--[Comme dans la suite de cette histoire, la succession des événements
ramènera souvent sur la scène politique le roi Arsace, dont il n'a plus
été question depuis son avénement au trône d'Arménie, en l'an 338,
il faut revenir sur le passé et connaître les révolutions survenues,
après cette époque, dans ce royaume. Quoique les forces de Constance
eussent été suffisantes pour contraindre le roi de Perse à abandonner
l'Arménie, qu'il avait envahie, et quoique ce prince eût consenti à
laisser remonter Arsace sur le trône de ses aïeux; Sapor avait été
cependant assez adroit politique pour se procurer tout l'avantage d'un
traité qui semblait le dépouiller de ses conquêtes. Convaincu qu'il
n'aurait pu rester le maître de l'Arménie, ayant pour adversaires tous
les princes et dynastes du pays, soutenus par les Romains, il prit ses
mesures pour en conserver la possession, sous le nom d'un prince qui
lui serait tout dévoué. En s'obstinant à garder l'Arménie malgré elle,
il aurait été obligé d'y laisser la meilleure partie des troupes dont
il avait besoin pour résister aux Barbares du nord et de l'orient, qui
attiraient toute son attention sur d'autres points de son empire[134].
S'il y plaçait au contraire un prince arsacide, son alliance ou sa
neutralité lui étaient également utiles, puisqu'elles lui procuraient
ou un accroissement de force, ou au moins une barrière pour couvrir une
grande partie de ses états contre les attaques des Romains. Il pouvait
alors, en cas de guerre, borner aux rives du Tigre et de l'Euphrate le
théâtre des hostilités. Sapor avait donc su tirer le meilleur parti
possible des circonstances, en se décidant à rendre la liberté au roi
Diran et en le renvoyant avec honneur dans son royaume, qu'il était
devenu incapable de gouverner. L'élévation d'Arsace, fils de Diran,
dont il sut flatter l'ambition, et qu'il fit déclarer roi au défaut de
son père, rendit inutiles les succès des Romains, et remit pour ainsi
dire l'Arménie au pouvoir des Persans. En restituant ce pays à Arsace,
Sapor acheva de le séduire par les présents et les marques d'amitié
dont il le combla. Il le fit accompagner d'une suite aussi belle que
nombreuse, et il porta les attentions jusqu'à le reconduire lui-même
dans ses états. Toutefois il ne négligea pas pour sa sûreté de prendre
des ôtages, soit du nouveau roi, soit des seigneurs arméniens, dont il
n'était pas moins nécessaire de s'assurer, parce que leur puissance
était aussi considérable que celle du souverain[135]. On concevra sans
peine qu'un prince parvenu au trône par une telle influence ne devait
pas être un allié fort utile pour l'empire. Il resta, il est vrai, en
bonne intelligence avec les Romains; mais c'est que le roi de Perse,
occupé de guerres éloignées, n'avait pas alors besoin de ses services,
car il est certain qu'Arsace était bien plus son allié que celui de
Constance.
[Note 134: La guerre dans laquelle les Persans étaient alors
engagés contre ces peuples, avait été la principale des raisons que
Sapor avait eues pour conclure la paix avec Constance. Voyez ci-devant,
liv. VII, § 18. Moïse de Khoren (lib. 3, c. 19) parle aussi des longues
guerres que le roi de Perse fut obligé de soutenir contre les nations
du nord.--S.-M.]
[Note 135: Un auteur Arménien, qui vivait au milieu du dixième
siècle de notre ère, atteste qu'au temps du roi Arsace il existait en
Arménie cent soixante-dix familles souveraines, dont il donne les noms.
Cet auteur, appelé Mesrob, a écrit une histoire du patriarche Nersès
1er. C'est dans cet ouvrage, imprimé à Madras, dans l'Inde, en 1775,
qu'il rapporte les noms de ces familles (ch. 1, p. 64 et 65). On voit
dans plusieurs endroits de l'histoire d'Arménie écrite, au cinquième
siècle, par Moïse de Khoren, que les différents satrapes et dynastes
arméniens, prenaient une part active au gouvernement. Une lettre
d'Arsace qui s'y trouve (l. 3, c. 29) porte une suscription qui en est
la preuve. On y lit: _Arsace, roi des peuples de la grande Arménie, et
tous les dynastes Arméniens_, etc.--S.-M.]
[Note latérale: III. [Arsace rétablit l'administration intérieure du
royaume.]
[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 1 et 2.]]
--[Le premier soin d'Arsace fut de réparer les maux que l'Arménie avait
soufferts, par l'occupation persane, pendant la captivité de son père.
