Pourquoi aurais-je eu honte? Pouvais-je rétablir autrement mon parti
dans ma ville? Je me suis allié à Manfred et aux Siennois. Je me serais
allié, s'il eût fallu, à ces géants africains qui n'ont qu'un œil au
milieu du front et qui se nourrissent de chair humaine, ainsi que le
rapportent les navigateurs vénitiens qui les ont vus. La poursuite d'un
tel intérêt n'est point un jeu qu'on joue selon les règles, comme
les échecs ou les dames. Si j'avais estimé que tel coup est permis et
tel autre défendu, pensez-vous que mes adversaires eussent joué de
même? Non certes, nous ne faisions pas au bord de l'Arbia une partie
de dés sous la treille, avec nos tablettes sur nos genoux et de petits
cailloux blancs pour marquer les points. Il fallait vaincre. Et cela,
l'un et l'autre parti le savait.
Pourtant, je vous accorde, Fra Ambrogio, qu'il eût mieux valu vider
notre querelle seuls entre Florentins. La guerre civile est affaire si
belle et généreuse et si fine chose, qu'il n'y faudrait point employer,
s'il était possible, des mains étrangères. On la voudrait remettre
toute à des concitoyens et de préférence à des nobles, capables d'y
travailler avec un bras infatigable et un esprit délié.
Je n'en dirai pas autant des guerres extérieures. Ce sont des
entreprises utiles ou même nécessaires, qu'on fait pour maintenir
ou étendre les limites des États, ou pour favoriser le trafic des
marchandises. Il n'y a, le plus souvent, ni bon profit ni grand
honneur à faire soi-même ces grosses guerres. Un peuple avisé s'en
décharge volontiers sur des mercenaires et en remet l'entreprise à des
capitaines expérimentés, qui savent beaucoup gagner avec peu d'hommes.
Il n'y faut que des vertus de métier et il convient d'y répandre plus
d'or que de sang. On n'y peut mettre du cœur. Car il ne serait guère
sage de haïr un étranger parce que ses intérêts sont opposés aux
nôtres, tandis qu'il est naturel et raisonnable de haïr un concitoyen
qui s'oppose à ce qu'on estime soi-même utile et bon. C'est seulement
dans la guerre civile qu'on peut montrer un esprit pénétrant, une âme
inflexible et la force d'un cœur tout plein de colère et d'amour.