français avec frontispice, 20 feuillets, dont 19 numérotés. Xénophon,
Plutarque, vers latins, lettre de Montaigne. 131 feuillets avec un
seul frontispice.
On trouve encore des exemplaires avec la date de 1572 sans les
vers français, d'autres sans la lettre de Montaigne, enfin on peut
rencontrer les vers français ou l'Aristote reliés à part.
Le premier état n'est pas très-rare, les vers français le sont
beaucoup plus, l'Aristote est extrêmement rare; je n'en connais
pas plus de cinq exemplaires, dont un isolé appartient à la
bibliothèque Sainte-Geneviève.
* * * * *
LES VINGT-NEUF SONNETS.--Postérieurement à la publication des
œuvres de La Boëtie faite en 1571 et 1572, un de ses amis M.
Poyferré _retrouva par fortune_ vingt-neuf sonnets, qu'il
s'empressa d'envoyer à Montaigne, qui les inséra au chap. XXIX,
du livre Ier des _Essais_. Montaigne les dédia à madame de
Grammont (la belle Corisandre d'Andoins) comme ayant été composés
par La Boëtie dans sa plus verte jeunesse, échauffé d'une belle
et noble ardeur qu'il promettait de lui dire un jour à l'oreille.
Montaigne estimait ces sonnets plus que les vingt-cinq qu'il
avait insérés dans _les Opuscules_; il leur trouvait quelque
chose de plus vif et de plus bouillant, tandis que, selon lui,
les vingt-cinq sonnets composés lorsque La Boëtie était à la
poursuite de son mariage sentaient déjà quelque froideur maritale.
Ces vingt-neuf sonnets parurent ainsi dans les quatre éditions
connues, publiées pendant la vie de Montaigne, y compris celle
de 1588. Mais sur un exemplaire de cette date que Montaigne avait
préparé pour une nouvelle édition (Bibliothèque publique de
Bordeaux), il avait supprimé ces sonnets et ajouté cette note:
_Ces vers se voyent ailleurs_. Dans ce cas, où se voyent-ils?
était-ce une allusion aux premières éditions? Mais Marie de
Gournay, dans son édition de 1595, donna une note bien plus
explicite: «_Ces vingt-neuf sonnets d'Étienne de La Boëtie ont
été depuis imprimés avec ses œuvres._» A quelles œuvres cela se
rapporte-t-il? serait-ce à la suite de _la Description du Médoc_,
si elle existe? et serait-ce à ces sonnets que se rapporterait
cette note de Lelong à l'article précité sur cet ouvrage: «_On y
a joint quelques vers du même auteur qui ne se trouvent pas dans
l'édition qu'avait donnée de ses œuvres Michel de Montaigne._»
Mais alors comment se fait-il que Claude Morel, qui en 1600
réimprimait les opuscules à l'occasion de la découverte de
l'Aristote, n'ait pas eu l'idée d'y joindre ces vingt-neuf sonnets
et d'autres poésies s'il y avait lieu? dans tous les cas, cette
explication ne s'appliquerait pas à la note de Montaigne, puisque
la publication du _Médoc_ serait, si _elle est_, postérieure à sa
mort.
Marie de Gournay, qui certainement s'occupait moins de La Boëtie
que de Montaigne, aurait-elle confondu ces vingt-neuf sonnets
avec les vingt-cinq, erreur commise par beaucoup d'écrivains,
notamment par Amaury Duval et M. Violet le Duc? Tout cela est
fort obscur et fait encore plus désirer l'_historique description_.
Aux nombreuses interrogations qui composent presque seules ce
paragraphe je ne puis répondre qu'en disant: DUBITARE ET QUÆRERE
SEMPER.
Quoi qu'il en soit, ces vers exclus des _Essais_ depuis 1595
disparurent pendant cent cinquante ans, jusqu'à ce que Coste
ou plutôt Jamet et Gueulette les reproduisissent dans la belle
édition de 1725, et, depuis, la plupart des éditeurs ont maintenu
cette restitution, sauf de l'Aulnaye, Am. Duval et Naigeon. Ce
dernier motivait la suppression en disant que «ces sonnets ne
méritent pas d'être réimprimés, parce qu'ils ne méritent pas
d'être lus.»
(Je fais remarquer que, par suite d'un changement dans les numéros
des chapitres, ces sonnets, qui dans les premières éditions des
_Essais_ occupaient le chapitre XXIX, se trouvent aujourd'hui au
XXVIII.)
