La Boëtie s'entoure de ses parents, de ses amis; il les cons

NOTICE

BIO-BIBLIOGRAPHIQUE

SUR

ÉTIENNE DE LA BOËTIE.

[Illustration:

_Marie Payen Lith._

_Impr Lith. CARLES, 12, rue JJ. Rousseau._

_Dess. d'après nat. par M. E. de CERVAL._]

NOTICE

BIO-BIBLIOGRAPHIQUE

SUR

LA BOËTIE

L'AMI DE MONTAIGNE,

SUIVIE DE

LA SERVITUDE VOLONTAIRE,

DONNÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS

SELON LE VRAI TEXTE DE L'AUTEUR,

D'APRÈS UN MANUSCRIT CONTEMPORAIN ET AUTHENTIQUE.

PAR LE Dr J. F. PAYEN.

PARIS,

TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES,

IMPRIMEURS DE L'INSTITUT DE FRANCE,

RUE JACOB, 56.

1853.

AVERTISSEMENT.

Ce travail biographique est complètement dû au hasard. Nous

n'avions, en effet, nulle intention de nous occuper isolément

de La Boëtie, qui n'entre dans les recherches que nous avons

entreprises sur Montaigne que comme satellite de cet auteur, et

il n'a fallu rien moins pour nous décider à l'entreprendre que

la demande pressante faite par l'écrivain très-capable et trop

scrupuleux qui avait d'abord été chargé de rédiger l'article La

Boëtie pour la _Nouvelle Biographie universelle_.

La vie de La Boëtie est, on le sait, fort peu connue; un petit

nombre de faits, la plupart controuvés, quelques dates, dont

plusieurs sont inexactes, composent ses articles biographiques;

et M. L. Feugère, dans ses travaux si consciencieux et si

remarquables, s'est plus occupé de ce personnage au point de

vue littéraire qu'au point de vue spécialement biographique et

bibliographique.

Nous avons senti de bonne heure la nécessité de fertiliser ce

sol abandonné, et les renseignements que nous avons demandés et

reçus de toutes parts se sont trouvés assez nombreux pour que

leur dépouillement donnât à notre article un développement trop

considérable pour l'ouvrage auquel il était destiné.

Ce fut alors que MM. Didot, appréciant l'intérêt que pouvait

offrir ce travail, non pour son exécution, mais pour les faits

nouveaux qu'il renferme, et ne voulant pas frapper de stérilité

un article composé exclusivement à leur intention, résolurent

de l'imprimer à part, afin que les lecteurs de la _Biographie_

qui trouveraient que certaines parties n'ont pas assez de

développement, que certaines assertions n'ont point leurs preuves,

pussent rencontrer dans cette publication isolée ce qu'ils

chercheraient vainement dans d'autres ouvrages. Cet essai de

biographie peut être d'ailleurs regardé comme un acte provisoire

de justice et de réparation pour La Boëtie. Nous avons dit que

M. Feugère a surtout étudié l'ami de Montaigne sous son aspect

littéraire, mais La Boëtie compte parmi les chefs de la croisade

politique du seizième siècle. Chacun d'entre eux a trouvé son

historien. La vie de Thomas Morus a été écrite plusieurs fois

et en plusieurs langues; Hottmann a été le sujet d'un éloge;

Buchanan, De Thou, Lanoue, Pasquier, ont eux-mêmes écrit leurs

vies ou leurs mémoires. Hub. Languet a été récemment l'occasion

d'un travail remarquable, et un livre non moins important vient

d'être publié sur J. Bodin; La Boëtie seul attend encore son

historien: nous sommes loin de prétendre à ce titre; mais en

attendant qu'une plume plus habile et plus autorisée que la

nôtre prononce en dernier ressort sur ce grand homme de bien,

en attendant que La Boëtie ait trouvé son Villemain[1], nous

apportons humblement des matériaux, nouveaux pour la plupart,

et recueillis à des sources sûres où cependant les biographes

n'avaient pas encore puisé.

[Note 1: Allusion à l'admirable article que M. Villemain a

donné sur saint Ambroise dans la _Nouvelle Biographie_.]

Enfin la découverte d'un manuscrit authentique de _la Servitude

volontaire_, qui montre combien était défectueuse la leçon suivie

jusqu'à ce jour par tous les éditeurs, nous a décidé à donner une

nouvelle édition de cette pièce, de telle sorte que La Boëtie

puisse être équitablement jugé sur l'ouvrage qui aurait le plus

fait pour sa réputation, si l'amitié de Montaigne n'avait

d'ailleurs entouré son nom d'une auréole impérissable.

Dans son ensemble cette publication sur La Boëtie peut être

regardée comme un supplément aux _Essais_ de Montaigne; car, selon

nous, les vies et les œuvres de ces deux amis ne devraient jamais

être séparées.

D'autres noms encore se rattachent à ce grand nom de Montaigne:

Gournay, Sebon, Gamaches. Nous continuerons à recueillir tous les

renseignements qui s'y rapportent, sans savoir s'il nous sera

donné de les utiliser.... Mais nous espérons que d'autres ne

jugeront point ces personnages indignes de leurs recherches.

Déjà M. Feugère s'est occupé, avec la distinction qu'il apporte

dans toutes ses œuvres, de la fille d'alliance de Montaigne;

heureux celui qui, profitant des travaux de ses devanciers, aura

le loisir de réunir dans un même tableau cette famille d'adoption

formée entre des âmes d'élite, et de rattacher, par des liens

indissolubles, à la mémoire de Montaigne le nom de ceux qui ont, à

titres divers, fait son bonheur et dont il a fait la gloire.

J. F. P.

Avril 1853.

FAMILLE

DE

LA BOËTIE.

Boëtie (de La), nom célèbre et personnages peu connus d'une

famille considérée et importante du Périgord.

Ce nom se rencontre dans les manuscrits et les titres anciens

écrit de diverses manières. Ainsi on trouve Boëtie, Boitie,

Boytie, Boittie; en patois, Boetia, Bouetias, Bouetio, aujourd'hui

lo Boïtou; en latin Boetianus. Varillas écrit à tort Boissie

(_Hist. de Henri III_), et quelques éditeurs plus fautivement

encore Béotie.

Le T dans ce nom doit être prononcé dur comme dans _amitié_; la

tradition, l'usage actuel du pays, le nom patois, l'existence

simultanée de deux T le prouvent. Surabondamment, Bayle (au

mot _Bongars_), Mercier Saint-Léger (Notes manuscrites à la

Croix-du-Maine), M. de Mourcin (Société d'agriculture, sciences et

arts de la Dordogne, 1841), établissent qu'il en doit être ainsi.

Le nom de cette famille vient d'une terre assez importante, située

à deux kilomètres de Sarlat, dont le nom, d'origine celtique, est

_La Boëtie_, et dont la modeste maison d'habitation s'appelle le

Castelet.

