Constance, après avoir pris des mesures pour la sûreté des frontières,
revint à Sirmium[200]. Il en partit peu de jours après pour
Constantinople, afin de se rapprocher de l'Orient, que Sapor menaçait
d'envahir. Jusque-là les duumvirs, qui dans les villes municipales
tenaient le même rang que les consuls à Rome, avaient été à la tête
du sénat de Constantinople: c'étaient les chefs de la magistrature.
Constance, afin d'y établir le même gouvernement qu'à Rome, créa
cette année pour la première fois un préfet de la ville[201]. Ce
fut Honoratus qui avait été préfet des Gaules. L'empereur distingua
ce nouveau magistrat des préteurs, dont il régla la juridiction. Il
déclara que les appels des trois provinces de la Thrace nommées Europe,
Rhodope et Hémimont, et ceux de la Bithynie, de la Paphlagonie, de
la Lydie, de l'Hellespont, des îles de la mer Egée et de la Phrygie
Salutaire, ressortiraient devant ce préfet.
[Note 200: Il y était le 22 mai 359. Le 18 juin suivant, il se
trouvait à _Singidunum_ dans la Mœsie. Le 10 octobre il était auprès
d'Andrinople.--S.-M.]
[Note 201: Ce fut le 11 décembre, selon Idatius, ou le 11 septembre
selon la Chronique Paschale.--S.-M.]
[Note latérale: L. Prétendue conjuration.
Amm. l. 19, c. 12.
Liban, or. 9, t. 2, p. 213 et 214, ed. Morel. epist. 734, p. 332, ed.
Wolf.]
La faiblesse de Constance était un fonds inépuisable pour Paul le
délateur. Ce scélérat insatiable d'argent ne savait, pour s'enrichir,
d'autre métier que de réveiller de temps en temps les inquiétudes du
prince. Une cause très-légère fit, vers ce temps-là, périr un grand
nombre d'innocents. Dans Abydus, ville de la Thébaïde, était un oracle
fameux d'un dieu nommé Bésa[202]. On le consultait de vive voix ou par
écrit, et les absents n'avaient pas toujours soin de faire retirer
leurs billets avec la réponse de l'oracle. On en envoya quelques-uns à
l'empereur. Il crut y voir des questions dangereuses, et qui tiraient
à conséquence pour la sûreté de sa personne. Aussitôt il fait partir
Paul, dont il estimait la sagacité dans ces sortes de recherches; il
le charge de mettre en justice tous ceux qu'il jugera à propos: il
nomme, pour présider aux interrogatoires, non pas Hermogène, préfet
du prétoire d'Orient, qui avait succédé à Musonianus (il connaissait
trop son équité et sa douceur), mais Modestus, comte d'Orient, propre
à ces commissions sanguinaires. Paul arrive, ne projetant que tortures
et que supplices. Ses accusations alarment et bouleversent l'Egypte et
les contrées voisines. On amène devant lui des gens de toute condition,
dont plusieurs périssent dans les fers avant le jugement. On avait
choisi pour le théâtre de ces sanglantes exécutions Scythopolis, en
Palestine, parce qu'elle était située entre les villes d'Antioche
et d'Alexandrie, d'où l'on faisait venir la plupart des accusés.
Un des premiers fut le fils de ce Philippe qui avait été préfet du
prétoire et consul, et qui avait prêté ses propres mains, pour ôter
la vie à Paul, évêque de Constantinople. Son fils, nommé Simplicius,
fut accusé d'avoir consulté l'oracle sur les moyens de parvenir à
l'empire. Constance, qui n'avait jamais rien excusé ni pardonné sur
cet article, avait ordonné de l'appliquer à la torture. Simplicius
fut cependant assez heureux pour s'en garantir, sans doute à force
d'argent; il en fut quitte pour être banni. Ce fut aussi le sort de
Parnasius, quoiqu'il eût été condamné à mort. C'était un homme de bien,
qui avait été préfet d'Egypte: il obtint dans la suite la permission
de retourner à Patras, ville d'Achaïe, sa patrie, et de rentrer en
possession de ses biens. Andronicus, homme de lettres, et célèbre
alors par ses poésies, déconcerta ses accusateurs par la force de ses
réponses, et se fit absoudre. La même fermeté sauva le philosophe
Démétrius surnommé Chytras, fort avancé en âge, mais dont le corps et
l'esprit avaient conservé toute leur vigueur. Après une longue torture
qu'il soutint avec courage, on lui permit de retourner à Alexandrie.
Ceux-là échappèrent à la calomnie; mais quantité d'autres en furent les
victimes. Les uns furent déchirés à coups de fouets; d'autres périrent
d'une manière plus cruelle; et la confiscation des biens était toujours
la suite du supplice. Paul mettait en usage mille détours, mille piéges
pour surprendre l'innocence: porter à son col quelque préservatif
superstitieux, passer le soir auprès d'une sépulture, c'en était assez
pour perdre la vie, comme convaincu de sortilège ou de commerce avec
les morts, dans l'intention de détrôner ou de faire périr l'empereur.
[Note 202: Au sujet de ce dieu égyptien, dont les fonctions
mythologiques nous sont inconnues, voyez Jablonski, _Pantheon
Ægyptiorum_, l. 5, c. 7, p. 200.--S.-M.]
[Note latérale: LI. Courses des Isauriens.