* * * * *
LA SERVITUDE VOLONTAIRE. Le plus célèbre des ouvrages de La Boëtie
et, d'après M. Labitte (_Prédicateurs de la Ligue_, 1841), «le
plus remarquable, le plus audacieux et maintenant le seul connu
des traités politiques qui composent _les Mémoires de l'Estat de
France_ sous Charles IX.» La Boëtie le composa dans sa première
jeunesse, mais ne le fit pas plus imprimer qu'aucune autre de
ses œuvres. Montaigne avait eu d'abord le projet d'insérer la
_Servitude volontaire_ dans le chapitre _De l'amitié_; mais,
l'ayant vu imprimée par un parti politique dont il blâmait les
tendances, à _mauvaise fin_, par _ceux qui cherchoient à troubler
et à changer l'État sans savoir s'ils l'amenderaient_, et _mêlée
à d'autres écrits de leur farine_ (allusion aux _Mémoires de
l'État de France_ 1576-1578), il renonça à la publier, lui
trouvant, ainsi qu'aux observations sur l'édit de janvier, «la
façon trop délicate et mignarde pour les abandonner au grossier
et pesant air d'une si malplaisante saison.» Néanmoins, un grand
nombre d'auteurs ont écrit que Montaigne a publié _la Servitude
volontaire_.
Cet ouvrage fut dès sa naissance très-répandu; il courut «ès
mains des gens d'entendement, non sans bien grande et méritée
recommandation.» (_Essais._) Il ne portait pas de titre, et le
manuscrit du temps que je connais est dans ce cas; mais La Boëtie
dans son intimité l'avait _baptisé_ LA SERVITUDE VOLONTAIRE.
Ce qu'ignorant le public, il l'avait _rebaptisé_, comme dit
Montaigne, le CONTR'UN, et c'est ce dernier nom qui a donné au
sénateur Vernier l'étrange idée d'appeler ce traité _Les Quatre
Contr'un!_ (_Notices et obser. pour... les Essais de Montaigne_).
De Thou, blâmé en cela par La Monnaie, intitulait cet opuscule
ANTHENOTICON, faisant allusion à l'édit de Henri III, dit Édit de
réunion, et par cette raison _Henoticon_ (Ἐνωτιϰὀς, ή, ὀν, qui
unit, d'ἑνὀω, unio; R. Εἷς, unus), mot qu'on peut dire renouvelé
des Grecs, puisque dès le cinquième siècle, en 482, on avait ainsi
appelé un édit de l'empereur Zenon pour réunir les catholiques et
les eutychiens, sous le pontificat de Simplicius. (Moréri, au mot
_Henoticon_.)
Une grande divergence règne entre les auteurs sur l'âge auquel
La Boëtie a écrit _le Contr'un_, et on le comprend, puisque cet
ouvrage circulait en manuscrit, sans date, sans nom d'auteur et
même sans intitulé. Quelques écrivains disent seize ans ou moins,
d'autres dix-sept, d'autres dix-huit, enfin quelques-uns, et De
Thou est de ce nombre, disent dix-neuf. Dans le doute il est
évident que c'est Montaigne qu'il faut croire; or, dans toutes les
éditions données de son vivant, il a inscrit dix-huit ans; mais
dans l'exemplaire annoté pour une édition nouvelle et dans celui
de Bordeaux, où un tiers des _Essais_ est écrit de sa main, il a
rayé le mot _dix-huit_ et écrit lui-même (j'en ai le calque sous
les yeux) SESE (seize). Ce chiffre, d'autant plus probant qu'il
est le résultat d'une correction, n'a pu être substitué au premier
que pour de bonnes raisons et sur de nouveaux renseignements. Il
n'y a donc nul motif de le rejeter, et c'est celui qu'on trouve
dans toutes les éditions depuis 1595: «_mais oyons un peu parler
ce garçon de seize ans._»
Cette discussion a son intérêt, parce que De Thou, trompé par
la presque coïncidence de la composition du _Contr'un_ et de
la révolte de Guyenne, a conclu que _l'Anthenoticon_ avait été
inspiré à La Boëtie par l'indignation que lui avaient causée les
cruautés exercées dans cette ville par le connétable lors des
événements de Bordeaux. Je crois cette opinion erronée, et c'est
en cela que l'âge qu'avait La Boëtie en écrivant est essentiel
à connaître, car il suffit à décider la question. Si La Boëtie
avait seize ans, né en 1530, il faut qu'il ait écrit en 1546;
or, le nouvel impôt, le soulèvement de la Guyenne, l'assassinat
de Monneins, n'eurent lieu qu'en 1548, et Anne de Montmorency
n'exerça ses cruelles représailles qu'à la fin de cette année,
c'est-à-dire quand La Boëtie complétait ses dix-huit ans. On
voit d'après cela que la version de De Thou n'aurait pas même
de probabilité en s'en tenant à l'âge de dix-huit ans indiqué
primitivement par Montaigne. De Thou a tellement senti l'objection
soulevée par ces dates, qu'au lieu d'accepter l'âge donné d'abord
par Montaigne, il a voulu laisser à La Boëtie le temps d'écrire,
et il a dit: «_Vix tantum XIX annos natus._»
Mais l'erreur de De Thou devient bien plus évidente si on étudie
le _Contr'un_: on n'y trouve pas, en effet, une seule allusion
au temps présent. Sa haine contre la tyrannie est une haine
toute antique, et c'est bien plus contre Denis et Sylla qu'il se
passionne que pour Guise ou Condé. La Boëtie a vu les choses de
plus haut que son époque. Son but était de montrer que la liberté
est le droit des nations; qu'elles-mêmes se font leur servitude,
et que, pour en être délivrées, il leur suffirait de s'abstenir.
