Le nouvel empereur n'était pas sans inquiétude. Il souhaitait
d'épargner à l'empire les horreurs d'une guerre civile; mais il
n'espérait aucun accommodement de la part d'un prince jaloux, et
accoutumé à le mépriser. Cependant pour n'avoir rien à se reprocher,
il prit le parti de lui envoyer des députés chargés d'une lettre, dans
laquelle il ne prenait que le titre de César. Il lui exposait avec
une modeste assurance ses services, ses travaux, ses succès passés;
la violence que les soldats lui avaient faite; sa résistance qu'il
avait portée jusqu'à se voir au péril de sa vie: qu'il ne s'était
enfin rendu que dans la crainte que les soldats ne se donnassent un
autre empereur moins capable de ménagement, et dans l'espérance de les
ramener à leur devoir. Il les excusait eux-mêmes de ce qu'ils s'étaient
lassés de n'avoir à leur tête qu'un César, ou plutôt un fantôme qui
n'avait le pouvoir ni de récompenser leurs services, ni même de leur
faire payer leur solde, dont ils étaient privés; que l'ordre qu'on
leur avait signifié de se séparer de leurs femmes et de leurs enfants
pour marcher aux extrémités de l'Orient, avait achevé de révolter des
hommes accoutumés à des climats froids, et qui manquaient des choses
les plus nécessaires pour un si long voyage. Il prévenait ensuite
Constance contre les rapports calomnieux de ses ennemis; promettant de
lui rester toujours intérieurement soumis, il lui représentait qu'il
était d'une nécessité indispensable qu'ils partageassent ensemble le
titre de la puissance souveraine. Il s'engageait à lui fournir tous les
ans des chevaux d'Espagne, à lui envoyer des Germains[291] de grande
taille pour composer sa garde, et à recevoir de sa main les préfets
du prétoire; mais il voulait être le maître de choisir les autres
officiers tant civils que militaires, et les gardes de sa personne. Il
l'avertissait qu'en vain voudrait-il arracher de leurs pays les troupes
Gauloises, pour les traîner sur les frontières de la Perse; qu'il
serait impossible de les déterminer à quitter la défense de leur patrie
tant de fois ravagée et exposée plus que tout le reste de l'empire aux
invasions des Barbares. Il finissait par lui faire sentir en peu de
mots, quels malheurs la discorde des princes était capable de produire.
Ammien Marcellin ajoute, ce que Julien n'a garde d'exprimer dans ses
écrits, qu'à ces lettres qui devaient être publiques, il en avait joint
de secrètes, pleines de reproches et d'aigreur. Pentadius, grand-maître
des offices[292], affidé à Julien, et différent de cet autre Pentadius
son ennemi, dont nous avons parlé plusieurs fois, et Euthérius
grand-chambellan[293], furent chargés de ces dépêches, avec un plein
pouvoir de traiter des conditions de l'accommodement. Julien rapporte
qu'il engagea ses troupes à promettre avec serment de se contenir dans
les bornes de la soumission, si Constance approuvait le passé, et s'il
leur permettait de rester tranquilles dans la Gaule; et que toute
l'armée en corps écrivit à ce prince pour le supplier de maintenir la
paix et la bonne intelligence avec son nouveau collègue.
[Note 291: Ce ne sont pas proprement des Germains que Julien
proposait d'envoyer à Constance, mais des Lètes. On appelait ainsi à
cette époque des Barbares Germains, Francs ou Sarmates, qui avaient
obtenu dans l'empire des concessions de terres à la charge du service
militaire. Il en est souvent question dans la Notice de l'empire. Le
texte d'Ammien Marcellin est formel, il parle de jeunes gens d'origine
Barbare, nés en-deçà du Rhin. _Equos præbebo curules Hispanos, et
miscendos Gentilibus atque Scutariis adolescentes Letos quosdam, cis
Rhenum editam Barbarorum progeniem, vel certè ex dedititiis, qui ad
nostra desciscunt._ Amm. Marc. l. 20, c. 9.--S.-M.]
[Note 292: _Officiorum magister._--S.-M.]
[Note 293: _Cubiculi prœpositus._--S.-M.]
[Note latérale: XIV. Constance refuse tout accommodement.
Amm. l. 20, c. 9.
Jul. ad Ath. p. 286.
Liban. or. 10, t. 2, p. 286.
Vict. epit. p. 227.
Zos. l. 3, c. 9.