Les princes et les chefs de race qui avaient été forcés de s'expatrier
rentrèrent dans la possession de leurs terres et de leurs dignités.
L'administration intérieure du royaume, tant civile que militaire,
fut rétablie conformément aux anciens usages. Les quatre frontières
de l'Arménie furent confiées aux seigneurs qui en avaient toujours eu
la garde sous le titre de _Pétéaschkh_[136], ou commandant militaire.
Des troupes, en nombre suffisant, furent assignées à chacun d'eux. La
direction des affaires civiles et financières fut rendue à la race
des Kénouniens[137] qui en était chargée antérieurement. Tout fut
enfin remis dans l'ancien état. Les princes de la puissante famille
des Mamigoniens, avaient abandonné leur souveraineté, pour éviter le
joug des Perses. Ils s'étaient réfugiés dans les possessions qu'ils
avaient au milieu des montagnes presqu'inaccessibles, qui séparent
l'Arménie de la Colchide et du Pont. Arsace les rappela à sa cour, et
ils retrouvèrent auprès de lui la considération et l'influence dont
ils avaient joui sous les règnes précédents. C'est sur eux qu'il se
déchargea du soin de remettre son armée sur un pied respectable, et
Vasag le plus illustre de ces princes, qui avait élevé son enfance, fut
créé _sparabied_[138] ou connétable. Mais il convient d'entrer dans
quelques détails plus particuliers sur l'origine de cette famille, dont
il sera si souvent question dans la suite de cette histoire.
[Note 136: Cette dignité répondait à celle de _Marzban_ chez les
Perses. Voyez la note ajoutée ci-devant liv. VI, § 14, t. 1, p. 408,
note 2.--S.-M.]
[Note 137: Cette famille descendait, selon Moïse de Khoren (l. 1,
c. 22, et l. 2, c. 7), des enfants de Sennacherib, roi d'Assyrie, qui
selon le livre des Rois (II, c. 19, 37), se réfugièrent en Arménie
après le meurtre de leur père. Le chef de cette famille fut créé
grand échanson, vers l'an 150 avant J.-C., par le roi Vagharschag ou
Valarsace, fondateur de la dynastie arsacide en Arménie. C'est de cette
fonction que vient le nom de _Kenouni_, dont le sens est en arménien
_qui a le vin_.--S.-M.]
[Note 138: Ou selon l'origine de ce mot, _général de la cavalerie_,
_magister equitum_. Voyez, sur l'étymologie de ce mot, mes _Mémoires
hist. et géograph. sur l'Arménie_, t. 1, p. 298, 299 et 300.--S.-M.]
[Note latérale: IV. [Origine de la famille des Mamigoniens.]
[Mos. Chor. Hist. Arm. l. 2, c. 78.]]
--[A l'époque dont il s'agit la race des Mamigoniens, possédait la
souveraineté de la province de Daron. Ce canton était compris dans le
Douroupéran[139], l'une des quinze grandes divisions qui partageaient
l'Arménie. C'était une vaste et fertile plaine située au centre du
royaume, non loin des sources du Tigre, au revers septentrional
des montagnes qui donnent naissance à ce fleuve. Des rivières et
de nombreux ruisseaux la parcourent dans tous les sens; leurs eaux
servent à grossir le principal bras de l'Euphrate, celui que les
anciens connurent plus particulièrement sous le nom d'Arsanias, qui se
reproduit en arménien sous la forme _Aradzani_[140]. Ce pays contenait
plusieurs villes considérables, parmi lesquelles on distinguait celle
de Mousch, qui existe encore. On y trouvait aussi le célèbre monastère
consacré à la mémoire de saint Jean-Baptiste; il avait été élevé par
saint Grégoire l'illuminateur, sur les ruines des temples dédiés aux
anciens dieux de l'Arménie, dans l'antique cité _d'Aschdischad_,
c'est-à-dire _la ville des sacrifices_. C'est là que saint Grégoire
avait prêché l'évangile aux Arméniens encore idolâtres, et qu'il avait
placé une nombreuse colonie de moines grecs et syriens, destinés à
terminer son ouvrage. Ce lieu sous le nom de _Sourp-Garabied_, ou _le
saint précurseur_, est encore révéré de tous les Arméniens qui y vont
en pélerinage[141]. Les Mamigoniens joignaient à la souveraineté de ce
canton, la possession de quelques vallées et de plusieurs forts dans
la province de Daik[142], située au milieu des monts Paryadres, nommés
_Barkhar_ par les Arméniens. Ces domaines éloignés restèrent long-temps
au pouvoir de cette famille, qui les avait encore plusieurs siècles
après.