Ses exemples, il les demande aux Vénitiens et aux Mahométans, aux
Grecs et aux Romains: à ses compatriotes, jamais! Si l'inspiration
de son siècle se fait jour, c'est pour exprimer un sentiment
chrétien qui tempère ce que l'indépendance qu'il prêche pourrait
avoir de trop absolu. «Il soumet la puissance des uns aux besoins
des autres, et fait dériver d'aptitudes plus grandes de plus
grands devoirs et non de plus grands droits.» (Voyez Louis Blanc,
_Hist. de la Révol._, t. I.) Je cite avec bonheur les propres
paroles de La Boëtie: «_La nature, faisant aux uns les parts
plus grandes, aux autres plus petites, a voulu faire place à la
fraternelle affection; ayant les uns puissance de donner et les
autres besoin de recevoir._» Un seul instant il se souvient de
l'histoire de France! et alors, le croirait-on? c'est pour en
citer les choses les moins croyables peut-être, l'oriflamme, la
sainte ampoule, l'origine des fleurs de lis, et déclarer qu'il
«ne les veut mescroire parce que nous ni nos ancêtres n'avons
eu jusqu'ici aucune raison de l'avoir mescru,» d'accord en cela
avec Pasquier, qui disait que ces choses «étoient non-seulement
véritables, mais sacrosaintes, et qu'il était bienséant à tout
bon citoyen de les croire pour la majesté de l'empire.» (_Rech. de
la Fr._ liv. VIII, ch. 21.) Et là même, si _le Contr'un_ était une
protestation contre des cruautés exercées au nom et par les ordres
du souverain, La Boëtie aurait-il inséré un éloge ampoulé de nos
rois qu'il est probable qu'il ne l'aurait pas écrit au moins dans
ces termes dix ans plus tard «ayans touiours des Roys si bons
en la paix, si vaillans en la guerre, qu'encore qu'ils naissent
roy si semble il qu'ils ont esté non pas faits comme les autres
par nature, _mais choisis par le Dieu tout puissant avant que de
naistre_ pour le gouvernement et la CONSERVATION de ce royaume.»
Ne semble-t-il pas que ce soit là une indignation bien contenue!
et le connétable, ce _grand rabroueur de personnes_, comme dit
Brantôme, traitant Bordeaux en ville conquise, n'est-il pas un
singulier _conservateur_[25].
[Note 25: Pour bien faire comprendre la portée de mon
objection, je crois devoir, quoiqu'à regret, rappeler les faits
principaux de ce déplorable épisode. Une révolte dans laquelle
le gouverneur de la ville, Monneins, est tué, éclate à Bordeaux
à l'occasion d'un impôt nouveau. Le roi commande à Anne de
Montmorency, _parent de Monneins_, de réprimer cette sédition,
quand déjà les Bordelais imploraient leur pardon. Le connétable
entre par la brèche, quoique les portes fussent ouvertes et que la
ville fût pavoisée, il frappe une contribution de deux cent mille
livres. Les archives et titres de la ville sont brûlés, les jurats
et cent-cinquante notables déterrent avec leurs ongles le corps
du gouverneur; cent vingt personnes (les _Annales d'Aquitaine_
disent cent cinquante) sont pendues, décapitées, rouées, empalées,
démembrées à quatre chevaux, et brûlées, trois sont maillotées,
(les os broyés avec un pilon de fer); Guillottin est brûlé vif
(_Mém. de la Vieuville_, tome Ier), la femme de Lestonnac,
jurat condamné à mort, implore la grâce de son mari; mais la
suppliante est belle, le connétable impose une condition infâme,
et dans le même moment où l'épouse se sacrifie, la tête du mari
roule sur l'échafaud (Lafaille, _Ann. de Toulouse_), etc., etc.