La famille La Boëtie est originaire de Sarlat, et son nom se

rattache anciennement et honorablement à l'histoire du pays. Dès

le douzième siècle un Robert de La Boëtie se distingue dans cette

longue et souvent sanglante lutte que les consuls soutinrent

contre les prétentions de l'abbé et du monastère, et par suite

de laquelle fut fondée l'indépendance de la ville sous la seule

autorité des rois de France (_Tableau des évenements arrivés

dans la ville de Sarlat_, etc., par A. L. Bouffanges, manuscrit

inédit, communiqué par M. Lascoux). En 1238, Pierre de La Boëtie

est consul de Sarlat; en 1300, Gabriel de La Boëtie est l'un des

vingt-quatre conseillers qui composent la jurade. Gaucelin de

La Boëtie stipule, en 1512, pour son frère Étienne et sa sœur

Guillerme, mariée à Simon de Laurière.

Antoine de La Boëtie, probablement fils de Gaucelin et père de

l'ami de Montaigne, est né à la fin du quinzième siècle; il paraît

en juillet 1539[2] comme chargé d'un examen à futur au château

de Biron, dont la tour de l'Horloge, qui contenait les archives,

avait été incendiée, il est qualifié: «_licencié ez droit seigneur

de la Mothe Lèz Sarlat[3] et lieuctenant par autorité royal en la

sénéchaucée de Périgort au siège de Sarlat et baillaige de Domme_.

(Pièce communiquée par M. de Mourcin, conseiller de préfecture à

Périgueux). Antoine avait un frère, Étienne, sieur de Bouilhonnas,

qui, depuis 1517, étudia à Toulouse sous le père Jean Dufresne,

et fut reçu bachelier le 3 mars 1523 (Notes inédites de l'abbé de

Lespine, communiquées par M. J.-B. Lascoux, magistrat). Antoine

avait épousé une Calvimont, d'une famille importante du Bordelais;

le frère de cette dame, Sardon de Calvimont (ce prénom est le nom

du patron de Sarlat, aujourd'hui Saint-Sacerdos), était président

au parlement de Bordeaux. Leur père était vraisemblablement Jean

de Calvimont, second président du parlement en 1530, secrétaire

du roi à Bordeaux en 1537, le même probablement que je vois

qualifié _homme honorable et scientifique, conseiller en 1509 en

la suprême cour du parlement de Bordeaux_[4]. Antoine a dû mourir

jeune, laissant trois enfants: l'aîné, Étienne, dont l'article

suit, et deux filles, Clémence et Anne. L'une d'elles épousa M.

de Saint-Quentin[5] dont la fille assista à la mort du célèbre La

Boëtie. (_Testament_ de ce dernier communiqué par M. J. Delpit.)

[Note 2: Probablement peu de temps avant sa mort.]

[Note 3: La Mothe, aujourd'hui métairie près de Sarlat.]

[Note 4: Ce dut être cette liaison des deux familles qui

fut cause que Estienne de la Boëtie fut appelé au parlement de

Bordeaux.]

[Note 5: La terre de Saint-Quentin, canton de Sarlat, et tout

près, de ce chef-lieu, a donné son nom à une commune; _Marcillac

Saint-Quentin_.]

ÉTIENNE LA BOËTIE.

LA BOETIE (_Estienne de_), fils d'_Antoine_, naquit à Sarlat,

chef-lieu d'un arrondissement qu'on appelle quelquefois le

Périgord Noir, le mardi 1er novembre 1530 (deux ans avant

son ami, Michel Montaigne, l'année même de la naissance de Jean

Bodin). Il perdit son père étant fort jeune, et son oncle Étienne,

sieur de Bouilhonnas, qui était aussi son parrain, entoura

le jeune orphelin de soins paternels que La Boëtie, dans son

_Testament_, rappelle avec une effusion de reconnaissance.

Le jeune Étienne fut placé au collége de Bordeaux, très-florissant

pour lors et le meilleur de France (_Essais_) et qui comptait

des talents de premier ordre, _Math.-Cordier_, _Élie Vinet_,

_Marc-Ant. Muret_, _Andr. Govéa_ et d'autres non moins célèbres;

et bien que la liaison de La Boëtie et de Montaigne ne date pas

de cette époque, il n'est pas sans intérêt de remarquer que celui

qui devait être de moitié dans la vie de Montaigne se trouva

sous la direction des mêmes savants qui furent les _précepteurs

domestiques_ de ce dernier, élevé alors dans le sein de sa famille

(_Nic. Grouchi_, _Guill. Guerente_, _G. Buchanan_, _Marc-Ant.

Muret_). Le rapprochement même du nom de ces maîtres avec celui

de La Boëtie n'est pas moins intéressant; car si Georges Buchanan

reprenant la thèse soutenue par Hottmann (_Franco-Gallia_) et

Languet (_Vindiciæ contra Tyrannos_) devait, postérieurement à la

mort de La Boëtie, publier le traité _De Jure regni apud Scotos_,

son élève devait écrire la SERVITUDE VOLONTAIRE et traduire

Aristote après avoir eu pour professeur Guill. Guerente, qui a

commenté cet auteur, et Nic. Grouchy, qui le premier l'expliqua à

Bordeaux avec une grande distinction.

Sous de tels maîtres, La Boëtie développa cette merveilleuse et

précoce facilité que lui accordent tous ses contemporains, et

c'est à juste titre que Baillet et Klefeker l'ont compté parmi les

enfants célèbres.

La Boëtie acquit ainsi, au dire de De Thou, un esprit admirable,

une érudition vaste et profonde et une facilité de parler et

d'écrire surprenante. De si grandes qualités lui concilièrent tous

les suffrages, et, en 1552, le 14 octobre, n'ayant pas encore

vingt-deux ans, il fut pourvu d'une charge de conseiller au

parlement de Bordeaux, en remplacement de M. de Lur, avec dispense

de tenir son office. Cette mesure tenait probablement au défaut

d'âge, puisque le 17 mai 1553 les chambres s'assemblèrent «pour

procéder à l'examen des sieurs Pommier et La Boëtie, lesquels

ayant été reconnus idoines et suffisants, furent reçus à prêter

serment.» (_Registres manuscrits du parlement de Bordeaux._)

Le jugement, la haute raison de La Boëtie, le rendirent bientôt

_l'oracle de sa compagnie, et il acquit en ce rang-là plus de

vraie réputation que nul autre avant lui_ (Montaigne). Cependant

il paraît que sa modestie le faisait se défier de ses propres

lumières, car on lit partout qu'il n'allait jamais aux voix sans

émotion, et on cite en preuve les _Decisiones Burdigalenses de

Boerius_ (Nic. Bohier ou Boyer), je ne sais ce qui en est de

l'émotion, mais je n'ai pu en trouver la trace dans le volumineux

in-folio de cet auteur. D'ailleurs, Bohier a-t-il pu écrire ce

qu'on lui prête; _la Biographie Universelle_ le fait, il est vrai,

mourir en 1579, ce qui, à son compte, ne lui donnerait pas moins

de cent neuf ans; mais Nicéron, qui a donné au tome XLIII une

_Vie de Nicolas Boyer_, écrite avec beaucoup de soin par Michaud

de Dijon, sur les notes du président Bouhier, fait naître Bohier

en 1469 et le fait mourir le 10 juin 1539 à l'âge de soixante-dix

ans, et il relève les erreurs commises par Denis Simon et Taisand,

qui le font mourir en 1531, de Lurbe en 1538, et Moréri en 1553;

ainsi donc, à l'époque de la mort de Bohier, La Boëtie avait neuf

ans, et il s'en fallait de quatorze qu'il pût aller aux voix,

_dût-il trembler plus tard à cette occasion_.

