La campagne précédente avait soumis une partie du pays des Allemans;
mais il y restait encore des princes ennemis. Afin de pénétrer leurs
desseins, Julien envoya à la cour d'Hortaire, allié des Romains,
un tribun dont il connaissait la fidélité,[258] l'intelligence,
et qui savait la langue allemande. Celui-ci, revêtu du caractère
d'ambassadeur, avait ordre de s'approcher de la frontière des Barbares,
auxquels on avait dessein de faire la guerre, et d'observer leurs
mouvements. Pendant ce temps-là Julien rassemble ses troupes; il visite
les villes qui avaient été détruites sur les bords du Rhin, et achève
de les rétablir. Les nouveaux alliés, comme ils y étaient obligés par
le traité, fournissaient la plupart des matériaux. Les soldats, que de
pareils travaux rebutent pour l'ordinaire, s'y portaient de bon cœur
par amour pour Julien. On mit en état de défense sept villes, dont
les plus connues sont: Nuys [_Novesium_], Bonn [_Bonna_], Andernach
[_Antunnacum_], et Bingen [_Bingio_][259]. Les magasins pour serrer
le blé qu'on apportait de la Grande-Bretagne, avaient été réduits en
cendres; ils furent bientôt rétablis et pourvus de grains. Le préfet
Florentius joignit Julien avec le reste de l'armée, et des provisions
pour plusieurs mois.
[Note 258: Ce tribun se nommait Hariobaude. Son nom donne lieu
de croire qu'il était lui-même Allemand, ou au moins d'origine
germanique. Ce tribun ne faisait point alors un service actif, il était
retraité; aussi Ammien Marcellin, l. 18, c. 2, l'appelle-t-il _vacantem
tribunum_.--S.-M.]
[Note 259: Les trois autres places s'appelaient _Castra Herculis_,
_Quadriburgium_ et _Tricesima_. On croit que la première est Erkelens,
dans l'ancien duché de Juliers, compris actuellement dans le
grand-duché du Rhin. Pour les deux autres leur véritable position est
inconnue. Tout ce qu'on sait, c'est qu'elles devaient être en-deçà du
Rhin, dans le pays de Clèves.--S.-M.]
[Note latérale: LXXII. Julien passe le Rhin.]
Le tribun[260] vient alors rendre compte à Julien, et l'armée marche à
Mayence [_Mogontiacum_]. Florentius et Lupicinus, qui avait succédé à
Sévère, mort depuis peu, voulaient qu'on passât le Rhin en cet endroit,
comme on avait fait les deux années précédentes. Le César s'y opposait:
le pays d'au-delà appartenait à Suomaire[261], il craignait d'offenser
ce nouvel allié, en faisant passer sur ses terres des soldats toujours
avides de pillage. Les Allemans qu'on allait attaquer, menaçaient de
leur côté Suomaire de s'en prendre à lui, s'il n'arrêtait les Romains.
Sur la réponse qu'il leur fit, qu'il n'était pas en état de résister
seul, toute l'armée des Barbares vint camper vis-à-vis de Mayence pour
disputer le passage. On ne pouvait sans un péril évident l'entreprendre
à la vue de tant de forces réunies. Ainsi l'avis de Julien prévalut: on
remonta le fleuve pour chercher un endroit commode à l'établissement
d'un pont. Les Barbares firent le même mouvement; et suivant le long
du fleuve la marche de l'armée romaine, ils s'arrêtaient quand ils
la voyaient camper, et faisaient bonne garde pendant la nuit. Après
plusieurs jours de marche Julien fit retrancher ses troupes, et
chargea d'ordres secrets[262] quelques officiers de confiance. Ils
choisirent trois cents soldats braves et dispos; qui ne savaient pas où
on les conduisait, et ils les firent embarquer de nuit dans quarante
bateaux[263]. Ils descendirent le fleuve en se laissant aller au fil
de l'eau sans se servir de rames, de peur d'être entendus des ennemis.
Après avoir dépassé d'assez loin le camp des Allemans, ils débarquèrent
sur la rive droite. Le roi Hortaire avait cette nuit-là invité à un
grand festin les rois et les princes[264] de l'armée ennemie. Ce
n'était pas qu'il eût dessein d'entrer dans leur ligue; mais quoiqu'il
fût ami des Romains, il l'était aussi de ces princes, et il voulait
observer avec eux tous les égards du bon voisinage. Le repas avait duré
long-temps, selon l'usage de la nation, et les conviés revenaient au
camp en belle humeur, lorsqu'ils furent rencontrés par le détachement
qui avait passé le fleuve. Les princes échappèrent à la faveur des
ténèbres et de la vitesse de leurs chevaux; mais presque tous les
gens de leur escorte qui les suivaient à pied, restèrent sur la place.
L'alarme se répand dans le camp; on croit que toute l'armée romaine est
déja en-deçà du Rhin; c'est à qui fuira avec plus de vitesse; chacun
s'empresse de gagner l'intérieur du pays, et d'y mettre en sûreté sa
femme et ses enfants[265]. Les Romains ne trouvant plus d'obstacle,
jettent leur pont, et traversent le pays d'Hortaire sans y faire de
ravage.
