Le fort de l'orage devait tomber sur l'église d'Alexandrie. Il fallait
en faire sortir Athanase, et Constance se trouvait très-embarrassé.
Aussitôt après le concile de Milan, il avait écrit à Maximus gouverneur
d'Egypte d'ôter à l'évêque, et de donner aux Ariens tout le blé qui
devait être distribué aux églises selon la fondation de Constantin, et
de permettre à tout le monde d'insulter et de maltraiter ceux de la
communion d'Athanase. Cependant il n'avait pas oublié le serment qu'il
avait fait au saint évêque, de ne plus le condamner sans l'entendre,
et de le maintenir dans son siége malgré les rapports de ses ennemis.
Il avait confirmé ce serment par plusieurs lettres. Il n'osait donc,
de peur de se parjurer par écrit, signer l'ordre de le chasser de son
église. Rien n'est plus inconséquent que l'injustice aveuglée par la
passion. Il fit exécuter l'ordre sans l'écrire. Il envoie en Egypte
deux de ses secrétaires, Diogène et Hilaire. Ceux-ci, s'étant fait
accompagner des magistrats, vont trouver l'évêque et lui signifient de
sortir d'Alexandrie. Il demande à voir l'ordre de l'empereur; ils ne
peuvent en produire aucun. Le peuple informé de cette démarche, menace
de courir aux armes. Les envoyés prennent le parti de se retirer, et de
mander les légions d'Egypte et de Libye. Quelques jours après, le duc
Syrianus étant arrivé à leur tête, presse le prélat d'aller à la cour.
Athanase fondé sur le serment et sur les lettres de Constance, refuse
de partir sans un ordre exprès. Mais pour parer aux suites fâcheuses
que pourrait avoir son refus, il offre de se contenter d'un ordre signé
de Syrianus ou de Maximus. Ils n'en veulent signer aucun. Syrianus
effrayé des clameurs du peuple, paraît s'adoucir; il promet avec
serment en présence de plusieurs témoins, de ne plus troubler l'église
d'Alexandrie, mais d'informer l'empereur, et d'en attendre de nouveaux
ordres. Il donne cette promesse par écrit le 17 janvier, Constance
étant consul pour la huitième fois avec Julien: elle fut mise entre les
mains de Maximus.
[Note latérale: III. Il est chassé à main armée.]
Cependant la nuit d'avant le vendredi, 9 de février, Syrianus à la
tête de plus de cinq mille légionaires armés de toutes pièces, l'épée
nue et conduits par des Ariens, vient à l'église de Théonas. Athanase
y était en prières avec son peuple, selon la coutume, parce qu'on
devait le lendemain célébrer le saint sacrifice qu'on n'offrait pas
alors tous les jours. Au son des trompettes et des autres instruments
de guerre, le peuple est saisi d'effroi. Mais Athanase sans changer de
couleur, ni de contenance, fait entonner par un diacre le psaume cent
trente-cinquième, _Rendez gloire au Seigneur, parce qu'il est plein
de bonté_; et tout le peuple répondait, _parce que sa miséricorde est
éternelle_. Pendant qu'on chantait ce psaume, les soldats rompent les
portes; ils se jettent dans l'église; ils font retentir leurs armes et
briller leurs épées. Syrianus ordonne de tirer; les flèches volent:
aussitôt les cris des meurtriers, ceux des blessés et des mourants, les
efforts des soldats pour entrer, des fidèles pour sortir au travers des
lances et des épées, la rage dans les uns, la pâleur et l'épouvante
dans les autres, tous pêle-mêle se précipitant, se foulant aux pieds,
offrent, de toutes parts un affreux désordre. Athanase restait assis
sur son siége; il exhortait son clergé à la prière, et le duc animait
ses soldats. En vain le peuple conjure à grands cris le saint évêque de
sauver sa vie: alarmé pour son troupeau, mais intrépide pour lui-même,
il leur ordonne de se retirer tous, et s'obstine à rester le dernier.
