L'hiver vint recouvrir la Gaule d'ombre, de glace et de neige. Le
cœur des guerriers s'émut, dans la hutte de roseaux, au souvenir des
chefs et des serviteurs tués par César ou vendus à l'encan. Parfois
un homme venait, à la porte de la hutte, mendiant du pain et montrant
ses poignets coupés par le licteur. Et les guerriers s'indignaient
dans leur cœur. Ils échangeaient entre eux des paroles de colère. Des
assemblées nocturnes se tenaient au fond des bois et dans le creux des
rochers.
Cependant le roi Komm chassait avec ses fidèles à travers les forêts,
au pays des Atrébates. Chaque jour, un messager portant la saie rayée
et les braies rouges venait, par des sentiers inconnus, au-devant du
roi, et, ralentissant près de lui le pas de son cheval, lui disait à
voix basse:
--Komm, ne veux-tu pas être un homme libre dans un pays libre? Komm,
subiras-tu longtemps l'esclavage des Romains?
Et le messager disparaissait dans l'étroit chemin où les feuilles
tombées amortissaient le galop de son cheval.
Komm, roi des Atrébates, demeurait l'ami des Romains. Mais, peu à peu,
il se persuada qu'il convenait que les Atrébates et les Morins fussent
libres, puisqu'il était leur roi. Il lui déplaisait aussi de voir les
Romains, établis à Némétocenne, siéger dans des tribunaux, où ils
rendaient la justice, et des géomètres venus d'Italie tracer des routes
à travers les forêts sacrées. Enfin il admirait moins les Romains
depuis qu'il avait vu leurs liburnes brisées contre les falaises
bretonnes et les légionnaires pleurer la nuit, sur la grève. Il
continuait d'exercer la souveraineté au nom de César. Mais il parlait
à ses fidèles, en termes obscurs, de guerres prochaines.
Trois ans plus tard, l'heure était venue; le sang romain avait coulé
dans Genabum. Les chefs conjurés contre César assemblaient des
guerriers dans les monts Arvernes. Komm n'aimait pointées chefs; il
les haïssait au contraire, les uns parce qu'ils étaient plus riches
que lui en hommes, en chevaux et en terres, les autres à cause de l'or
et des rubis qu'ils avaient en abondance, et plusieurs de ce qu'ils
se disaient plus braves que lui et de plus noble race. Pourtant il
reçut leurs messagers, auxquels il remit une feuille de chêne et une
pointe de noisetier en signe d'amour. Et il correspondit avec les chefs
ennemis de César au moyen de branches d'arbres taillées et nouées entre
elles de manière à présenter un sens intelligible aux Gaulois, qui
connaissaient le langage des feuilles.
Il ne poussa point le cri de guerre. Mais il allait par les villages
atrébates et, visitant les guerriers dans les huttes, il leur disait:
--Trois choses sont nées les premières: l'homme, la liberté, la lumière.
Il s'assura que, lorsqu'il pousserait le cri de guerre, cinq mille
guerriers morins et quatre mille guerriers atrébates boucleraient à
son appel leur ceinturon de bronze. Et, songeant avec joie que dans
la forêt le feu couvait sous la cendre, il passa secrètement chez les
Trévires, afin de les gagner à la cause gauloise.
Or, tandis qu'il chevauchait avec ses fidèles le long des saules de
la Moselle, un messager, vêtu de la saie rayée, lui remit une branche
de frêne liée à une tige de bruyère, pour lui faire entendre que
les Romains avaient soupçon de ses desseins et pour l'engager à la
prudence. Car telle était la signification de la bruyère unie au frêne.
Mais il poursuivit sa route et pénétra dans le territoire des Trévires.
Titus Labienus, lieutenant de César, y était cantonné avec dix légions.
Averti que le roi Commius venait secrètement visiter les chefs des
Trévires, il soupçonna que c'était pour les détourner de l'amitié de
Rome. L'ayant fait suivre par des espions il reçut des avis qui le
confirmèrent dans l'idée qu'il s'était formée. Il résolut alors de se
défaire de cet homme. Il était Romain, fils de la Ville déesse, exemple
à l'univers, et il portait par les armes la paix romaine aux extrémités
du monde. Il était bon général, expert dans la mathématique et dans la
mécanique. Pendant les loisirs de la paix, il conversait dans sa villa
de Campanie, sous les térébinthes, avec des magistrats, sur les lois,
les mœurs et les usages des peuples. Il vantait les vertus antiques
et la liberté. Il lisait les livres des historiens et des philosophes
grecs. C'était un esprit plein de noblesse et d'élégance. Et parce que
Komm l'Atrébate était un barbare, étranger à la chose romaine, il lui
parut convenable et bon de le faire assassiner.
