Il s'attachait surtout à pervertir les soldats. L'ignorance, le désir
d'avancer dans le service, l'habitude de ne connaître d'autre loi que
la volonté du prince, lui faisaient espérer de leur part une soumission
aveugle. Le changement du _Labarum_ et le mélange des images des Dieux
avec celles de Julien, aidaient à la séduction. Instruits de tout
temps à révérer leurs enseignes et les portraits de leurs empereurs,
la plupart ne s'aperçurent pas du piége; ils s'accoutumèrent à honorer
les divinités de leur prince, et devinrent païens, presque sans le
savoir. Il y en eut cependant, qui, plus éclairés et plus fidèles,
évitèrent de rendre cet hommage idolâtre. Pour surprendre leur foi,
Julien s'avisa d'un stratagème. Un jour qu'il devait distribuer
aux troupes une gratification, il feignit de vouloir rappeler une
coutume pratiquée, disait-il, par les anciens empereurs. A côté de
son tribunal, il fit dresser un autel et une table chargée d'encens.
Sur l'autel s'élevait une enseigne qui portait l'image de Julien
et de ses Dieux. Il prit ensuite séance avec tout l'appareil de la
majesté impériale. Les soldats approchant à la file passaient d'abord
devant l'autel; on les avertissait de jeter un grain d'encens dans
le feu qu'on y avait allumé. La crainte, la surprise, la persuasion
que ce n'était qu'un ancien usage, et surtout l'or qu'ils voyaient
briller dans la main du prince, étouffaient les scrupules. Il ne s'en
trouva que fort peu, qui, refusant de payer ce tribut à l'idolâtrie,
se retirèrent sans se présenter à l'empereur. Après cette cérémonie,
quelques soldats chrétiens buvant ensemble, l'un d'eux fit, selon la
coutume, le signe de la croix. Un de ses camarades s'étant mis à rire,
comme il lui en demandait la raison: _Eh quoi!_ répondit l'autre,
_avez-vous déja oublié ce que vous venez de faire? Depuis que vous
avez jeté l'encens sur l'autel, vous n'êtes plus chrétien._ A cette
parole tous se réveillant comme d'une léthargie, poussent de grands
cris, fondent en larmes, s'arrachent les cheveux, courent à la place
publique, en criant: _Nous sommes chrétiens; l'empereur nous a trompés;
il s'est trompé lui-même; nous n'avons pas renoncé à notre foi_. Ils se
rendent au palais: ils se plaignent de la supercherie; et jetant aux
pieds de l'empereur l'or qu'ils avaient reçu, ils demandent la mort en
expiation de leur crime. Julien irrité commande qu'on leur tranche la
tête. On les conduit au supplice hors de la ville, suivis d'une foule
de peuple qui admire leur courage. Selon un usage établi par les lois
romaines, lorsqu'il s'agissait de punir ensemble plusieurs criminels,
dans l'interrogatoire on commençait par appliquer à la question le plus
jeune, et dans l'exécution le plus âgé était le premier mis à mort.
Mais le plus vieux de ces soldats obtint du bourreau qu'il commençât
par le moins avancé en âge, de peur que sa constance ne s'ébranlât à la
vue du supplice de ses camarades. L'épée était déja levée, lorsqu'on
entendit un cri qui annonçait leur grace. Alors le jeune homme, qui
attendait à genoux le coup mortel, se releva en soupirant: _Hélas_,
dit-il, _Romain_ (c'était son nom) _ne méritait pas l'honneur de mourir
pour Jésus-Christ!_ Julien se contenta de les casser et de les reléguer
dans des provinces éloignées.
[Note latérale: XXX. Constance de Jovien, de Valentinien et de Valens.
Socr. l. 3, c. 13, et l. 4, c. 1.
Theod. l. 3, c. 16.
Soz. l. 6, c. 6.
Philost. l. 7, c. 7.
Zos. l. 4, c. 2.
Theoph. p. 43.
Chron. Alex. vel Paschal. p. 297.
Oros. l. 7, c. 32.
Hist. misc. l. 12, apud Muratori, t. 1, p. 81.
Suid. in Ἰοβ. ανός.