Ce fut à ces modestes fonctions que s'arrêta la carrière de

La Boëtie[6], et cet homme, que De Thou déclarait _capable des

plus grandes affaires_ et Montaigne _l'un des plus propres et_

NÉCESSAIRES _hommes aux premières charges de la France_, resta,

comme le dit ce dernier, «_tout du long de sa vie croupy ez

cendres de son fouyer domestique;_» mais il n'y resta pas oisif,

et ce temps, cette capacité qu'il aurait pu employer au service

de l'État et pour sa gloire, il les employa dans une obscurité

studieuse dont nous aurons à apprécier les résultats.

[Note 6: Le reçu que je possède, qui est la seule pièce

portant autographe de La Boëtie que je connaisse, accuse réception

_de ving livres parisis_ pour la présence et les gaiges d'avoir

vacqué en la tournelle au jugement et décision des procès

criminels durant demye année. 1555.]

A une époque que nous ne pouvons fixer, et quoi qu'en aient

dit plusieurs de ses biographes, La Boëtie se maria: il épousa

Marguerite de Carle, d'une famille distinguée, qui fournit à

Bordeaux un maire, Carle de la Roquette en 1561 et un jurat

en 1580. Lancelot de Carle Bordelais, évêque de Riez, était

vraisemblablement de cette famille (de Lurbe à 1553). D'après

Montaigne (lettre à son père), il existait déjà quelqu'alliance

antérieure et ancienne entre ces deux familles.

Une circonstance touchante, et qui n'a pas encore été appréciée

d'une manière exacte[7], c'est qu'entre les familles de Montaigne

et de La Boëtie, les liens du sang vinrent plus d'une fois

resserrer les liens volontaires de l'amitié. Entre plusieurs

alliances, je ne citerai que les suivantes:

[Note 7: M. Delphin de la Mothe (_Éloge manuscrit et inédit de

La Boëtie_) dit par erreur qu'il avait épousé la veuve d'un frère

de Montaigne.]

Marguerite de Carle était veuve d'un seigneur d'Arsac[8], et

de ce premier mariage elle avait conservé deux enfants. Une

fille, Jacquette d'Arsac, épousa Thomas de Montaigne (frère de

l'auteur des _Essais_)[9], qui devint ainsi seigneur d'Arsac,

de Lilhan[10], de Loirac et du Castera[11]; et le fils, Gaston

d'Arsac, épousa Louise de La Chassaigne, fille de Joseph et sœur

de Françoise, femme de Michel Montaigne: de sorte que ce dernier

était beau-frère de la fille par alliance de La Boëtie, et madame

de Montaigne était belle-sœur du beau-fils du même personnage.

[Note 8: Village et château à quatre ou cinq lieues de

Bordeaux, canton de Castelnau de Médoc.]

[Note 9: De ce mariage naquit un fils, Mathias, qui fut tué à

la descente des Anglais dans l'île de Rhé, en 1627, en même temps

que le père de madame de Sévigné.]

[Note 10: La terre de Lilhan est celle dont parle Montaigne

dans ses _Essais_ comme appartenant à son frère et ayant été

couverte par les sables de la mer. Un ancien pouillé dit par les

eaux: «_est cooperta aquis_.»]

[Note 11: C'est du Castera qu'est datée la lettre adressée par

Montaigne à _Claude Dupuy_, et qui a fait dernièrement tant de

bruit.]

Nous arrivons enfin à la circonstance capitale de la vie de La

Boëtie, je veux dire sa liaison avec Montaigne.

Henri II avait, en 1553, établi à Périgueux une cour des aides,

dont Pierre Eyquem de Montaigne fut conseiller (_Conférences

des Édits par Ét. Girard.--Recueil de titres etc. de la cité de

Périgueux_, Paris, 1775). Son fils Michel lui succéda; il est

probable que ce fut dès qu'il eut atteint ses vingt-deux ans,

c'est-à-dire dans le courant de 1555. Mais en 1557 le roi réunit

cette cour, dite des _généraux conseillers_, à la chambre des

requêtes du parlement de Bordeaux. A la réception qui eut lieu le

3 décembre, on voit figurer Michel Montaigne, qui de ce moment

devint le collègue de La Boëtie (_Registr. manusc. du parlement

de Bordeaux_), et nous trouvons là en effet les six années

pendant lesquelles Montaigne dit qu'a duré leur accointance.

(_Avertissement du livret de 1571_). Si ailleurs Montaigne parle

de quatre années pendant lesquelles il lui a été donné de jouir de

l'amitié de La Boëtie, c'est qu'alors il supprimait les fractions

d'années, et peut-être comptait-il seulement le temps de leur

complète intimité; dans un cas il calculait avec le calendrier,

dans l'autre avec son cœur.

Du reste, l'intimité s'établit rapidement. «Ils se cherchaient

avant de s'être vus; ils s'embrassaient et s'appelaient par

leurs noms avant de se connaître, et, au premier contact, ils

se trouvèrent si pris, si connus, si obligés entre eux, que

Montaigne voyait là quelqu'_ordonnance du ciel_.» La Boëtie a fait

une satire latine pour excuser en quelque sorte _la précipitation

d'une intelligence si promptement parvenue à sa perfection_:

At nos jungit amor, paulo magis annuus et qui

Nil tamen ad summum reliqui sibi fecit amorem,

Te Montane, mihi casus sociavit in omnes

Et natura potens, et amoris gratior illex

Virtus.

Il faut lire dans les _Essais_ ce que dit Montaigne sur cette

liaison, et il y aurait une grande témérité à écrire après lui sur

l'ami qu'il a immortalisé. Tout au plus redirais-je quelques-unes

de ces phrases si touchantes répandues à profusion dans _les

Essais_. «Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens

que cela ne se peut exprimer qu'en disant: parce que c'était

lui, parce que c'était moi!» Leur amitié c'était: «Je ne sais

quelle quintessence de tout ce mélange qui, ayant saisi toute

sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une

faim, d'une concurrence pareille, je dis perdre, à la vérité, ne

nous réservant rien qui nous fût propre ni qui fût sien ou mien.»

