Komm vécut un an caché dans les forêts atrébates. Il y était en sûreté
parce que les Gaulois haïssaient les Romains et, leur étant soumis,
estimaient grandement ceux qui ne leur obéissaient pas. Accompagné de
ses fidèles, il menait sur le fleuve et dans la futaie une existence
qui ne différait pas beaucoup de celle qu'il avait menée étant chef de
beaucoup de tribus. Il se livrait à la chasse et à la pêche, méditait
des ruses, et buvait des boissons fermentées qui, lui faisant perdre
l'intelligence des choses humaines, lui communiquaient celle des choses
divines. Mais son âme était changée, et il souffrait de ne plus se
sentir libre. Tous les chefs des peuples étaient tués dans les combats,
ou morts sous les verges, ou liés par le licteur et conduits dans les
prisons de Rome. Il n'était plus animé contre eux d'une âcre envie, et
il gardait maintenant sa haine tout entière aux Romains. Il attachait
à la queue de son cheval le cercle d'or qu'il avait reçu du dictateur
comme ami du Sénat et du Peuple romain. Il donnait à ses dogues les
noms de César, de Caius et de Julius. Quand il voyait un porc, il
l'appelait Volusenus en lui jetant des pierres. Et il composait des
chants imités de ceux qu'il avait entendus dans sa jeunesse et qui
exprimaient en fortes images l'amour de la liberté.
Or un jour que, chassant des oiseaux, il avait, seul et loin de ses
fidèles, gravi le haut plateau, recouvert de bruyères, qui domine
Némétocenne, il vit avec stupeur que les huttes et les palissades
de sa ville avaient été abattues et que, dans une enceinte de
murailles, s'élevaient des portiques, des temples et des maisons d'une
architecture prodigieuse, qui lui inspiraient l'horreur et l'effroi que
causent les ouvrages magiques. Car il ne pensait pas que ces demeures
eussent été construites, en un si petit espace de temps, par des
moyens naturels.
[Illustration]
Il oublia de poursuivre les oiseaux dans la bruyère, et, couché sur
la terre rouge, il regarda longtemps la ville étrange. La curiosité,
plus forte que la peur, lui tenait les yeux ouverts. Et il contempla
ce spectacle jusqu'au soir. Alors il lui vint au cœur une irrésistible
envie de pénétrer dans la ville. Il cacha sous une pierre, dans la
bruyère, ses colliers d'or, ses bracelets, ses ceintures de pierreries
et ses armes de chasse, ne gardant qu'un couteau sous sa saie, et il
descendit les pentes de la forêt. En traversant les halliers humides,
il cueillit des champignons pour avoir l'air d'un pauvre homme
allant vendre sa récolte sur le marché. Et il entra dans la ville, à
la troisième veille, par la Porte dorée. Elle était gardée par des
légionnaires qui laissaient passer les paysans portant des provisions.
Aussi le roi des Atrébates, qui avait pris l'aspect d'un pauvre homme,
put-il pénétrer facilement dans la voie Julienne. Elle était bordée
de villas et conduisait au temple de Diane, dont le blanc fronton
s'élevait, orné déjà de rinceaux de pourpre, d'azur et d'or. Aux lueurs
grises du matin, Komm vit des figures peintes sur les murs des maisons.
C'étaient des images aériennes de danseuses et les scènes d'une
histoire qu'il ignorait: une jeune vierge offerte en sacrifice par
des héros, une mère furieuse poignardant ses deux enfants encore à la
mamelle, un homme aux pieds de bouc dressant de surprise ses oreilles
pointues, quand il dévoile une vierge couchée et dormante et trouve
qu'elle est un jeune garçon en même temps qu'une femme. Et il y avait
dans les cours d'autres peintures qui enseignaient des façons d'aimer
inconnues aux peuples de la Gaule. Quoiqu'il aimât furieusement le vin
et les femmes, il ne concevait rien aux voluptés ausoniennes, parce
qu'il ne se faisait pas une idée sensible des formes variées des corps
et qu'il n'était pas tourmenté par le désir de la beauté. Venu dans
cette ville, qui avait été sienne, pour satisfaire sa haine et donner à
manger à sa colère, il nourrissait son cœur de fureur et de dégoût. Il
détestait les arts latins et les artifices mystérieux des peintres. Et,
de toutes les scènes représentées sous les portiques, il ne discernait
que peu de chose, parce que ses yeux n'étaient savants qu'à connaître
les feuillages des arbres et les nuées du ciel sombre.
