tertre couvert de
mousse sèche, à l'ombre d'un bouquet de chênes, près d'un carré de terre
rouge où poussent des choux, des carottes et de grandes asperges minces
dont le feuillage est si fin. Cet endroit est situé un peu haut; la vue
s'étend très loin, et l'on suit une petite rivière de rien du tout qui
serpente dans les prairies, bordée d'un cordon de peupliers qui se
perdent au loin, au loin, où ils deviennent tout clairs et confondus,
pareils un peu à un ruban fané. Je vous ai tant désiré, mon André, sur
ce petit tertre et en regardant ces peupliers et cette rivière qui s'en
allait, que j'ai fini par rouler tout de mon long sur la mousse en me
cachant les yeux de mon mouchoir pour pleurer à mon aise. Buffalo s'est
réveillé brusquement, et il est venu me souffler dans le cou en me
chatouillant si fort que j'en ai ri, et je me suis retournée toute
mécontente et j'ai grondé Buffalo en lui disant: Mon pauvre chien, tu me
vois rire, mais ce n'est pas vrai, je suis bien malheureuse.»
* * * * *
«Le matin, mon cher amour, ces messieurs vont je ne sais où; maman n'est
pas levée et je suis bien libre avec Buffalo. Nous commençons à présent
à aller tout naturellement du côté de l'endroit où j'ai si fort pensé à
vous. Nous n'avons pas le goût d'aller ailleurs, parce qu'il semble bien
qu'il y a là un peu de vous. C'est encore des imaginations de cervelle à
l'envers, mais je ne nie pas que ma cervelle soit ainsi, encore que je
ne la trouve pas si mal tournée; et vous? Mon André, que je t'embrasse!
«Nous avons donc été aujourd'hui encore sur le petit tertre. Oh! ces
matinées sont folles tant elles sont belles! C'est frais, mon chéri
bien-aimé, frais comme tu sais, notre matin du Luxembourg, d'agitée mais
d'adorable mémoire. Seulement, toi, où es-tu? Je voudrais tant que tu
sentes cet air doux sur ta figure, et entendre ta voix me dire que tu
«goûtes»! Tu goûtes, toi! tu es le seul qui goûte; tu n'as pas besoin
de le dire, le timbre de ta voix parle et ceux qui l'entendent en sont
tout émus. Oh! je t'aime, je t'aime!
«Dès que je fus installée, je pensai à toi. J'ai bien toujours mon
album, mes crayons, mais je ne fais rien. Tout de suite l'idée que tu ne
sais pas où je suis, que tu me cherches, que tu souffres, mon amour,
m'empoigne et c'est fini. Mais jamais, d'ici, je ne pourrai te faire
parvenir quelque chose. Nous sommes à trois lieues de la poste; nous ne
pouvons pas faire ce chemin-là avec Buffalo, et il ne faut pas songer à
d'autres moyens. André, figure-toi que je pensais à beaucoup de choses
de ce genre, bien chaudes dans le fond du coeur et bien tristes et
j'étais à demi étendue sur mon tertre, et je m'étais mise à te parler
tout bas, ce qui est bien enfantin, n'est-ce pas? mais tant pis! quand
M. A... monta de mon côté par un sentier à travers champs et allant à la
ferme dont je t'ai parlé des choux, des carottes et des asperges. C'est
drôle, je le voyais bien venir et ça ne me dérangeait en rien; j'étais
avec toi et il me semblait que je ne pouvais pas te quitter pour
personne. Ça me rappelait justement notre rencontre du Luxembourg et ça
ne m'impressionnait pas davantage. Tu me diras qu'aujourd'hui je ne
courais pas grand danger et que je pouvais bien me permettre de jouir
paisiblement de ta compagnie vis-à-vis de ce monsieur. Je regardais en
face de moi, assez fixement, mais je le voyais qui approchait. Il me
semblait qu'il était bien apparent que je t'aimais, que n'importe qui
s'en fût aperçu à ce moment-là, et c'est le seul vrai plaisir que je me
sois donné depuis que je suis ici. Je continuai d'être avec toi, avec
mes yeux. Il vint si près qu'il ne pouvait faire autrement que de
remarquer ma songerie et le genre particulier qu'elle avait et qu'un
homme doit bien reconnaître. Je vis qu'il hésitait à me troubler; il
retint son pas et déjà il se retournait avec précaution. A ce moment,
Buffalo partit et sans aboyer lui alla lécher les mains. Je pensai que
c'était suffisant; je poussai un petit «ah»! et fis un gros mensonge en
lui disant que je ne l'avais point aperçu. Il mentit de même, mais
c'était de la politesse, et il me parla comme s'il ne s'était point
avisé le moins du monde que j'étais là, à demi-couchée et rêvant d'une
manière bien opiniâtre pour une jeune fille. Il ne me fit aucune
question, aucune allusion indiscrète; il ne me parle jamais que de
choses générales, et de sa part, c'est très bien.
«Je ne doute pas qu'il ne sache à présent que j'aime quelqu'un, et il a
trop de logique dans l'esprit pour ne pas conclure que c'est toi, après
ce qu'il a entendu dire de notre rencontre à Venise, de tes visites ici,
et de l'interruption de tes visites. Alors, avoue, mon amour, qu'il faut
avoir bien du toupet pour ne pas cesser d'avoir des vues sur moi; car il
n'a pas cessé, j'en suis assurée maintenant; il procède habilement,
voilà tout. Mais cela prouve qu'il ne m'a point reconnue à ton bras,
quoique ce soit la chose la plus étonnante.»
* * * * *