Mais que citai-je d'un chapitre comme celui _de l'amitié_ où tout

serait à citer? comme si ces phrases n'étaient pas gravées dans le

souvenir, on pourrait dire dans le cœur de tous ceux qui les ont

une fois lues!

Ce dut être peu de temps après cette heureuse rencontre que

les deux amis, s'adoptant mutuellement, se donnèrent le nom de

_Frères_. C'était en ce temps un usage assez répandu; on en trouve

des exemples dans Marot: témoin l'épigramme intitulée: _De sa mère

par alliance_. C'est ainsi que Montaigne donna plus tard à Marie

de Jars de Gournay le titre de fille et en reçut le nom de père,

_titre dont elle était aussi glorieuse que si elle eût été mère

des muses mêmes_ (Épître du Proumenoir, 1634), et qu'elle étendait

à la femme de Montaigne, qu'elle appelait sa mère, à sa fille et à

ses frères. (Même _Épître_, édit. de 1594.)

C'est dans le même ordre de sentiments que La Boëtie institue

Montaigne légataire de sa bibliothèque, que Montaigne à son tour

donne à Charron par testament le droit de porter ses pleines armes

(_Vie de Charron_ par Rochemaillet)[12], qu'à son tour Charron

teste en faveur de l'une des sœurs de Montaigne et de son mari,

qu'enfin Marie de Gournay lègue ses livres à Lamothe le Vayer.

Paisibles et touchantes successions qui témoignent d'une pieuse

affection et font autant d'honneur à celui qui donne qu'à celui

qui reçoit[13]!

[Note 12: Les mauvaises langues du temps prétendirent que

c'était un legs de Gascon.]

[Note 13: M. Feugère fait remarquer avec justesse qu'à cette

époque il existait dans certaines classes privilégiées pour

les mœurs quelques traditions favorables à l'amitié. Il cite

l'intimité qui régnait entre De Thou et P. Pithou; entre l'Hôpital

et du Faur; mais ces liaisons sont éclipsées par l'éclat qui

immortalise celle de Montaigne et de La Boëtie.]

Voilà donc deux existences si puissantes déjà par elles-mêmes,

l'une par la pensée, l'autre par l'imagination, rapprochées par

les dissemblances mêmes qui les distinguent, qui se complètent en

s'unissant: quel commerce ce dut être entre ces deux âmes! Nous

voyons dans la lettre de Montaigne à son père quelle était la

nature de ces graves entretiens: Il m'interrompit, dit Montaigne,

pour «me prier de montrer par effet que les discours que nous

avions tenus ensemble, pendant notre santé, nous ne les portions

pas seulement en la bouche, mais engravés bien avant au cœur et

en l'âme pour les mettre à exécution aux premières occasions qui

s'offriraient, ajoutant que c'était la vraie pratique de nos

études et de la philosophie», on peut presque dire que nous avons

dans les _Essais_ un reflet de La Boëtie; car son influence a dû

se faire sentir sur toutes les phases de la vie et des opinions de

Montaigne: «ils étaient à moitié _de tout_,» et plus d'une fois en

écrivant les _Essais_ l'auteur a dû se demander ce qu'en aurait

pensé son ami.

Mais cette _sainte couture, ce mélange universel de deux âmes_

durait déjà depuis six ans: c'était trop pour tant de bonheur, et

la mort, qui n'attend pas, réclamait une victime.

Un lundi, 9 août 1563, Montaigne revenait tranquille du palais; il

envoie convier à dîner son ami récemment de retour d'une tournée

en Périgord et en Agénois; mais celui-ci le fait prier de venir

le voir, parce que la veille il a été frappé de refroidissement

en jouant à la paume avec M. Descars[14]. Montaigne s'empresse,

et trouve La Boëtie ayant déjà les traits altérés; il est affecté

de dysenterie. Comme son habitation se trouvait dans un quartier

infecté de peste, Montaigne approuva le projet de départ pour

le Médoc, et il engagea son ami à n'aller pour ce soir que

jusqu'à Germinian[15], qui n'est qu'à deux lieues de la ville. La

Boëtie s'arrêta en effet dans ce village, et comme sa maladie en

s'aggravant ne lui permit pas d'aller plus loin, ce fut là qu'il

mourut, et probablement c'est en ce lieu qu'il est inhumé, car le

testament ne fixe rien à cet égard: «a voulu être enterré là où et

en la manière qu'il plaira à son héritier».

[Note 14: Alors lieutenant pour le roi en Guyenne.]

[Note 15: Ce village, situé entre Le Taillan et Saint-Aubin,

sur le chemin de Castelnau, n'est mentionné par aucun dictionnaire

géographique, ce qui fait que les biographes ont donné

inexactement son nom. On le trouve sur la carte de Cassini et le

bel atlas de Guyenne par De Belleyme. Éloi Johanneau l'a confondu

avec _Germignac_, près de Jonzac en Saintonge à vingt-cinq ou

trente lieues de Bordeaux.]

Il faut lire dans Montaigne même (_Lettre à son père_) le récit

jour par jour, heure par heure de la dernière maladie de son

ami et de cette mort digne d'un sage de l'antiquité, mort que

Montaigne qualifie de _pompeuse_ et de _glorieuse_. Car nous

possédons au moins un chapitre de la vie de La Boëtie écrit par

Montaigne, et certes personne ne sera tenté de le refaire. On peut

voir dans cette lettre la pieuse résignation de l'un, le tendre

dévouement de l'autre. C'est là qu'on rencontre ces mots sublimes

dans leur naïve simplicité, et que nous recommandons à ceux qui,

de parti pris, prétendent trouver des phrases d'un égoïsme _impie_

dans Montaigne. La Boëtie fait observer à son ami que sa maladie

est bien un peu contagieuse, et il l'engage à n'être avec lui _que

par bouffées_; de ce moment, dit Montaigne, «_je_ ne l'abandonnay

plus.»

La Boëtie s'entoure de ses parents, de ses amis; il les console,

les conseille, les encourage, et tour à tour nous voyons paraître

sa femme, _sa semblance_ qu'il a aimée, chérie et estimée autant

qu'il lui a été possible; son oncle, M. de Bouilhonnas, «son vrai

père, à qui il est redevable de tout ce qu'il est, et à qui il

demande permission pour disposer de son bien;» Montaigne «qu'il

aimait si chèrement, qu'il avait choisi parmi tant d'hommes

pour renouveler avec lui cette vertueuse et sincère amitié de

laquelle l'usage est par les vices dès si longtemps éloigné qu'il

n'en reste plus que quelques vieilles traces en la mémoire de

l'antiquité;» sa nièce, mademoiselle de Saint-Quentin, à qui il

recommande d'être dévote envers Dieu, d'aimer et d'honorer son

père et sa mère; sa mère, la sœur de La Boëtie, qu'il estime «_des

meilleures et des plus sages femmes du monde_;» de Beauregard,

le frère de Montaigne, qui avait embrassé le protestantisme:

La Boëtie respecte ses convictions, mais il lui recommande la

modération, l'union avec les siens; il déplore les ruines que ces

dissensions ont apportées dans le royaume, et il lui assure qu'à

l'avenir elles en produiront bien d'autres!

