Revenu à Bâle [_Rauracos_], et persuadé que la diligence est le
principal ressort des entreprises hardies, et que dans un péril
inévitable le plus sûr est de l'affronter sans délibérer, il résolut
de se mettre en marche pour aller au-devant de Constance. Il commença
par consulter ses oracles. Il avait fait venir en Gaule le grand-prêtre
d'Éleusis: ce fut avec lui qu'il fit des sacrifices secrets à Bellone;
son médecin Oribasius et un autre fanatique Africain, nommé Évhémère,
confidents de son apostasie, furent seuls admis à ces mystères. Tous
les présages lui promettaient la sûreté et la gloire s'il marchait,
et le menaçaient de sa perte s'il restait dans la Gaule. Il se
félicita de cet heureux concert entre les conseils de ses dieux et
ceux de son ambition. Car ce prince n'était pas tellement esclave
de la superstition, qu'il ne sût bien s'en affranchir quand elle
ne s'accordait pas avec ses intérêts. Il avait, ainsi que Jules
César, l'esprit assez présent pour donner un tour avantageux aux
plus sinistres présages. Un jour qu'il s'exerçait à Paris dans le
Champ-de-Mars, son bouclier s'étant rompu en éclats, l'anse lui resta
seule dans la main: c'était là un des plus fâcheux pronostics, et tous
les spectateurs en paraissaient alarmés: _Ne craignez rien_, leur
cria Julien, _ce que je tenais ne m'a pas échappé_. Se croyant assuré
de la protection du ciel, il voulut éprouver l'attachement de ses
soldats. Les ayant donc fait assembler, il monta sur le tribunal, et
portant sur son front une noble confiance, après leur avoir rappelé de
nouveau ses travaux et leurs exploits, il leur déclara qu'il allait les
conduire aux extrémités de la Dacie; qu'ils ne rencontreraient aucun
obstacle dans leur passage par l'Illyrie; que les premiers avantages
leur en prépareraient de nouveaux, et régleraient leurs démarches: «Je
me charge, ajouta-t-il, de veiller selon ma coutume à votre sûreté et
de vous ménager les succès; et si j'étais obligé de rendre compte de ma
conduite à d'autres qu'à ma conscience, juge souverain et incorruptible
de mes actions, je serai toujours prêt à justifier mes intentions et à
prouver que je n'aurai rien entrepris que ce qui peut vous être utile
à tous. Assurez-moi par serment de votre fidélité; et soit en quittant
ce pays, soit dans le voyage que nous allons faire, gardez-vous de
donner sujet de plainte à aucun particulier. Souvenez-vous que ce
qui fait votre gloire, ce n'est pas seulement d'avoir abattu tant
d'ennemis, mais plus encore d'avoir rendu à ces provinces la paix, la
sûreté et l'abondance.» L'armée reçut ses paroles comme celles d'un
oracle: l'ardeur étincelle dans les yeux: tous de concert, frappant
leurs boucliers, s'écrient qu'ils sont prêts à marcher sous les
auspices d'un si grand capitaine; ils le nomment _le favori des Dieux,
le vainqueur des rois et des nations_. Pour donner à leur serment la
forme la plus solennelle, ils lèvent leurs épées sur leurs têtes, et
prononçant les plus terribles imprécations ils jurent en termes formels
qu'ils s'exposeront pour lui à tous les hasards, et à la mort même. Les
officiers prêtent tous en particulier le même serment. Ces Hérules,
ces Bataves, ces Gaulois, qui l'année précédente avaient refusé de
passer les Alpes pour le service de Constance, sont prêts à suivre
Julien jusqu'au bout du monde. Le seul Nébridius, préfet du prétoire,
fut assez hardi pour représenter, qu'étant comblé des bienfaits de
Constance, il ne pouvait engager sa foi contre le service de ce
prince; et comme les soldats, irrités de sa résistance, menaçaient de
l'égorger, il alla se jeter aux pieds de Julien qui le couvrit de sa
robe. Les soldats respectèrent cet asyle. Nébridius étant retourné au
palais avec Julien, se prosterna devant lui, demandant humblement,
comme un gage de sûreté, la permission de lui baiser la main: _Eh!
quel honneur réserverions-nous donc à nos amis?_ repartit Julien;
_retire-toi où tu jugeras à propos, on ne te fera aucun mal_. Nébridius
se retira en Toscane sur ses terres.
[Note latérale: XXXVI. Disposition de Julien.
Amm. l. 21, c. 8.
Zos. l. 3, c. 10.