Presque tous étaient sortis, lorsqu'une troupe de clercs et de moines
l'entraîne malgré lui, comme dans un flot; et se serrant de toutes
parts autour de lui, ils l'emportent tout froissé et à demi mort au
travers des soldats qui avaient investi le sanctuaire et l'église. Dieu
aveugla ses ennemis, et le déroba comme par miracle à leur fureur.
Qu'on se représente les violences par lesquelles Grégoire avait, quinze
ans auparavant, signalé son arrivée: les meurtres, les profanations,
le pillage des autels, les outrages faits aux vierges, les cruautés
exercées sur les ecclésiastiques et sur les laïcs fidèles à leur
évêque; Alexandrie vit renouveler toutes ces horreurs. Cette église fut
abandonnée à une troupe de scélérats, dont le duc Syrianus était encore
le plus traitable. Les autres étaient le duc Sébastien Manichéen,
Cataphronius nommé gouverneur d'Egypte à la place de Maximus, le comte
Héraclius, Faustinus trésorier-général, qui n'était qu'un libertin
et un bateleur, tous munis de commissions de l'empereur. Les évêques
ariens enchérissaient encore sur la barbarie de ces officiers.
Sécundus, évêque de Ptolémaïs, écrasa un prêtre à coups de pieds.
[Note latérale: IV. Mauvais traitements exercés contre les Alexandrins.]
Les catholiques dressent un procès-verbal de ces excès, à dessein d'en
instruire le prince. Syrianus veut les forcer à supprimer cet acte.
Plusieurs vont le conjurer de leur épargner cette nouvelle violence;
il les fait chasser à coups de bâton. Il envoie à diverses reprises
le bourreau de sa troupe, et le prévôt de la ville, pour enlever les
armes qu'on avait trouvées dans l'église, et qu'on y avait suspendues
comme un témoignage de ces attentats sacriléges: mais les catholiques
s'y opposent. Ils envoient à Constance une requête que saint Athanase
nous a conservée: ils y exposent tout ce qu'ils ont souffert; ils font
souvenir l'empereur de ses serments; ils protestent qu'ils sont prêts à
mourir plutôt que d'accepter un autre évêque. Constance sourd à leurs
plaintes et à leurs demandes, autorise tout ce qui s'est passé: il
ordonne de poursuivre Athanase. Le comte Héraclius menace de la part
de l'empereur toute la ville, de lui ôter le pain de distribution, les
magistrats de les réduire en esclavage, les païens mêmes d'abattre
leurs idoles, s'ils n'obéissent au prélat que le prince va envoyer.
Les païens, pour sauver leurs dieux, signèrent tout ce qu'on voulut;
et comme ils étaient encore en grand nombre dans Alexandrie, la liste
de leurs noms combla de joie l'empereur, qu'on n'eut garde d'avertir
que tous ces souscripteurs n'étaient que des idolâtres. Quelques
jours après, Héraclius, Cataphronius et Faustinus, jaloux sans doute
des succès de Syrianus, accoururent à la tête d'une bande de païens
et de scélérats à l'église nommée la Césarée; ils étaient altérés
de sang: mais comme le peuple était sorti, ils n'y trouvèrent qu'un
petit nombre de femmes et de filles qu'ils maltraitèrent. Voulant se
signaler par quelque exploit, ils emportèrent tous les meubles de
l'église, jusqu'à la table de l'autel, et les brûlèrent dans le parvis.
Les païens jetaient de l'encens dans ce feu en invoquant leurs dieux
et s'écriaient: _Vive l'empereur Constance qui est revenu à notre
religion; vivent les Ariens qui ont abjuré le christianisme._
[Note latérale: V. George prend la place d'Athanase.
Ath. apol. 1, ad Const. t. 1, p. 312. et ad monach. p. 385 et 389. et
de fuga p. 323 et 327 et ad episc. AEg. et Lib. c. 7, p. 277.