Mais il lui reste d'autres devoirs à remplir: «il est catholique;

tel il a vécu, tel il est délibéré de clore sa vie, il ne veut

faillir au dernier devoir d'un chrétien; il se confesse donc à son

prêtre et il fait ses pâques.» Enfin il veut faire son testament

presqu'aussi modeste que celui d'Eudamidas. Il s'excuse auprès

de ses bien-aimées sœurs de ne pouvoir leur faire quelque grand

avantage. Il institue son oncle son légataire universel; il donne

_mille deux cents livres tournoyses à sa bien aymée femme_, ses

livres et manuscrits à Montaigne, _son inthyme frère et inviolable

amy_; quelques ouvrages sur le droit à son cousin de Calvimont;

_à sa niepce Saint-Quentin, norrie avecques sa femme, deux cent

livres tournoyses_, et à Jacquette d'Arsac, sa belle-fille, cent

livres. (_Testament_ communiqué par M. Delpit.)

Et puis, désormais libre de tout souci, il s'apprête à mourir

avec la fermeté d'un stoïque tempérée par l'humilité du chrétien.

Il disserte froidement avec Montaigne sur la gravité, sur les

éventualités de sa maladie; «il est prêt à partir quand il plaira

à Dieu: il y a longtemps qu'il est préparé; il énumère les misères

qu'il évitera en mourant jeune; il espère que Montaigne, par sa

résignation, soutiendra le courage défaillant de sa femme et de

son oncle.»

Mais le mal s'aggrave, La Boëtie le sait, et «si Dieu lui donnait

à choisir ou de retourner à vivre encore ou d'achever le voyage

qu'il a commencé, il serait bien empêché au choix». Plusieurs fois

il s'évanouit; alors il ne veut plus que Montaigne le quitte:

«_mon frère, tenez-vous auprès de moi_», et puis son jugement

s'ébranle, mais le cœur survit, et dans son délire il s'inquiète

encore si Montaigne est près de lui. Enfin, après plusieurs heures

de lutte, le moment suprême arrive: La Boëtie emploie son dernier

souffle à prononcer une fois encore le nom de son ami, et il

expire à 3 heures du matin, le mercredi 18 août 1563, après avoir

vécu 32 ans 9 mois et 17 jours. Heureuse la vie dont six années

se sont écoulées en communauté d'âme et de cœur avec Montaigne!

heureuse mille fois la vie qui trouve son terme dans les bras d'un

tel consolateur!

Autant avait été exceptionnelle l'amitié, autant sont

exceptionnels les regrets qu'elle entraîne. Désormais Montaigne

ne fera plus que «traîner languissant, sa vie ne sera plus que

fumée, qu'une nuit obscure et ennuyeuse, les plaisirs même lui

redoubleraient la perte de son ami[16]; le reste de sa vie sera

employé à lui faire à tout jamais les obsèques.» Son unique pensée

sera dès lors de sauver de l'oubli sa mémoire; il s'occupe à

rassembler tout ce qu'il peut retrouver dans les manuscrits dont

il est légataire. Aussitôt après la mort de La Boëtie il écrit

à son père cette belle lettre dont il a publié un extrait. Huit

ans après il publie le livre de ses œuvres; cinq ans plus tard

il écrit le chapitre de l'amitié; près de vingt ans après, aux

bains della Villa, occupé uniquement du soin de sa santé «il est

pris d'un pensement si pénible de M. de La Boëtie et il est si

longtemps sans se raviser que cela lui fait grand mal[17].»

[Note 16: Réminiscence de Pétrarque: Illos annos egi tanta in

requie, tantaque dulcedine, ut illud ferme tempus solum mihi vita

fuerit, reliquum omne supplicium.»]

[Note 17: Rappelons ici que Montaigne avait fait tracer

dans sa bibliothèque en l'honneur de La Boëtie une _inscription

touchante_ que M. Jouanet paraît avoir vue, mais qui était effacée

lorsque nous visitâmes le château.]

Était-ce un homme ordinaire que celui qui savait inspirer de tels

regrets? S'il est beau d'avoir écrit le chapitre de l'Amitié,

avec lequel l'antiquité n'offre peut-être rien de comparable,

n'est-il pas bien honorable de l'avoir inspiré? et n'est-elle pas

légitime cette immortalité que Montaigne a donnée à son ami en

échange du bonheur qu'il en a reçu?

Tel fut dans sa trop courte carrière cet homme chez qui le talent

était rehaussé par la vertu, celui que les personnages les

plus illustres de son temps proclament un homme véritablement

supérieur. De Thou, en maint endroit de son Histoire, en fait un

pompeux éloge; Montaigne le regarde comme le plus grand homme

de son siècle; Scevole de Sainte-Marthe, Colletet, Florimond

de Ræmond, de Lurbe, Tessier, Vivant, le comblent de louanges;

Pierre de Brach le célèbre dans ses vers (_Hymne en l'honneur

de Bordeaux_, Millanges 1576). Et pourtant il faut se souvenir

que La Boëtie n'a pas atteint sa trente-troisième année. C'est

par l'estime de ses contemporains, c'est par la valeur même de

Montaigne qu'il faut apprécier cet ami puisque le hasard des

événements ne l'a pas élevé à des fonctions qui eussent mis en

relief sa haute capacité, et que sa mort prématurée ne lui a

pas permis d'attacher son nom à quelqu'œuvre digne de lui. Si

Montaigne était mort au même âge que La Boëtie, qui connaîtrait

aujourd'hui le nom de cet obscur conseiller d'un parlement de

province?

De même, lorsqu'on a jugé Montaigne, on a trop souvent eu le

tort de le séparer de son ami. L'étude de l'un est nécessaire à

la connaissance de l'autre, et, par exemple, a-t-on suffisamment

tenu compte de l'amitié de La Boëtie quand on a voulu établir

l'égoïsme de Montaigne, comme si ce jugement ne s'évanouissait

pas en présence des témoignages de sensibilité exquise qui

abondent dans ses _Essais_.--Si on avait voulu être juste envers

Montaigne n'aurait-on pas pu reconnaître qu'après avoir joui

pendant plusieurs années avec un homme d'une nature supérieure

d'une amitié passionnée dont notre faiblesse actuelle nous

permet à peine de nous faire une idée, toutes les autres

affections, lorsque celle-là a été perdue, ont dû lui paraître

sans saveur, comme sans attraits, et alors on eût peut-être été

amené à conclure que ce qu'on qualifiait d'égoïsme n'était que

l'indifférence d'un cœur blasé par une passion ardente violemment

interrompue dans son cours.