Averti du lieu où il se trouvait, il lui envoya son préfet de la
cavalerie, Caius Volusenus Quadratus, qui connaissait l'Atrébate, car
ils avaient été chargés tous deux de reconnaître ensemble les côtes de
l'île de Bretagne, avant l'expédition de César; mais Volusenus n'avait
pas osé débarquer. Donc, sur l'ordre de Labienus, lieutenant de César,
Volusenus choisit quelques centurions et les emmena avec lui dans le
village où il savait qu'il trouverait Komm. Il pouvait compter sur
eux. Le centurion était un légionnaire monté en grade et qui portait,
comme insigne de ses fonctions, un cep de vigne dont il frappait ses
subordonnés. Ses chefs faisaient de lui tout ce qu'ils voulaient. Il
était, après le terrassier, le premier instrument de la conquête.
Volusenus dit à ses centurions:
--Un homme s'approchera de moi. Vous le laisserez avancer. Je lui
tendrai la main. À ce moment, vous le frapperez par derrière et vous le
tuerez.
Ayant donné ces ordres, Volusenus partit avec son escorte. Il
rencontra, dans un chemin creux, près du village, Komm accompagné de
ses fidèles. Le roi des Atrébates, qui se savait suspect aux Romains,
aurait tourné bride. Mais le préfet de la cavalerie l'appela par son
nom, l'assura de son amitié et lui tendit la main.
Rassuré par ces signes de bienveillance, l'Atrébate s'approcha. Au
moment où il allait prendre la main qui lui était tendue, un centurion
lui abattit son épée sur la tête et le fit tomber tout sanglant de
son cheval. Les fidèles du roi se jetèrent alors sur la petite troupe
romaine, la dispersèrent, relevèrent Komm et l'emportèrent jusqu'au
prochain village, tandis que Volusenus, qui croyait sa besogne achevée,
regagnait le camp ventre à terre avec ses cavaliers.
Le roi Komm n'était pas mort. Il fut porté secrètement dans le pays des
Atrébates et il guérit de sa terrible blessure. S'étant remis debout,
il fit ce serment:
--Je jure de ne me trouver face à face avec un Romain que pour le tuer.
Bientôt il apprit que César avait subi une grande défaite au pied de
la montagne de Gergovie et que quarante-six centurions de son armée
étaient tombés sous les murailles de la ville. Il fut averti ensuite
que les confédérés, que commandait Vercingétorix, étaient assiégés dans
Alésia des Mandubes, forteresse célèbre des Gaules, fondée par Hercule
Tyrien. Il se rendit alors avec ses guerriers morins et ses guerriers
atrébates sur la frontière des Eduens où se rassemblait l'armée qui
devait secourir les Gaulois d'Alésia. On fit le dénombrement de cette
armée et il se trouva qu'elle était composée de deux cent quarante
mille fantassins et de huit mille cavaliers. Le commandement en fut
donné à Virdumar et à Eporedorix, Eduens, à Vergasillaun, Arverne, et à
Komm l'Atrébate.
Après les longs jours d'une marche embarrassée, Komm parvint avec les
chefs et les soldats au pays montueux des Eduens. D'une des hauteurs
qui environnent le plateau d'Alésia, il vit le camp romain et la terre
remuée tout alentour par ces petits hommes bruns qui faisaient la
guerre plus avec la pioche et la pelle qu'avec le javelot et l'épée.
Il en tira un mauvais augure, sachant que les Gaulois valaient moins
contre les fossés et les machines que contre des poitrines humaines.
Lui-même, qui connaissait bien des ruses de guerre, il n'entendait
pas grand'chose aux arts des ingénieurs latins. Après trois grandes
batailles, durant lesquelles les fortifications des Romains ne furent
point entamées, Komm fut emporté comme un brin de paille dans la
tempête par la déroute épouvantable des Gaulois. Il avait vu dans la
mêlée le manteau rouge de César et pressenti la défaite. Maintenant il
fuyait par les chemins, furieux, maudissant les Romains, mais satisfait
du mal qu'avaient soufferts avec lui les chefs gaulois dont il était
jaloux.