Amm. l. 22, c. 11.
Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 380.
[Greg. Nys. in Eunom. l. 1, t. 2, p. 294.]
Soz. l. 4, c. 8.
[Tillem. vie de S. Athanase, art. 73.]]
Telles étaient les violences par lesquelles on préparait la voie au
nouvel évêque. Il arriva enfin quelque temps avant Pâques. C'était
encore un Cappadocien[68], nommé George, fils d'un foulon; premièrement
parasite, ensuite receveur public, enfin banqueroutier. Obligé de
prendre la fuite, il erra de province en province, jusqu'à ce que
trente évêques ariens, assemblés à Antioche avant le concile de Milan,
jetèrent les yeux sur lui pour le mettre à la place d'Athanase. Ils le
firent prêtre avant qu'il fût chrétien (on va jusqu'à croire qu'il ne
le fut jamais), et ils l'ordonnèrent évêque d'Alexandrie. Il n'avait
ni connaissances des lettres, ni politesse, ni même le masque de la
piété; mais il ne manquait d'aucun des talents d'un cruel et violent
persécuteur. L'argent des pauvres et celui des églises, qu'il fit
passer dans la suite aux favoris et aux eunuques, couvrit tous ses
vices, et lui tint lieu de mille vertus. Constance né pour être trompé
lui prodiguait dans ses discours et dans ses lettres les titres les
plus pompeux: il l'appelait _un prélat au-dessus de toute louange, le
plus parfait des docteurs, le guide le plus expert dans le chemin du
Ciel_. Il ne pouvait trouver d'éloges assez emphatiques pour honorer
ce méchant prélat, qui s'épargnait même la contrainte de l'hypocrisie.
[Note 68: Né dans un bourg appelé Tharbastenis. Mais selon Ammien
Marcellin, l. 22, c. 11, il était d'Épiphanie en Cilicie. Ces deux
endroits étaient peut-être voisins. C'est là sans doute ce qui aura
donné lieu à la double origine qu'on lui attribue.--S.-M.]
[Note latérale: VI. Violences de George.
[Tillem. vie de S. Athanase, art. 74-77.]]
Il entra dans Alexandrie au milieu d'une troupe de soldats commandés
par le duc Sébastien. C'était l'arrivée d'un conquérant. Il prit
cependant quelques jours de repos, et ne commença la guerre qu'après
Pâques. Alors au premier signal les soldats de Sébastien se répandent
dans la ville et aux environs: on pille les maisons; on ouvre jusqu'aux
tombeaux pour chercher Athanase; on brûle les monastères. Les femmes
ariennes, avec une fureur de bacchantes, faisaient mille outrages
aux femmes catholiques. Tout retentissait de coups de fouets. Le duc
lui-même avait horreur des cruautés dont il était le ministre: comme
il avait fait fouetter plusieurs catholiques, les Ariens mécontents de
l'exécution qui leur avait paru trop ménagée, le menacèrent de mander
aux eunuques qu'il ne les servait qu'à regret; et cet esclave de la
cour, tremblant à cette menace, fit recommencer le supplice jusqu'à ce
que les Ariens fussent satisfaits. Quelques jours après[69], le duc,
à la sollicitation de l'évêque, va à la tête de trois mille soldats
se jeter sur le peuple assemblé hors de la ville dans un cimetière,
pour éviter la communion des Ariens. Là se commirent tous les excès
dont une soldatesque brutale est capable, quand on lui sait gré de sa
barbarie. On employa les chevalets, les flammes, les ongles de fer. Par
un raffinement de cruauté, on fit battre un grand nombre de vierges, et
d'autres personnes, avec des branches de palmier armées de toutes leurs
pointes. Plusieurs en moururent. On cachait les corps de ces martyrs;
on ne les rendait que pour de grosses sommes d'argent; autrement on
les faisait dévorer par des chiens. Ceux qui donnaient retraite aux
catholiques étaient traités avec rigueur; c'était un crime de les
soulager de quelques aumônes; les pauvres mouraient de faim: les païens
eux-mêmes détestaient ces inhumanités, et maudissaient les Ariens
qu'ils regardaient comme des bourreaux.