Je ne pense pas qu'il existe aucun portrait connu de La Boëtie.

De quelques passages de Montaigne on peut inférer que son ami

jouissait d'une très-vigoureuse santé (Dédicace à M. de Foix),

mais que la première impression produite par son extérieur ne

lui était pas favorable (_Essais_). Montaigne, qui a écrit au

sujet de la beauté corporelle «je ne puis dire assez souvent

combien je l'estime qualité puissante et avantageuse», parle de

cette «mésadvenance au premier regard qui loge principalement au

visage et souvent nous dégoûte d'un teint, d'une tache, _d'une

rude contenance_,» et il ajoute que la laideur de La Boëtie

«était de ce prédicament, laideur superficielle qui est pourtant

très-impérieuse.» Ailleurs Montaigne parle de la _brave démarche_

de son ami, de sorte qu'on doit croire que La Boëtie, né sur cette

terre toute celtique du Périgord, avait emprunté quelque chose de

la puissance et de l'âpreté de la nature, et qu'il avait dans son

allure un peu de la rudesse de la plume qui a écrit le _Contr'un_.

Du reste La Boëtie était de Sarlat, et de tout temps les habitants

de cette petite ville ont eu un cachet particulier d'intelligence,

de franchise et d'indépendance.--On dit généralement que l'esprit

court les rues de Sarlat,--et M. l'abbé Audierne, Sarladais, et

digne de l'être (_Périgord illustré_, 1851), regarde La Boëtie

comme le type du Sarladais.

«Aperta in viro frons et sine fuco, a sordibus et quæstu omnino

alienus,» dit un contemporain en parlant de La Boëtie (de Lurbe,

dans le très-rare volume in-8º intitulé: _De illustribus Aquitaniæ

viris_, Burdig, 1591).

Quant aux autographes de La Boëtie, je ne connais qu'une seule

signature apposée au bas d'une quittance que je possède. Le

testament que j'ai cité plusieurs fois est une expédition délivrée

à Montaigne comme légataire. On ignore ce qu'est devenue la

minute, reçue, le samedi 14 août 1563, à Germinian, par Raymond,

notaire de Bordeaux[18].

[Note 18: Cette date est incontestable.--Pourtant, à lire la

lettre de Montaigne, on pourrait croire que ce testament a été

dicté le dimanche 15. Il n'en est rien, mais il est probable que

Montaigne avait dans son récit anticipé sur les événements et

qu'il n'a pas rétrogradé pour placer le testament en son lieu.]

J'ai cité à l'article Antoine La Boëtie une signature autographe

de ce personnage; et j'ai donné les fac-simile des signatures du

père et du fils dans les _Documents inédits ou peu connus sur

Montaigne_ (Techener, 1847).

On trouve une vue du Castelet de La Boëtie dans _La Guyenne

historique et monumentale_ de M. Ducourneau (Bordeaux, in 4º).

La maison patrimoniale de la famille à Sarlat, dont la façade

rappelle la belle époque de la renaissance, a été représentée

dans le même ouvrage et aussi dans le _Magasin pittoresque_

(juin 1850), et dans les _Annales agricoles et littéraires de

la Dordogne_ (1848, in-8º). Elle a été décorée, il y a quelques

années, d'une plaque de marbre sur laquelle on lit cette

inscription:

Étienne de la Boetie,

le célèbre ami de Michel Montaigne,

est né dans cette maison

le 1er février 1530.

Cette maison est située sur la place dite du Peyrou, qui précède

l'église, et M. J. B. Lascoux, magistrat à Paris, voudrait qu'on

donnât à cette voie publique le nom de La Boëtie. Il serait à

souhaiter qu'un vœu aussi légitime fût entendu. (Voy. _Relation de

deux siéges soutenus par la ville de Sarlat_ etc., par J. B. L.

(_Lascoux_.) Paris, 1832.)

OUVRAGES DE LA BOETIE.

Il nous reste à étudier La Boëtie comme auteur; et bien que ses

ouvrages aient peu fait pour sa gloire, et que son titre principal

soit, aux yeux de la postérité, l'amitié de Montaigne, nous le

connaîtrions imparfaitement si nous négligions de l'étudier sous

ce rapport.

A vrai dire les opuscules de La Boëtie ne sont que des promesses

qu'il ne lui a pas été donné de réaliser; mais si ce sont des

ébauches, l'une d'elles est un chef-d'œuvre. La Boëtie a beaucoup

écrit, et une grande partie de ses ouvrages est perdue; il n'a

rien publié, ne trouvant rien, au dire de Montaigne, «qu'il

estimât digne de porter son nom en public.» Mais Montaigne, qui

n'était pas si _hault à la main_, s'occupa, à la mort de son ami,

à rassembler une partie au moins de ses écrits, et les publia en

1571 et 1572. Nous dirons d'abord quelques mots des œuvres qui

n'ont pas été imprimées.

Avant seize ans La Boëtie avait déjà composé _des rimes

françaises_; il en cite dans le _Contr'un_ qu'il écrivit à cet

âge, comme nous le prouverons. Il fit ensuite des vers français

et latins, connus sous le nom de _Gironde_, qui n'ont pas été

imprimés, au moins sous son nom: on ignore ce qu'ils sont devenus.

La Boëtie avait encore écrit des poëmes grecs, qui ont été

également perdus. Son ingénieuse activité lui faisait saisir

toutes les occasions: une mort, un tombeau lui inspiraient des

vers; envoyait-il à un ami, à la Chassaigne, à Belot[19], quelques

livres, il les accompagnait d'une pièce de poésie. Il paraît qu'il

en avait composé sur le duc François de Guise alors vivant, car

dans la pièce intitulée: _In tumulum Francisci Ovisii_ (Guise) on

lit ce vers:

_Illius et vivi laudes tentavimus olim._

[Note 19: Belot, fils de Martial Belot. J'ajoute, par respect

pour la mémoire de La Boëtie, quelques mots sur ce personnage, qui

était son ami et celui de Montaigne et conseiller comme eux. _Lati

decorat quem purpura clavi_, dit La Boëtie, qui lui a adressé

plusieurs pièces de vers latins, dont une en communauté avec

Montaigne. L'Hôpital mentionne un personnage de ce nom, peut-être

celui-là même (_Lettre au chancelier Olivier_). Belot visita La

Boëtie dans sa dernière maladie.]