Portant sa cueillette de morilles dans un pli de sa saie, il allait
par les voies pavées de larges dalles. Sous une porte que surmontait
un phallus éclairé par une petite lampe, il vit des femmes vêtues de
tuniques transparentes, qui guettaient les passants. Il s'approcha
dans l'idée de faire quelque violence. Une vieille survint, qui glapit
aigrement:
--Passe ton chemin. Ce n'est pas une maison pour les paysans qui puent
le fromage. Va retrouver tes vaches, bouvier!
Komm lui répondit qu'il avait eu cinquante femmes, les plus belles
parmi les femmes atrébates, et des coffres pleins d'or. Les courtisanes
se mirent à rire et la vieille cria:
--Au large, ivrogne!
Et la vieille semblait un centurion armé du cep de vigne, tant la
majesté du Peuple romain éclatait dans l'Empire!
Komm, d'un coup de poing, lui brisa la mâchoire et s'éloigna
tranquille, tandis que l'étroit couloir de la maison s'emplissait de
cris aigus et de hurlements lamentables. Il laissa sur sa gauche le
temple de Diane ardenaise et traversa le forum entre deux rangs de
portiques. Reconnaissant, debout sur son socle de marbre, la déesse
Rome, la tête coiffée du casque et le bras étendu pour commander aux
peuples, il accomplit devant elle, avec une intention injurieuse, la
plus ignoble des fonctions naturelles.
Il avait traversé toute la partie bâtie de la ville. Devant lui
s'étendait le cercle de pierres à peine esquissé, déjà immense, de
l'amphithéâtre. Il soupira:
--Ô race de monstres!
Et il s'avança parmi les débris abattus et foulés aux pieds des huttes
gauloises, dont les toits de chaume s'étendaient naguère ainsi qu'une
armée immobile et qui maintenant faisaient, non pas même une ruine,
mais un fumier sur le sol. Et il songea:
-Voilà ce qui reste de tant d'âges d'hommes! Voilà ce qu'ils ont fait
des demeures où les chefs atrébates suspendaient leurs armes!
Le soleil s'était levé sur les gradins de l'amphithéâtre, et le Gaulois
parcourait avec une haine insatiable et curieuse le vaste chantier
de briques et de pierres. De ces durs monuments de la conquête il
remplissait le regard de ses grands yeux bleus, et il secouait dans
l'air frais sa longue crinière fauve. Se croyant seul, il murmurait
des imprécations. Mais, à quelque distance du chantier, il aperçut,
au pied d'un tertre couronné de chênes, un homme assis sur une pierre
moussue, la tête couverte de son manteau et penchée. Il ne portait
point d'insignes, mais il avait au doigt l'anneau de chevalier, et
l'Atrébate avait assez l'habitude du camp romain pour reconnaître un
tribun militaire. Ce soldat écrivait sur des tablettes de cire et
semblait tout entier à ses pensées intérieures. Demeuré longtemps
immobile, il leva la tète, pensif, le poinçon sur la lèvre, regarda
sans voir, puis, rebaissant les yeux, recommença d'écrire. Komm le vit
en face et s'aperçut qu'il était jeune, avec un air de noblesse et de
douceur.
Alors le chef atrébate se rappela son serment. Il tâta son couteau sous
sa saie, se glissa derrière le Romain avec une agilité sauvage et lui
enfonça la lame au défaut de l'épaule. C'était une lame romaine. Le
tribun poussa un grand soupir et s'affaissa. Un filet de sang coula
du coin de la lèvre. Les tablettes de cire restaient sur la tunique
entre les genoux. Komm les prit et regarda avidement les signes qui
y étaient tracés, pensant que c'étaient des signes magiques dont la
connaissance lui donnerait un grand pouvoir. C'étaient des lettres
qu'il ne put lire et qui étaient prises à l'alphabet grec, alors
employé préférablement à l'alphabet latin par les jeunes lettrés
d'Italie. Ces lettres étaient en grande partie effacées par l'extrémité
plate du stylet. Celles qui subsistaient donnaient des vers composés en
langue latine sur des mètres grecs et présentaient, par endroits, un
sens intelligible: