Les Allemans frémissaient du mauvais succès de la dernière campagne,
et ne respiraient que vengeance. Le pays étant désert, on n'apprenait
que fort tard les mouvements des Barbares. Julien après le siége de
Sens [_Senones_], pour prévenir de pareilles surprises, avait établi
depuis les bords du Rhin des courriers qui se communiquaient l'alarme
de bouche en bouche, et la faisaient passer en peu de temps jusqu'à
son quartier. Il fut donc bientôt averti, et se rendit en diligence
à Rheims [_Remi_]. D'un autre côté Barbation, devenu général de
l'infanterie depuis la mort de Silvanus, partit d'Italie par ordre
de Constance, avec une armée de vingt-cinq mille hommes, et s'avança
vers Bâle[102]. Le projet de l'empereur était d'enfermer les ennemis
entre les deux armées; mais par un effet de sa défiance ordinaire, il
avait défendu à Barbation de se joindre à Julien. Cependant les Lètes,
nation originaire de Gaule, transplantée ensuite en Germanie[103], et
enfin rappelée dans le pays de Trèves par Maximien, ayant apparemment
fait alliance avec les Allemans, passèrent entre les deux camps, et
traversant avec une promptitude incroyable une partie de la Gaule, ils
pénétrèrent jusqu'à Lyon [_Lugdunum_]. Leur dessein était de piller
cette ville, et d'y mettre le feu. On n'eut que le temps de barricader
les portes; ils enlevèrent tout ce qui se trouva dans la campagne. A
cette nouvelle le César détache trois corps de sa meilleure cavalerie,
pour se saisir des trois seuls passages par où il savait que les
Barbares pouvaient revenir. Sa prévoyance ne fut pas trompée. Tous
furent taillés en pièces; on reprit sur eux tout le butin: il n'échappa
que ceux qui passèrent auprès du camp de Barbation. Celui-ci, loin de
les arrêter, fit retirer les tribuns Bainobaude et Valentinien[104],
depuis empereur, qui par ordre de Julien étaient venus occuper ces
postes[105], et ce perfide général trompa Constance par un faux
rapport: il lui manda que ces deux officiers ne s'étaient approchés de
son camp, que pour lui débaucher ses soldats. Constance les cassa sans
autre examen.
[Note 102: _Rauracos venit._--S.-M.]
[Note 103: Ammien Marcellin appelle les Lètes des Barbares,
c'est-à-dire des étrangers, _Læti Barbari_. C'est Zosime, l. 2, c. 54,
qui dit qu'ils étaient une nation gauloise, ἔθνος Γαλατικόν. Rien ne
prouve qu'il faille prendre à la lettre cette expression. Euménius,
dans son panégyrique de Constance Chlore, § 21, nous apprend que des
Lètes et des Francs obtinrent de Maximien ces pays déserts qui avaient
été autrefois occupés par les Nerviens et les Tréviriens. _Sicuti
pridem tuo, Diocletiane Aug. jussu supplevit deserta Thraciæ translatis
incolis Asia; sicut postea tuo, Maximiane Aug. nutu Nerviorum et
Trevirorum arva jacentia Lætus postliminio restitutus, et receptus in
leges Francus excoluit._ Il est souvent question, dans la notice de
l'empire, des Lètes Nerviens.--S.-M.]
[Note 104: Ils étaient à la tête d'un corps de cavalerie, _cum
equestribus turmis quas regebant_.--S.-M.]
[Note 105: Ce fut un nommé Cella, tribun des Scutaires, qui leur
porta cet ordre de la part de Barbation, et les empêcha d'observer la
retraite des Allemans.--S.-M.]
[Note latérale: XXXV. Les Allemans chassés des îles du Rhin.]
Les Barbares établis en-deçà du Rhin, effrayés de l'approche des
deux armées, songèrent à leur sûreté. On ne pouvait aller à eux que
par des chemins montueux et difficiles. Ils tâchèrent de les rendre
impraticables par des abatis d'arbres. Une partie se jeta dans les
îles du Rhin, et de là ils insultaient à grands cris les Romains et
le César. Afin de châtier leur insolence, Julien envoya demander à
Barbation sept grandes barques, de celles qu'il avait préparées pour
passer le fleuve. Mais ce général aima mieux les brûler toutes, que
d'en prêter une seule à un prince qu'il haïssait. Julien ne se rebuta
pas. Ayant appris des prisonniers que, dans la saison des grandes
chaleurs, les eaux du fleuve étaient basses en plusieurs endroits, il y
fit entrer des troupes légères à la suite de Bainobaude[106], différent
du précédent, et peut-être son fils. Ces soldats, partie à gué, partie
sur leurs boucliers qui leur servaient de nacelles, gagnèrent l'île la
plus prochaine; et après avoir passé au fil de l'épée tous ceux qui
s'y étaient retirés, sans épargner les femmes ni les enfants, ils y
trouvèrent plusieurs bateaux, à l'aide desquels ils passèrent dans les
autres îles. Enfin lassés de carnage et chargés de butin, ils revinrent
sans avoir perdu un seul homme. Ceux des ennemis qui purent se sauver
de ce massacre, se retirèrent sur la rive opposée.
[Note 106: Il était _tribunus Cornutorum_.--S.-M.]
[Note latérale: XXXVI. Mauvais succès de Barbation.
Amm. l. 16, c. 11.
Liban. or. 10, t. 2, p. 273.