Nous comprenons dans les œuvres inédites de La Boëtie un livre

que jusqu'ici personne ne semble avoir vu, et qui est annoncé

dans la _Bibliothèque historique de la France_ par le P. Lelong,

édition de Fontette, sous le nº. 2,230 et sous ce titre:

HISTORIQUE DESCRIPTION DU SOLITAIRE ET SAUVAGE PAYS DE MÉDOC

(ces qualifications se retrouvent dans les mêmes termes dans des

vers imprimés de L. B.), Bordeaux, Millanges, 1593, in-12. (Nous

reviendrons ailleurs sur une note qui suit cette indication.)

Depuis tantôt un siècle, géographes et bibliophiles, biographes

et bibliographes réclament cet ouvrage, sans en avoir trouvé la

trace. Baurein en 1784 (_Variétés bordelaises_) le demandait déjà.

M. Lainé, ancien président de la Chambre des députés, l'a cherché

longtemps. Beuchot, M. Techener, moi-même avons fréquemment

sollicité des renseignements, sans avoir jamais rien obtenu.

Le savant M. Weiss, qui mentionne ce livre dans La _Biographie

Universelle_, ne l'a non plus jamais rencontré; et M. Jouanet,

l'érudit bibliothécaire de Bordeaux, m'a affirmé que cet ouvrage

n'a jamais été imprimé. (Voyez le paragraphe des 29 sonnets.)

Enfin La Boëtie avait, peu de temps avant sa mort, écrit quelques

observations sur l'édit de janvier 1562 (ou 1561 suivant qu'on

fait commencer l'année au 1er janvier ou à Pâques). Cet édit,

œuvre de la sagesse de l'Hôpital, et rendu sous Charles IX, encore

mineur, par l'influence de Catherine de Médicis, qui craignait

que la jonction du prince de Navarre au triumvirat ne rendît

ce parti trop puissant, autorisait, sous quelques réserves,

l'exercice du culte réformé. Le parlement de Paris avait refusé

de l'enregistrer (_non possumus, nec debemus_), et il ne fallut

pas moins de deux lettres de jussion (président Hénault). L'édit

fut l'objet des protestations de cette ligue formée sous le nom

de Syndicat de la foi, dont le chef à Bordeaux, l'avocat Delange,

homme remuant et populaire, dominait les masses par la hardiesse

et la facilité de sa parole. Le parlement de Bordeaux, présidé par

un mâle et généreux esprit, Lagebaton[20], s'efforçait de tenir

la balance entre les exaltés qui défendaient la vieille foi et

les sectes nouvelles qui s'attaquaient à la monarchie elle-même.

Delange blâmait cette modération; il prétendait qu'elle mettait

en danger le catholicisme. Ce fut alors que La Boëtie prit la

plume, «et certes ce fut pour défendre l'autorité royale contre

les entreprises d'un zèle dont le mobile n'était pas toujours

l'intérêt public.» (M. Compans avocat général, _Discours de

rentrée à la cour royale de Bordeaux_, novembre 1841.) Toutefois

constatons ce fait que Montaigne use de la même prudence vis-à-vis

de ces _observations_ qu'à l'égard de la _Servitude volontaire_:

il ne les publie pas; il pouvait donc se trouver là quelque

souvenir du _Contr'un_. La Boëtie était de force à dire la vérité

aux deux partis, et des deux côtés les vérités pouvaient être

dures à entendre.

[Note 20: Il aurait expié plus tard son impartialité, et il

aurait compté dans les deux cent soixante-quatre victimes que la

Saint-Barthélemy a faites à Bordeaux, si le commandant du fort

du Hâ (Merville) ne l'eût caché dans cette forteresse pendant

l'exécution.]

On trouve l'édit de 1562 avec la date de 1561 dans le _Recueil

des édits de pacification_ etc., faits par les rois de France.

Mayer l'a donné un peu modifié dans la _Galerie philosophique du

seizième siècle_.

Nous arrivons aux OUVRAGES IMPRIMÉS de La Boëtie; nous nous

occuperons d'abord des opuscules, réservant l'ouvrage le plus

important, _la Servitude_, pour le dernier.

La Boëtie a suivi l'usage de son temps; et, à l'exemple de

l'Hôpital, de Pasquier, de De Thou, il a demandé un délassement

à la poésie: il a fait des vers. De plus, comme la plupart des

lettrés du seizième siècle, il s'est fait traducteur, moyen

certain de fortifier son talent et d'assouplir son langage.

Montaigne lui-même s'est engagé dans cette voie, mais non plus

par imitation: c'est par une déférence respectueuse pour un

vœu formulé par son père peu avant sa mort qu'il a traduit R.

SEBON, dont le latin ne lui rappelait guère celui de Tacite; et

pourtant, qui pourrait dire que cette œuvre ingrate ne lui a pas

révélé une capacité jusque-là ignorée, qu'elle ne l'a pas mis en

goût d'écrire? Peut-être est-ce à la traduction de _la Théologie

naturelle_ que nous devons _les Essais_.

J'ai dit précédemment qu'à la mort de La Boëtie, Montaigne

s'occupa à rassembler, dans les manuscrits que lui avait légués

son ami, tout ce qu'il put réunir «_vert et sec_», et en 1571

il se trouva en mesure de publier un livre qui comprenait la

traduction du grec en français de _la Ménagerie_ de Xénophon,

dédiée à M. de Lansac; celle des _Règles du mariage_, de

Plutarque, dédiée à M. de Mesmes; celle de _la Lettre de

consolation_ de Plutarque à sa femme, dédiée à madame de

Montaigne; les poëmes latins dédiés au chancelier de l'Hôpital;

enfin, l'extrait d'une lettre adressée par Montaigne à son

père pour lui apprendre la maladie et la mort de son ami. Le

frontispice annonçait des vers français, qui ne se trouvent pas

dans ce volume.

L'année suivante, Montaigne donna isolément ces vers français, et,

en les dédiant à M. de Foix, il lui dit qu'il n'avait pas osé les

imprimer l'année précédente, «parce que par de là (c'est-à-dire

dans le centre de la France) on ne les trouvoit pas assez limez

pour estre mis en lumière.»

On trouve dans ces vers français une traduction partielle de

l'Arioste, et vingt-cinq sonnets différents des vingt-neuf dont

nous parlerons plus tard. Quant au mérite des vers de La Boëtie,

Sainte-Marthe dit que Bordeaux possède dorénavant un poëte

capable de rendre l'Italie jalouse[21], et Montaigne trouvait que

la Gascogne n'en avait pas encore produit d'aussi parfait. La

postérité n'a pas complétement ratifié ces jugements; cependant M.

Marguerin avoue qu'il a pour ces sonnets une estime particulière,

et on ne peut disconvenir qu'il n'y ait dans ces vers des passages

fort agréables.

