L'impératrice Eusébia avait fait un voyage à Rome l'année précédente,
pendant l'expédition de Constance en Rhétie. Elle y avait été reçue
avec magnificence; le sénat était sorti au-devant d'elle. La princesse
avait de son côté récompensé par de grandes largesses l'empressement
des habitants. Constance voulut aller à son tour recevoir les hommages
de l'ancienne capitale de l'empire. Son dessein était d'y entrer en
triomphe pour la victoire qu'il avait remportée sur Magnence. Cette
vanité n'avait point d'exemple chez les anciens Romains, qui ne
voyaient dans les guerres civiles qu'un sujet de larmes, et non pas
une matière de triomphe. Après avoir ordonné tout l'appareil capable
d'éblouir les yeux par la pompe la plus brillante, il prit la route
d'Ocricoli [_Ocriculum_], escorté de toutes les troupes de sa maison
qui marchaient en ordre de bataille; repaissant de sa gloire les
regards de ceux qui accouraient sur son passage, et se repaissant
lui-même de leurs applaudissements. A son approche de Rome[91], le
sénat étant allé à sa rencontre, le prince enivré de pompeuses idées
s'imaginait voir ces anciens sénateurs supérieurs aux rois, mais
dont ceux-ci n'étaient plus que l'ombre; et cette immense multitude
qui sortait à grands flots des portes de Rome, semblait lui annoncer
tout l'univers rassemblé pour l'admirer. Précédé d'une partie de sa
maison et des enseignes de pourpre qui flottaient au gré des vents,
il entra assis seul sur un char rayonnant d'or et de pierreries: à
droite et à gauche marchaient plusieurs files de soldats, couverts
d'armes éclatantes; chaque bande était séparée par des escadrons de
cavaliers tout revêtus de lames d'un acier poli et luisant. L'empereur,
au milieu des cris de joie qui se mêlaient au son des trompettes,
gardait une contenance roide et immobile; il ne tournait la tête
d'aucun côté; on remarqua seulement qu'il la baissait au passage des
portes, quoiqu'elles fussent fort élevées, et qu'il fût de fort petite
taille: d'ailleurs il n'avait d'autre mouvement que celui de son char.
C'était une gravité de maintien qu'il affecta toute sa vie. Jaloux de
sa dignité, il l'attachait toute entière à la fierté de l'extérieur:
jamais il ne fit monter personne avec lui dans son char; jamais il
ne partagea l'honneur du consulat avec aucun particulier. Il fut reçu
dans le palais des empereurs au bruit des acclamations d'un peuple
innombrable; et sa vanité ne fut jamais plus agréablement flattée.
[Note 91: Constance entra dans Rome le 28 avril 357.--S.-M.]
[Note latérale: XXVI. Il en admire les édifices.