[Note 260: C'est d'Hariobaude qu'il est question.--S.-M.]
[Note 261: Ses bourgs étaient situés sur les rives du fleuve, dit
Ammien Marcellin, l. 18, c. 2. _Ejus enim pagi Rheni ripis ulterioribus
adhærebant._--S.-M.]
[Note 262: Lupicinus fut consulté en cette occasion. _Adscito
Lupicino in consilium._ Amm. Marc. l. 18, c. 2.--S.-M.]
[Note 263: _Lusoriæ naves quadraginta._ C'étaient les seuls qui
fussent à la disposition des Romains: _Quæ tunc aderaut solæ_, dit
Ammien Marcellin, l. 18, c. 2.--S.-M.]
[Note 264: _Reges omnes, et regales, et regulos._ Amm. Marc. l. 18,
c. 2.--S.-M.]
[Note 265: _Necessitudines opesque suas transferre longiùs
festinabant_, dit Ammien Marcellin, l. 18, c. 2.--S.-M.]
[Note latérale: LXXIII. Allemans subjugués.]
Quand ils furent entrés sur les terres des ennemis, ils mirent tout à
feu et à sang. On abattait les cabanes, on passait les habitants au fil
de l'épée. Après qu'on eut désolé tout le canton, on arriva dans un
lieu nommé Palas[266], où étaient dressées des pierres qui servaient de
bornes entre le pays des Allemans et celui des Bourguignons. L'armée
s'y arrêta pour recevoir deux rois, nommés Macrianus et Hariobaude: ils
étaient frères et venaient demander la paix, qu'ils obtinrent[267].
Vadomaire, dont nous avons déja parlé, et qui régnait dans le pays
qu'on nomme aujourd'hui le Brisgaw[268], se rendit aussi au camp. Il
apportait des lettres de recommandation de Constance. On le reçut
avec honneur comme un vassal de l'empire, mais il n'obtint pas une
réponse favorable. Il venait implorer la clémence des Romains pour
trois princes qui s'étaient trouvés à la bataille de Strasbourg, et qui
voyant approcher le vainqueur, avaient recours aux prières. C'étaient
Urius, Ursicin et Vestralpe. Julien, connaissant la légèreté de ces
Barbares, craignit que s'il les tenait quittes pour des excuses et
des soumissions verbales, ils ne se fissent un jeu de reprendre les
armes dès qu'il serait éloigné. Il voulut donc leur faire sentir ce
qu'il en coûtait pour attaquer l'empire. On brûla les moissons et
les habitations; on tua, on enleva un grand nombre de leurs sujets.
Quand on les eut ainsi punis, on écouta leurs supplications, et l'on
traita avec eux aux mêmes conditions qu'avec leurs voisins. On les
obligea surtout à rendre tous les captifs. Lorsque Julien eut repassé
le Rhin, un de ces princes qui venait de donner son fils en ôtage,
l'envoya aussitôt redemander avec menaces, sans avoir rendu les
prisonniers. Julien remit le jeune prince entre les mains des députés:
_Remenez-le à son père_, leur dit-il, _un enfant n'est pas seul une
caution suffisante pour un si grand nombre de braves gens qui valent
mieux que lui_. Il écrivit en même temps au père en ces termes: _Je
vous envoie à mon tour des députés. Ayez à leur remettre tous les
prisonniers que vous avez en votre pouvoir, et dont le nombre monte à
plus de trois mille; ou n'imputez qu'à vous seul les suites funestes
de votre perfidie_. En même temps il part de Spire, à dessein de
repasser le fleuve. Le roi allemand n'attendit pas l'orage; il renvoya
promptement tous les Gaulois qu'il avait enlevés dans ses incursions.
Cette campagne couronna les succès de Julien dans la Gaule; et ces
quatre années furent la partie la plus brillante de sa vie. L'hiver
suivant, tandis qu'il se reposait des fatigues de la guerre dans des
occupations plus tranquilles, mais qui n'étaient pas moins salutaires
à la province, ses ennemis travaillaient à la cour à le désarmer pour
le détruire. Leur malignité alla si loin quelle lassa la patience des
soldats de la Gaule. Le César se vit forcé, du moins en apparence,
d'accepter le titre d'Auguste, comme nous l'allons raconter.
[Note 266: Ce lieu est encore nommé par Ammien Marcellin, l.
18, c. 2, _Capellatius_. Cet historien s'exprime ainsi: _Cùm ventum
fuisset ad regionem cui Capellatii vel Palas nomen est, ubi terminales
lapides Alamannorum et Burgundiorum confinia distinguebant, castra sunt
posita._ Il est tout-à-fait impossible de faire connaître la position
de cet endroit.--S.-M.]
[Note 267: Après de longues délibérations, _libratis diu
consiliis_, Amm. Marc. l. 18, c. 2.--S.-M.]
[Note 268: Le canton possédé par ce roi était au-delà du Rhin,
vis-à-vis le pays des Rauraces, _cujus erat domicilium contra Rauracos_
(Amm. Marc. l. 18, c. 2), qui occupaient le pays de Bâle et une partie
de l'Alsace méridionale ou du département du Haut-Rhin.--S.-M.]