Sapor s'éloigna de Nisibe. Il se souvenait des pertes qu'il avait
faites devant cette ville, trois fois attaquée sans succès. Il avait
d'autant moins d'espérance d'y réussir, qu'elle était alors défendue
par un corps d'armée considérable, qui campait sous ses murailles.
S'étant donc détourné sur la droite, il marcha vers Bézabde. C'était
une place forte dans le pays nommé Zabdicène, située sur une hauteur
au bord du Tigre, et munie d'un double mur dans les endroits les
plus accessibles. Les Macédoniens lui avaient autrefois donné le nom
de Phénica[306]; et les Romains l'avaient décorée du titre de ville
municipale. La garnison était composée de trois légions[307], et
d'un grand nombre d'archers du pays[308]. Sapor l'ayant environnée
de son camp, vint en personne la reconnaître au milieu d'un gros
de cavalerie, et s'avança jusqu'au bord du fossé. Une décharge de
pierres et de flèches qui partirent des remparts, l'obligea bientôt
à regagner son camp. Les hérauts qu'il envoya ensuite pour sommer la
ville de se rendre, n'auraient pas été mieux reçus, s'ils n'avaient
eu la précaution d'amener avec eux plusieurs prisonniers de Singara:
dans la crainte de tuer ceux-ci, on n'osa tirer sur les hérauts; mais
on ne leur rendit aucune réponse. Après vingt-quatre heures de repos,
l'attaque commença. Elle fut dans toutes les circonstances semblable à
celle de Singara; la ville fut prise de la même manière par la chute
d'une tour abattue à coups de bélier. Ce qu'il y eut de singulier,
c'est que le troisième jour du siége, pendant que Sapor faisait reposer
ses troupes, l'évêque, nommé Héliodore[309], se montrant sur la
muraille, fit signe qu'il voulait parler au roi. On lui promit sûreté;
on le conduisit à la tente de Sapor. Le prélat essaya de le fléchir par
la vue des pertes qu'il venait de recevoir, et des suites qui seraient
peut-être encore plus funestes. Sapor, obstiné dans sa colère, jura
qu'il ne lèverait le siége qu'après avoir vu périr le dernier de ses
soldats. Cette entrevue donna lieu de soupçonner l'évêque d'avoir, par
une indigne trahison, fourni à Sapor des éclaircissements sur l'état
de la place; mais, selon Ammien Marcellin, ce soupçon était injuste.
Ce qui le fit naître, c'est qu'on observa que, depuis l'entrevue, les
Perses ne s'attachèrent qu'aux endroits les plus faibles. Le massacre
y fut plus cruel qu'à Singara, parce que les habitants ne cessèrent
pas de combattre lors même qu'ils virent l'ennemi dans la ville: ils
ne cédèrent qu'à la multitude des Perses. On n'épargna ni les femmes,
ni les enfants. La ville fut saccagée, et les Perses chargés de butin
retournèrent dans leur camp en poussant des cris de joie. Neuf mille
prisonniers, qui échappèrent au carnage, furent transplantés en Perse
avec l'évêque et tout son clergé. On croit qu'ils continuèrent d'y
former un corps d'église sous Héliodore et sous Dausas, son successeur,
qui reçut la couronne du martyre[310]. Sapor, qui désirait depuis
long-temps de se rendre maître de Bézabde, en fit réparer et fortifier
les murailles; il y établit des magasins, et y laissa une garnison
choisie entre les plus nobles et les plus braves de ses guerriers[311].
Il prévoyait que les Romains feraient bientôt les plus grands efforts
pour recouvrer une place si importante.
[Note 306: Rien n'indique que ce nom ait été donné à cette ville
par les Macédoniens et qu'ils en aient été les fondateurs. Lebeau a
été trompé par une note de Henri Valois sur Ammien Marcellin, dans
laquelle cette opinion est émise, mais sans preuve. Cette phrase
d'Ammien Marcellin, l. 20, c. 7, _quam Phœnicam institutores veteres
appellarunt_, ne peut s'appliquer aux Macédoniens; elle indique bien
plutôt les anciens habitants du pays. Cette ville, située au milieu du
territoire occupé par une tribu de Curdes, appelée _Zabdeni_, dut à
cette circonstance son nom de _Bezabde_, contraction syriaque des mots
_beit-Zabda_, (maison ou demeure des _Zabdeni_). Le pays tout entier
s'appelait _Zabdicène_. Les auteurs syriens le nomment ordinairement
_Bazabda_ ou _Bakerda_ (le pays de _Zabda_ ou des Curdes). La ville
est sur la rive occidentale du Tigre, dans une presqu'île formée par
ce fleuve, c'est à cette situation qu'elle doit son nom actuel de
_Djézirah-ibn-Omar_, c'est-à-dire _l'île du fils d'Omar_. On la nomme
encore _Djézirah_ ou _l'île_ tout simplement, et _l'île des Curdes_, ou
_l'île de Zabdita_.--S.-M]
[Note 307: La seconde Flavienne, la seconde Parthique et la seconde
Arménienne.--S.-M.]
[Note 308: Il est question dans la Notice de l'empire (p. 230), des
cohortes de Zabdéniens, _cohors Zabdenorum_, qui étaient en garnison à
Maiocariri, ville voisine d'Amid, dont nous avons déja parlé ci-devant,
p. 283, liv. X, § 55, sous le nom de _Meïacarire_.--S.-M.]
[Note 309: Cet évêque n'est pas nommé dans Ammien Marcellin. C'est
seulement dans les Actes des martyrs syriens, publiés par Assemani,
que l'on trouve son nom et ceux des prêtres Dausas et Mariab, qui le
suivirent dans sa captivité en Perse.--S.-M.]
[Note 310: Héliodore, selon les Actes syriens déja cités, mourut
de maladie à _Stakarta_, dans le pays des Houzites ou d'Ahwaz, où il
avait été déporté avec les siens. Il nomma Dausas pour son successeur.
Celui-ci continua d'être évêque des Zabdéniens exilés. Il fut ensuite
martyrisé en l'an 364 avec tout son clergé et une grande quantité de
chrétiens.--S.-M.]
[Note 311: _Armatos ibi locaret insignes origine, bellique artibus
claros_, dit Ammien Marc. l. 20, c. 7.--S.-M.]
[Note latérale: XXI. Retraite de Sapor.
Amm. l. 20, c. 7.