Pour terminer cette heureuse campagne, on marcha contre les Limigantes.
Ces esclaves, devenus possesseurs d'un vaste pays, avaient fait des
courses sur les terres de l'empire, en même-temps que leurs anciens
maîtres, avec lesquels ils ne s'accordaient que dans le brigandage;
d'ailleurs ils les traitaient en ennemis. Constance avait conçu le
dessein de les transplanter; mais cette nation perfide n'était pas
d'humeur à y consentir. Elle se prépara donc à mettre en usage tous les
moyens de défense, la fraude, le fer, les prières. Au premier aspect
de l'armée romaine, ils se croient perdus: saisis de terreur, ils
demandent quartier, et promettent de payer tribut et de fournir des
troupes; ils ne refusaient rien sinon de changer de demeure. En effet,
ils ne pouvaient espérer de situation plus sûre ni plus favorable,
que celle du pays dont ils avaient chassé leurs maîtres. La Théïss
(_Parthiscus_)[192], qui, après un assez long cours presque parallèle
au Danube vient se jeter dans ce fleuve, formait de ce pays une
presqu'île; elle les défendait du côté de l'orient contre les autres
Barbares du voisinage, tandis que le Danube les couvrait au midi et à
l'occident contre les attaques des Romains. Le côté du nord était fermé
par des montagnes. Le terrain coupé de marais et de rivières souvent
débordées, était impraticable à ceux qui n'en avaient pas une parfaite
connaissance. L'empereur, jugeant à leur contenance qu'ils n'étaient
pas disposés à exécuter ses ordres, les fait envelopper de ses troupes,
sans qu'ils s'en aperçoivent; et se montrant à eux au milieu de sa
garde sur un tribunal élevé, il leur fait signifier de se préparer à
vider le pays pour aller s'établir dans celui qu'il leur assignerait.
[Note 192: Ce fleuve est le _Parthissus_ de Pline (l. 4, c. 12), et
le _Tibiscus_ de Ptolémée.--S.-M.]
[Note latérale: XXX. Ils sont taillés en pièces.]
Ces malheureux, flottant entre la fureur et la crainte, bien résolus
de ne pas obéir, mais incertains s'ils emploieront la feinte ou la
violence, tantôt suppliant, tantôt menaçant, enfin semblables à des
bêtes féroces enfermées dans une enceinte, cherchent des yeux par
où ils pourront se faire un passage. Enfin, comme pour marquer leur
soumission, ils jettent tous à la fois leurs boucliers bien loin
d'eux du côté de l'empereur, afin de gagner du terrain en les allant
reprendre, sans qu'on pût soupçonner leur dessein. Dès qu'ils les ont
ramassés, ils se serrent et s'élancent vers Constance qu'ils menacent
de la voix et des yeux. La garde impériale arrête leur première
fougue; toute l'armée se rapproche et fond sur eux; on les enfonce,
on les perce, on les abat de toutes parts: ils périssent avec rage;
on n'entend pas un seul cri, mais des frémissements de fureur. Ils ne
sentent pas la mort; la victoire des Romains fait tout leur désespoir,
et on entendit dire à plusieurs en expirant, que _c'était le nombre
qui triomphait, et non pas la valeur_. Plusieurs couchés par terre,
les jarrets ou les mains coupées, d'autres respirant encore sous des
monceaux de corps morts, souffraient dans un profond silence les plus
affreuses douleurs. Pas un ne demanda quartier, ni qu'on avançât ses
jours; pas un ne quitta ses armes. Une demi-heure commença le combat,
donna la victoire, et laissa sur la place toutes les horreurs d'une
sanglante bataille. L'armée romaine ivre de sang et fumante de carnage
s'avance dans le pays. On abat les cabanes, on égorge les femmes, les
enfants, les vieillards sur les ruines de leurs maisons; on brûle les
villages, et les habitants périssent dans les flammes, ou, voulant se
sauver, rencontrent le fer ennemi. Quelques-uns gagnent le fleuve et
s'y noyent ou sont percés de traits; la Theïss est comblée de cadavres.
Pour achever de les détruire, on fait passer le fleuve à des troupes
légères; qui vont relancer les habitants des chaumières dispersées sur
l'autre rive. Ceux-ci voyant venir à eux des barques de leur pays, les
attendent d'abord sans crainte; mais bientôt s'apercevant de l'erreur,
ils se sauvent dans leurs marais; ils y sont poursuivis et égorgés.
[Note latérale: XXXI. Le reste des Limigantes transportés hors de leur
pays.
Amm. l. 17, c. 13.