Et c'est en présence de ces atrocités que La Boëtie aurait
reconnu l'_Élu du Seigneur, choisi entre tous pour conserver
le royaume_!!! Quand on a dix-huit ans et qu'on est témoin de
pareilles horreurs on se tait ou on écrit autre chose que le
_Contr'un_.]
De Thou lui-même se contredit, car il reconnaît que cet ouvrage
fut pris par ceux qui le publièrent dans un SENS CONTRAIRE à celui
que _son sage et savant auteur_ avait eu en le composant. Quel
pouvait donc être _ce sens_ en présence des cruautés auxquelles
il l'attribue. Enfin Montaigne nous déclare «qu'il n'était pas
un meilleur citoyen, plus religieux observateur des lois ni plus
ennemi des nouveautés et remuements de son temps que La Boëtie, et
qu'il eût plutôt employé sa suffisance à les éteindre qu'à leur
fournir de quoi les émouvoir davantage.»
C'est donc à tort qu'on a voulu transformer La Boëtie en écrivain
politique de son temps. Son livre n'est pas un pamphlet; il n'en a
ni la marche, car il ne conclut pas, ni même la langue, car, en
général, dans ce temps, c'était le latin qu'employait la polémique
en politique et en religion. Ce traité appartient à l'antiquité:
si on ne savait pas sa date on ne la devinerait pas. La Boëtie
soutient une thèse générale pour tous les temps et pour tous les
peuples, et dont, par conséquent, on peut user dans tous les temps
et dans tous les pays. C'est ainsi que sous Louis XIV, La Fontaine
a pu dire: «_Votre ennemi c'est votre maître_»; La Bruyère, au
début du chapitre _du Souverain ou de la République_ n'est pas
moins explicite, et Voltaire a écrit: _Voulez-vous vivre heureux,
vivez toujours sans maître_[26]. C'est dans ce sens qu'on a pu
considérer La Boëtie comme un des précurseurs de 1789 (Louis
Blanc, Mongin, Lebas), et qu'on a pu dire que le _Contr'un_ était
la préface du _Contrat social_, jugement assez piquant, puisque
si La Boëtie est le J.-J. Rousseau du seizième siècle, on a dit
de son dernier éditeur, M. l'abbé de Lamennais, qu'il était le
J.-J. Rousseau du dix-neuvième. La Boëtie n'est pas plus un
écrivain politique pour son temps que Montaigne pour le temps de
Mazarin, parce qu'il a plu à un frondeur quelconque de composer
une Mazarinade tout entière (_Ovide parlant à Tieste_) avec des
extraits des _Essais_.
[Note 26: C'est ainsi qu'Homère (_Iliade_, A, vers 231) et
Plutarque (dans la _Vie de Caton le Censeur_) donnent aux rois
des qualifications qui semblent étranges, qu'ils attribuent d'une
manière générale à cette forme d'autorité sans applications
personnelles (δημοϐὀρος, σαρϰοφἀγον).]
Tallement des Réaux ne veut voir dans la _Servitude_ qu'une
amplification de collége, et M. Mongin (_Encyclopédie nouvelle_)
la regarde comme «jeux et exercices de jeune homme.»[27]
[Note 27: D'Aubigné donne de l'origine de la _Servitude
volontaire_ une explication dénuée de toute probabilité et plus
digne du baron de Fœneste que d'un _historien universel_. (_Hist.
univers._, liv. II, ch. II.)]