[Note 139: Pour avoir plus de détails sur ces deux pays, il faut
voir les _Mémoires histor. et géograph. sur l'Arménie_, t. 1, p.
98-102.--S.-M.]
[Note 140: Voyez, sur ce nom, ce que j'ai dit dans le _Journal des
Savants_, année 1820, p. 109.--S.-M.]
[Note 141: Voyez les _Mémoires historiques et géographiques sur
l'Arménie_, t. 1, p. 101.--S.-M.]
[Note 142: Cette province située dans la partie nord-ouest de
l'Arménie, dans les montagnes qui séparent le territoire de Trébizonde,
de celui d'Arzroum, répond au pays des peuples appelés _Taochi_, par
les anciens. Les Géorgiens la nomment encore _Tahoskari_, c'est-à-dire
_la porte de Taho_ ou des _Dahæ_. Voyez les _Mémoires hist. et géogr.
sur l'Arménie_, t. 1, p. 74-78.--S.-M.]
--[La race des Mamigoniens tirait son origine du Djénasdan, pays situé
à l'extrémité orientale de l'Asie, qui est la Chine[143]. Ils étaient
parents des souverains qui y régnaient au commencement du troisième
siècle. Tout porte à croire que Mamgon, leur chef, appartenait à la
dynastie impériale des Han, qui avait occupé pendant plus de quatre
cents ans, le trône de la Chine, et qu'il était l'un des princes de
cette race qui s'enfuirent dans l'Occident pour s'y soustraire à
l'usurpateur, qui s'était emparé du pouvoir et avait fait passer la
couronne dans une autre famille[144]. Mamgon et tous ses partisans
avaient trouvé un asyle en Perse, auprès d'Ardeschir fils de Babek,
fondateur de la dynastie des Sassanides. Mamgon fut traité à sa cour
avec les égards que réclamait son infortune, et Ardeschir avait juré
par la lumière du soleil de le protéger contre tous ses ennemis.
L'empereur de la Chine demanda bientôt après, l'extradition du fugitif
et de ses adhérents; mais le prince sassanide, lié par son serment,
n'osa violer l'hospitalité qu'il leur avait accordée. Une guerre
semblait imminente entre les deux empires, quand Ardeschir mourut[145].
Son fils Sapor 1er, alors aux prises avec les Romains, et mal affermi
sur un trône dont l'existence toute récente était menacée de tous les
côtés, craignit d'embrasser hautement la défense des réfugiés chinois.
Les nombreux descendants des Arsacides, qui existaient encore en
Perse et qui brûlaient de ressaisir le sceptre qu'ils avaient perdu,
et les princes du même sang qui régnaient dans la Bactriane et dans
l'Indo-scythie lui donnaient de trop vives inquiétudes. S'ils eussent
été soutenus par les Chinois, dont la puissance s'étendait alors
dans le centre de l'Asie, assez près des frontières orientales de la
Perse[146], la partie n'aurait pas été égale, surtout dans un moment
où, pour conserver la possession de l'Arménie, Sapor était obligé de
résister aux Romains, qui voulaient rétablir dans ce royaume l'Arsacide
Tiridate, qui en avait été dépouillé par Ardeschir. Pour satisfaire le
monarque chinois, sans outrager la mémoire de son père, en retirant à
Mamgon la protection que ce prince lui avait assurée, il engagea le
fugitif à s'éloigner de la Perse et à diriger ses pas vers l'Arménie.
«Je l'ai chassé de mes états, répondit-il aux ambassadeurs chinois,
je l'ai relégué à l'extrémité de la terre, aux lieux où le soleil se
couche; c'est l'avoir envoyé à une mort certaine.»
[Note 143: Dans une _Dissertation sur l'origine de la famille
des Orpélians et de plusieurs autres colonies chinoises établies en
Arménie et en Georgie_, insérée dans le tome second de mes _Mémoires
historiques et géographiques sur l'Arménie_, j'ai rassemblé toutes les
raisons qui me semblent démontrer l'identité de ces deux pays.--S.-M.]
[Note 144: La dynastie qui chassa les _Han_, portait le nom de
_'Weï_.--S.-M.]
[Note 145: Ce prince mourut vers l'an 240 de J.-C.--S.-M.]
[Note 146: Dans le siècle précédent le général chinois _Pan-tchao_,
gouverneur général de l'Asie centrale, pour l'empereur des _Han_, avait
porté ses armes jusqu'au bord de la mer Caspienne, et on avait agité
dans son camp la question de savoir si on passerait cette mer, pour
pénétrer dans le _Ta-thsin_ ou l'empire romain.--S.-M.]
[Note latérale: V. [Son histoire.]
[Faust. Byz. Hist. Arm. l. 4, c. 2.