[Note 21: C'était à cette époque la formule consacrée. Scevole

Sainte-Marthe n'en emploie pas d'autre. Voyez les articles de

Macrin, de Dampierre, etc.]

L'automne abat moins de feuilles aux plaines

Moins en refait le plaisant renouveau

Que tu desfais et fais d'amours soudaines.

Ainsi voit-on en un ruisseau coulant

Sans fin l'vne eau après l'autre coulant.

Et tout de rang d'un éternel conduit

L'une suit l'autre et l'une l'autre fuit

Par ceste cy celle la est poussée

Et ceste cy par une autre auancée

Tousiours l'eau va dans l'eau, et tousiours est-ce,

Mesme ruisseau, et tousiours eau diverse[22].

Vn lundy fut le iour de la grande iournée

Que l'Amour me liura: ce iour il fut vainqueur,

Ce iour il se fit maistre et tyran de mon cœur,

Du fil de ce iour pend toute ma destinée.

Lors fut à mon tourment ma vie abandonnée,

Lors amour m'asseruit à sa folle rigueur,

C'est raison qu'à ce iour, le chef de ma langueur

Soit la place en mes vers la première donnée.

Ie ne sçay que ce fut, s'amour (si amour) tendit ses toiles

Ce iour là pour m'auoir, ou bien si les estoiles

S'estoient encontre moy en embusche ordonnées;

Pour vray ie fus trahy, mais la main i'y prestois

Car plus fin contre moy que nul autre i'estois

Qui sçeus tirer d'un iour tant de males (mauvaises) années.

[Note 22: Je ne sais pourquoi M. Feugère, qui cite ces vers

dans son _Etude sur La Boëtie_, a suivi une orthographe surannée,

qui n'est pas dans l'imprimé (_aultre_ pour _autre_, etc.), et

remplace le mot _avancé_ par _dévancé_.]

En général, dans les traductions de La Boëtie, le texte est

fidèlement étudié, reproduit avec exactitude et souvent avec

bonheur; cependant M. P. Mantz (dans _l'Artiste_) émet à ce sujet

une opinion un peu différente, et dont nous lui laissons la double

responsabilité. «La manière de La Boëtie, dit-il, est à peu près

celle d'Amyot; comme les femmes et comme lui, il n'est ni tout

à fait fidèle ni complétement perfide, il défigure quelquefois

l'original, et quelquefois il l'arrange.»

Le Xénophon a été souvent traduit, mais, d'après M. Feugère,

excellent juge et très-compétent, il ne l'a jamais été mieux

que par La Boëtie. Cette traduction figure textuellement dans

l'édition des œuvres de Xénophon traduites par divers auteurs

(Seyssel, Doublet, etc. Voy. Barbier, _Dict. des anonymes_,

nº 13255), publiée par Pyramus de Candolle, Cologny (coloniæ

Allobrogum); ou Genève, in-fol. 1613; ou Iverdun, in-8º, 1619. Il

y a à peine quelques mots de changés, par exemple _vous_ au lieu

de _tu_, _chrysobole_ au lieu de _chrysobolus_, etc.[23].

[Note 23: Nous connaissons une traduction de Xénophon,

très-rare et non citée, que nous avons vu à tort attribuer

à La Boëtie: _Le mesnagier de Xénophon, plus un discours de

l'Excellence, du même auteur_; Paris, Vincent Sertenas, 1562,

in-8º.]

Pour être complet, nous ajouterons que postérieurement à la mort

de Montaigne, on retrouva une traduction faite par La Boëtie du

grec du premier livre de l'_Économique_ d'Aristote, le seul que

quelques critiques admettent aujourd'hui pour authentique; et en

1600, le libraire Claude Morel réimprima les pièces publiées en

1571 et 1572, et y ajouta celle-ci[24].

[Note 24: On sait que _l'Économique_ a été contestée à

Aristote. (Voyez Camérarius, _Préface des Économiques_ d'Aristote

et de Xénophon; J. G. Schneider, _Anonymi Œconomia quæ vulgo

Aristoteli falso ferebantur_, Leipzig, 1815, in-8º; Schœll,

_Histoire de la littérature grecque_; Barthélemy Saint-Hilaire,

_Traduction de la Politique_; Feugère, _Œuvres complètes de la

Boëtie_. M. Hoëfer, traducteur des deux livres de _l'Économique_,

ne partage pas cette opinion. M. Feugère rappelle que déjà Nicolas

Oresme (Baillet, _Jugement des savants_), par l'ordre de Charles

V, avait translaté dans notre langue, _sur une version latine_, le

traité d'Aristote; mais il ajoute: La Boëtie fut à la fois de cet

ouvrage le _second_ et le dernier traducteur français. Ceci est

contestable, car nous connaissons une autre traduction, très-rare

à la vérité, non citée, qui est celle-ci: _les Œconomiques de

Aristote translatées nouvellement du latin en françoys par Sibert

Louvenbroch, licencié es loix demeurant en la noble ville de

Coulongne_; Paris, etc., sans date (vers 1532), in-16 de 46 pages,

lettres rondes, à la fin un feuillet blanc avec la marque de Denis

Janot.

Vascosan a aussi publié une traduction du grec en français de ce

même traité, 1554, in-8º, par Gabriel Bouin ou Bounin, bailli de

Châteauroux.

Enfin le marquis de Paulmy cite (_Mélanges tirés d'une grande

Bibliothèque_) une traduction faite en 1417 du premier livre de

ce même traité, mais qui n'a pas été imprimée, par Laurent de

Premierfait, valet de chambre du roi Charles V (mss. Bibl. impér.

nº 7351), et une autre traduction, mais cette fois imprimée et

en vers français, par Jean Hérault de Sainte-Ferme en Bazadois,

in-16, 1561.

M. F. Hoëfer a donné la première traduction française complète de

_l'Économique_, d'après les mss. de la Bibliothèque impériale,

à la suite de _la Politique_, traduite par Champagne, revue et

corrigée par lui (Paris, 1843).]

Ainsi, en résumé, le livret des opuscules de La Boëtie avec des

réimpressions partielles ou générales dont j'ai donné le détail

dans le _Bulletin du bibliophile_ de Techener, août 1846, se

présente sous le format in-8º dans les différents états qui

suivent:

1º 1571. Paris, Fédéric Morel, contenant Xénophon, Plutarque, vers

latins, dédicaces, lettre de Montaigne. 131 feuillets numérotés au

recto avec un seul frontispice annonçant des vers français qui ne s'y

trouvent pas.

2º 1571. Les mêmes pièces que ci-dessus, plus les vers français,

avec frontispice particulier et la date 1572, 20 feuillets dont 19

numérotés.

3º 1572. Mêmes pièces que le numéro 2, mais les 2 frontispices portant

la date de 1572.

Notice bio-bibliographique sur La Boëtie, suivie de La Servitude volontaire · 第 1 / 8 段