Dirai-je le fond de ma pensée? La Boëtie a seize ans, il sort du
collége, il est nourri de l'histoire de l'antiquité, il est actif,
laborieux, les vers ne suffisent plus à sa maturité précoce, il
choisit un sujet d'amplification dont, au dire de Montaigne,
Plutarque lui a peut-être fourni la matière et l'occasion («Les
habitants d'Asie servaient à un seul pour ne savoir prononcer
une seule syllabe, qui est NON»); il s'est lié au collége avec
un ami, LONGA, qui s'est déjà montré indulgent pour ses vers
(_Serv. vol._); il le tutoie, il lui dédie son ouvrage, qui a
plus de succès qu'il ne l'avait prévu, on veut le lire, on en
fait des copies, et il circule dans cet état jusqu'au moment où
l'opposition du temps s'en empare, comme elle l'a fait en 1789,
comme elle l'a fait de nos jours. Telle est, selon moi, l'histoire
vraie de cet écrit, et je crois que si La Boëtie l'avait composé
en vue d'un événement contemporain, Montaigne l'aurait su, et il
n'aurait pas cherché à nous donner le change sur son origine.
A vrai dire, ces élans spontanés d'une indépendance virginale me
plaisent plus encore que s'ils étaient commandés par des émotions
actuelles, et ces préceptes, ces observations, grandissent en
autorité à être ainsi dégagés de tout intérêt contemporain. Mais
une fois le sujet envisagé comme abstraction, j'aurais aimé à voir
La Boëtie descendre jusqu'à son temps; de théoricien, d'écrivain
spéculatif, devenir homme pratique et apprécier à sa manière ce
temps de pénible enfantement des sociétés modernes, ce seizième
siècle, si dramatique! siècle de croyance et de scepticisme, de
fidélité et de révolte, ce siècle où tout a été mis en question,
et que M. Daunou, qui avait vu la terreur, n'a pas craint
d'appeler le plus tragique de tous les siècles. Quels tableaux il
aurait fournis à l'appréciation de La Boëtie! sans doute notre
auteur compterait une belle page de plus; car la plume qui a tracé
le _Contr'un_ était de force à nous donner une autre Ménippée[28].
[Note 28: Montaigne (chap. de l'_Amitié_) paraît être de cet
avis, car il regrette que La Boëtie n'ait pas fait comme lui et
_mis par écrit ses fantaisies_. On remarquera que la _Servitude_
a été écrite trente ans avant la _République_ de Bodin, le
_Franco-Gallia_ d'Hottmann, les _Vindiciæ contra Tyrannos_ de
Languet, etc.]
Ce que nous avons dit du _Contr'un_ nous amène à placer ici
quelques mots sur l'ami auquel il s'adresse, personnage que
M. Feugère semble seul avoir remarqué, mais pour dire qu'il
est parfaitement inconnu. Il s'agit évidemment de Bertrand de
Larmandie, quatrième du nom, baron de Longa ou Longua (château
situé dans la commune de Sainte-Foy de Longa, canton de
Saint-Alvere, arrondissement de Bergerac). Bertrand était fils
de Jean et neveu de Jacques, évêque de Sarlat en 1532. D'après
l'époque de son mariage[29] (le 3 mars 1560 il épousa la fille de
Jean de Bourbon, vicomte de Lavedan), il devait être précisément
de l'âge de La Boëtie, qui, cette année-là, complétait ses trente
ans. (Voy. COURCELLES.)
[Note 29: Ce mariage du baron de Longa prouve l'importance
de sa famille puisqu'en entrant dans celle des Bourbon Lavedan
il s'alliait jusqu'à un certain point avec la grande famille des
Matignon; en effet, il épousait Françoise de Bourbon Lavedan, dont
la mère, Françoise de Silli, était sœur d'Anne de Silli, mère du
célèbre maréchal de Matignon, qui se trouvait ainsi cousin germain
de la femme de Longa.]
Montaigne dit que La Boëtie composa le _Contr'un_ «_dans sa
première jeunesse[30], dans son enfance, par manière d'essai,
d'exercitation, comme sujet vulgaire et tracassé en mille
endroits des livres._» En effet, du temps de La Boëtie, mais
postérieurement à sa mort, on a traduit en français un livre
dont il connaissait peut-être le texte grec, et qui offre avec
le sien une remarquable analogie (_Discours de la royauté et
de la tyrannie_, traduit nouvellement du grec de Dion Prusien,
surnommé Chrysostome ou bouche d'or, etc.). Montaigne lui-même met
dans la bouche de sauvages qui visitent la France cette pensée
«qu'ils ne comprenaient pas que des hommes vigoureux et portant
barbe obéissent à un enfant.» C'est là la thèse développée par
La Boëtie. La _Westminster Review_ (1838) trouve des rapports
frappants entre la _Servitude volontaire_ et les écrits politiques
de Milton; on sait que la Mothe Levayer a traité le même sujet
(_de la liberté et de la servitude_); enfin Hobbes (dans son livre
De Cive) a soutenu la thèse opposée, etc., etc.
