Julien le onzième jour de sa marche approchait de Sirmium. Le comte
Lucillianus, qui commandait dans la Pannonie, était alors campé près
de cette ville. Il rassemblait les troupes des quartiers les plus
voisins, et se préparait à s'opposer à Julien. Ce prince ne lui en
laissa pas le temps. Etant arrivé par le fleuve à Bononia[338], qui
n'était qu'à dix-neuf milles de Sirmium, il débarqua sur le soir, et
dépêcha aussitôt Dagalaïphe à la tête d'une troupe de cavalerie légère,
avec ordre de lui amener Lucillianus de gré ou de force. Celui-ci qui
le croyait encore bien loin, dormait tranquillement. A son réveil,
il se voit environné de gens inconnus et armés, qui lui signifient
les ordres de l'empereur. Plein de surprise et d'effroi, il prend le
parti d'obéir. On le fait monter sur un méchant cheval, et ce général
naturellement fier fut présenté à Julien comme un prisonnier du dernier
ordre. Cependant le prince lui ayant permis de baiser sa robe, il
revint peu à peu de sa frayeur, et s'enhardit jusqu'à lui représenter
la témérité de son entreprise. _Gardez pour Constance vos sages avis_,
lui répondit Julien avec un sourire amer; _ce n'est pas pour vous
autoriser à me faire des leçons, c'est pour calmer vos craintes que
je vous donne des marques de clémence_. Sur-le-champ Julien marche à
Sirmium. C'était une capitale grande et peuplée, dont la possession
lui répondait de toute la province. Il y était si peu attendu, que la
plupart des habitants, apprenant que l'empereur arrivait, s'imaginèrent
que c'était Constance. Il entra avant le jour dans les faubourgs qui
étaient fort étendus. La vue de Julien parut un prodige: on se rassure;
l'allégresse succède à la surprise; les soldats de la garnison, les
habitants courent au-devant de lui avec des flambeaux; ils sèment de
fleurs son passage; ils le suivent au palais avec des cris de joie, et
le nomment hautement _leur empereur, leur maître_. Le lendemain Julien
donna des courses de chars, où toute la ville fit éclater sa joie.
Les troupes commandées par Névitta qui avaient traversé la Rhétie,
arrivèrent ce jour-là à Sirmium.
[Note 338: On croit que ce lieu se nomme actuellement Bonmunster.
Il était aussi appelé _Malatæ_; au moins telle était l'opinion de
Cellarius (t. 1, p. 448), et de Wesseling (_ad Itin. Anton._, p. 243).
_Bononia_ aurait été alors le nom latin de _Malatæ_. C'est au reste
celui-ci qui se voit sur la table de Peutinger et sur les inscriptions
antiques qui se trouvent dans le pays.--S.-M.]
[Note latérale: XXXIX. Il se rend maître du pas de Sucques.]
Le jour suivant Julien alla se saisir du pas de Sucques. C'est une
gorge étroite entre le mont Hœmus et le mont Rhodope, dont les deux
chaînes, après avoir embrassé la plus grande partie de la Thrace,
viennent se rapprocher en cet endroit. Quoique les Romains eussent
élargi ce passage, qui faisait la communication de la Thrace et de
l'Illyrie, il était encore très-aisé de le fermer et d'y arrêter les
plus fortes armées. La pente du côté de l'Illyrie est douce et facile;
mais du côté de la Thrace ce sont des précipices et des chemins
impraticables. Du pied de ces montagnes s'étendent deux plaines
immenses; d'une part jusqu'aux Alpes Juliennes, de l'autre jusqu'au
détroit de Constantinople et à la Propontide. Julien s'empara de ce
passage important; il y laissa un corps de troupes sous le commandement
de Névitta, et se retira à Naïssus[339] pour y prendre des arrangements
conformes à l'état de ses affaires.
[Note 339: Ville peuplée, _copiosum oppidum_, fondée par
Constantin. On l'appelle actuellement Nissa; elle est dans la
Servie.--S.-M]
[Note latérale: XL. L'Italie et la Grèce se déclarent pour lui.
Amm. l. 21, c. 10.
Jul. ad Ath. p. 286 et 287.
Liban. or. 8, t. 2, p. 242, et or. 10, p. 287 et 288.