18 avril.

«Il y a ici un chien qui ne me quitte pas. C'est un bon gros animal qui

n'est pas plus distingué que cela, mais qui a l'oeil d'une bonté, d'une

douceur qui me font je ne sais quel bien. Il m'a connue dès en arrivant,

et, comme je fais un peu la sauvage avec tout le monde, je vais avec lui

en promenade. J'emporte un album et «nous» allons prendre des croquis.

Je m'assois sur un talus et il vient dormir, le museau sur mes genoux.

Le moindre bruit de pas le réveille, et d'un bond, le voici à quatre pas

de moi, aboyant comme un furieux et ne voulant pas qu'on approche. Il

passe de braves gens qui se garent, je leur souris de loin, et ils sont

bien étonnés de voir une demoiselle qui a l'air si peu méchant se faire

garder si terriblement. Ce chien a nom Buffalo; ce n'est point bien

joli, mais il faut que vous l'aimiez tout de même.

«Je suis restée longtemps ce matin, sur un petit tertre couvert de

mousse sèche, à l'ombre d'un bouquet de chênes, près d'un carré de terre

rouge où poussent des choux, des carottes et de grandes asperges minces

dont le feuillage est si fin. Cet endroit est situé un peu haut; la vue

s'étend très loin, et l'on suit une petite rivière de rien du tout qui

serpente dans les prairies, bordée d'un cordon de peupliers qui se

perdent au loin, au loin, où ils deviennent tout clairs et confondus,

pareils un peu à un ruban fané. Je vous ai tant désiré, mon André, sur

ce petit tertre et en regardant ces peupliers et cette rivière qui s'en

allait, que j'ai fini par rouler tout de mon long sur la mousse en me

cachant les yeux de mon mouchoir pour pleurer à mon aise. Buffalo s'est

réveillé brusquement, et il est venu me souffler dans le cou en me

chatouillant si fort que j'en ai ri, et je me suis retournée toute

mécontente et j'ai grondé Buffalo en lui disant: Mon pauvre chien, tu me

vois rire, mais ce n'est pas vrai, je suis bien malheureuse.»

* * * * *

«Le matin, mon cher amour, ces messieurs vont je ne sais où; maman n'est

pas levée et je suis bien libre avec Buffalo. Nous commençons à présent

à aller tout naturellement du côté de l'endroit où j'ai si fort pensé à

vous. Nous n'avons pas le goût d'aller ailleurs, parce qu'il semble bien

qu'il y a là un peu de vous. C'est encore des imaginations de cervelle à

l'envers, mais je ne nie pas que ma cervelle soit ainsi, encore que je

ne la trouve pas si mal tournée; et vous? Mon André, que je t'embrasse!

«Nous avons donc été aujourd'hui encore sur le petit tertre. Oh! ces

matinées sont folles tant elles sont belles! C'est frais, mon chéri

bien-aimé, frais comme tu sais, notre matin du Luxembourg, d'agitée mais

d'adorable mémoire. Seulement, toi, où es-tu? Je voudrais tant que tu

sentes cet air doux sur ta figure, et entendre ta voix me dire que tu

«goûtes»! Tu goûtes, toi! tu es le seul qui goûte; tu n'as pas besoin

de le dire, le timbre de ta voix parle et ceux qui l'entendent en sont

tout émus. Oh! je t'aime, je t'aime!

«Dès que je fus installée, je pensai à toi. J'ai bien toujours mon

album, mes crayons, mais je ne fais rien. Tout de suite l'idée que tu ne

sais pas où je suis, que tu me cherches, que tu souffres, mon amour,

m'empoigne et c'est fini. Mais jamais, d'ici, je ne pourrai te faire

parvenir quelque chose. Nous sommes à trois lieues de la poste; nous ne

pouvons pas faire ce chemin-là avec Buffalo, et il ne faut pas songer à

d'autres moyens. André, figure-toi que je pensais à beaucoup de choses

de ce genre, bien chaudes dans le fond du coeur et bien tristes et

j'étais à demi étendue sur mon tertre, et je m'étais mise à te parler

tout bas, ce qui est bien enfantin, n'est-ce pas? mais tant pis! quand

M. A... monta de mon côté par un sentier à travers champs et allant à la

ferme dont je t'ai parlé des choux, des carottes et des asperges. C'est

drôle, je le voyais bien venir et ça ne me dérangeait en rien; j'étais

avec toi et il me semblait que je ne pouvais pas te quitter pour

personne. Ça me rappelait justement notre rencontre du Luxembourg et ça

ne m'impressionnait pas davantage. Tu me diras qu'aujourd'hui je ne

courais pas grand danger et que je pouvais bien me permettre de jouir

paisiblement de ta compagnie vis-à-vis de ce monsieur. Je regardais en

face de moi, assez fixement, mais je le voyais qui approchait. Il me

semblait qu'il était bien apparent que je t'aimais, que n'importe qui

s'en fût aperçu à ce moment-là, et c'est le seul vrai plaisir que je me

sois donné depuis que je suis ici. Je continuai d'être avec toi, avec

mes yeux. Il vint si près qu'il ne pouvait faire autrement que de

remarquer ma songerie et le genre particulier qu'elle avait et qu'un

homme doit bien reconnaître. Je vis qu'il hésitait à me troubler; il

retint son pas et déjà il se retournait avec précaution. A ce moment,

Buffalo partit et sans aboyer lui alla lécher les mains. Je pensai que

c'était suffisant; je poussai un petit «ah»! et fis un gros mensonge en

lui disant que je ne l'avais point aperçu. Il mentit de même, mais

c'était de la politesse, et il me parla comme s'il ne s'était point

avisé le moins du monde que j'étais là, à demi-couchée et rêvant d'une

manière bien opiniâtre pour une jeune fille. Il ne me fit aucune

question, aucune allusion indiscrète; il ne me parle jamais que de

choses générales, et de sa part, c'est très bien.

«Je ne doute pas qu'il ne sache à présent que j'aime quelqu'un, et il a

trop de logique dans l'esprit pour ne pas conclure que c'est toi, après

ce qu'il a entendu dire de notre rencontre à Venise, de tes visites ici,

et de l'interruption de tes visites. Alors, avoue, mon amour, qu'il faut

avoir bien du toupet pour ne pas cesser d'avoir des vues sur moi; car il

n'a pas cessé, j'en suis assurée maintenant; il procède habilement,

voilà tout. Mais cela prouve qu'il ne m'a point reconnue à ton bras,

quoique ce soit la chose la plus étonnante.»

* * * * *

Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman · 第 29 / 37 题