[Note 30: C'est en effet par la grande jeunesse de l'auteur
que le _Contr'un_ est remarquable, et un jeune homme d'une
précocité remarquable, qui devait être conseiller avant vingt-deux
ans, n'était plus un enfant à dix-neuf. Si La Boëtie eût écrit la
_Servitude_ à cet âge, comme le veut De Thou, la chose n'aurait
plus été assez merveilleuse pour que les protestants, désireux
d'avoir dans leurs rangs un homme à opposer à l'homme admirable
que les catholiques possédaient en la personne de La Boëtie,
eussent imaginé de rajeunir Bongars et de prétendre qu'il n'avait
que dix-sept ans lorsqu'il fit la réponse fameuse qu'on lui
attribue à la bulle d'excommunication de Sixte V contre Henri de
Navarre et le prince de Condé (Voy. Varillas, _Hist. de Henri
III_, et Bayle, au mot _Bongars_). Le choix même de cet âge pour
Bongars prouve que ceux qui ont inventé cette fable savaient que
La Boëtie n'avait que seize à dix-sept ans lorsqu'il écrivit.]
Il paraîtrait que la _Servitude volontaire_ fit à son apparition
une grande sensation, car on voit dans les mémoires manuscrits de
Vivant (Geoffroy, gouverneur du Périgord, etc., célèbre dans les
guerres du seizième siècle), que les Sarladais se révoltèrent par
suite de la lecture qu'ils en firent (manuscrit précité de A. L.
Bouffanges).
D'un autre côté, Sarlat était sous la domination des évêques,
et la liberté de langage de La Boëtie a pu lui aliéner quelques
concitoyens. Le _Contr'un_ lui suscita peut-être des tracasseries,
et c'est ainsi qu'il aurait été amené à dire, comme le rapporte
Montaigne, _qu'il aurait mieux aimé être né à Venise qu'à Sarlat_.
* * * * *
PUBLICATION. Je ne pense pas que la _Servitude volontaire_ ait
été imprimée avant que Simon Goulart la fît entrer dans les
_Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX_ (trois éditions,
1576-1578). Cependant, interprétant probablement ce que De Thou
avait dit de la publicité par les manuscrits, M. Louis Blanc
a conclu que ce traité a été donné à la suite de la première
édition du _Franco-Gallia_ (1573), et M. Charpentier (_Tableau
historique de la littérature française_), renchérissant sur cette
erreur, dit que le _Contr'un_ a été publié sous le titre de
_Franco-Gallia_[31]!
[Note 31: Le marquis de Paulmy (_Livres de politique du
seizième siècle_) dit, sans en fournir la preuve et sans
indication aucune, que la _Servitude_ a été publiée en 1572. Je
crois que c'est une erreur.]
L'ouvrage, à partir de ce moment, tomba dans l'oubli, à ce point
que le cardinal de Richelieu, voulant le connaître, le fit
demander chez tous les libraires de la rue Saint-Jacques sans
qu'aucun d'eux sût ce dont on voulait lui parler. Pourtant un
certain Blaise, plus instruit et plus avisé que les autres, dit
à l'émissaire du cardinal qu'il connaissait un curieux qui en
possédait un exemplaire, mais qu'il ne voudrait pas s'en dessaisir
à moins de cinq pistoles. Cette difficulté fut bientôt levée,
et le libraire n'eut qu'à découdre un exemplaire des _Mémoires_
et extraire quelques feuillets du tome III pour toucher ce prix
(Tallement des Réaux).
Cent cinquante ans s'écoulèrent jusqu'à ce que Coste, le
consciencieux éditeur, fît entrer le _Contr'un_ dans ses éditions
de 1727, 1739 et 1745. En 1740, on l'avait imprimé à Londres dans
un supplément in-4º des éditions des _Essais_ de 1724 et 1725, et,
sauf un petit nombre d'exceptions, il a fait partie de toutes les
éditions depuis cette époque.
En 1802, le libraire Louis donna de la _Servitude volontaire_
une édition isolée, ou seulement accolée à quelques lettres de
Montaigne (format in-8º et in-12).
En 1835, M. de Lamennais en a donné deux éditions exclusives de
toute autre pièce, l'une in-8º avec frontispice successif de
1re, 2e et 3e édition, l'autre in-18, toutes deux avec une
préface analytique et apologétique de l'ouvrage.
La _Servitude_ a eu les honneurs de la traduction: en français
moderne, en anglais et en italien.