[Note 69: Le 2 juin.--S.-M.]
[Note latérale: VII. Exils des évêques.
[Tillem. vie de S. Athan. art. 78, 79 et 80.]]
Constance avait ordonné de chasser les évêques hors de leurs villes
épiscopales[70]; mais George ne se contentait pas de les arracher à
leur troupeau: après les avoir faits meurtrir de coups, on les envoyait
les uns aux mines (c'était surtout à celles de Phæno[71] en Arabie,
où l'on mourait en peu de jours), les autres au fond des déserts:
et pour les faire périr par la fatigue du voyage, les évêques de la
Thébaïde et ceux de la basse Egypte se croisant les uns les autres,
étaient traînés, les premiers aux déserts d'Ammon, les autres aux
solitudes de la grande Oasis; contrées également affreuses, et que des
plaines immenses de sables brûlants rendaient inhabitables. Ces prélats
vénérables, courbés sous le poids de leurs fers, plusieurs même de leur
vieillesse, évêques avant la naissance de l'hérésie dont ils étaient
les victimes, traversaient les déserts en chantant des hymnes, et ne
plaignaient que leurs persécuteurs. Quelques-uns moururent en chemin,
et honorèrent de leur sépulture ces solitudes arides, redoutées même
des bêtes féroces. Pour remplacer les évêques bannis, George vendait
les églises à des décurions ariens, qui achetaient ainsi l'exemption
des charges civiles, à des libertins, à des hommes flétris par leurs
crimes, à des païens; il les y faisait établir à main armée.
[Note 70: Il y eut seize évêques de bannis. Trente autres furent
obligés de s'enfuir. Parmi les premiers on distingue Dracontius
d'Hermopolis, Adelphius d'Onuphis, et Philon, dont le siége est
inconnu.--S.-M.]
[Note 71: Φαινῶ. Ce lieu, où on envoyait les homicides, était situé
dans le désert de Palestine, entre la ville de Pétra dans l'Idumée,
et celle de Zoara qui était à l'extrémité méridionale de la mer
Morte.--S.-M.]
[Note latérale: VIII. George chassé et rétabli.
Epiph. hær. 76, t. 1, p. 913.
Amm. l. 22, c. 11.
Soz. l. 4, c. 9 et 11.
[Tillem. vie de S. Athan. art. 82.]]
Le nouveau prélat, autant pour racheter l'impunité de tant de crimes
que pour satisfaire son avarice et celle des eunuques qu'il fallait
sans cesse désaltérer, se mit à faire le métier de partisan. Il prit la
ferme du salpêtre[72], qu'on tirait tous les ans en grande abondance
du lac Maréotis; il s'empara de toutes les salines, et de tous les
marais où croissait le _papyrus_. Autorisé par les magistrats qui se
vendaient à tous ses caprices, il s'avisa d'imposer un tribut sur les
morts; il fit fabriquer un grand nombre de cercueils, dont on était
forcé de se servir pour porter les corps à la sépulture, et il en
tirait un droit. Oubliant sa dignité, qui n'inspire que des conseils
de justice et de douceur, dit un auteur païen[73], il se chargeait
de l'odieux personnage de délateur. Il travaillait à la ruine de son
peuple par les avis qu'il donnait à Constance: on dit qu'il voulut
persuader à ce prince, que l'empereur était propriétaire de toutes les
maisons d'Alexandrie, et qu'en cette qualité il en devait retirer les
revenus, parce qu'il avait succédé aux droits d'Alexandre le Grand,
qui avait fait bâtir la ville à ses dépens. La tyrannie jointe à tant
de bassesse alluma contre lui une haine si furieuse, que le peuple
l'attaqua dans l'église même, et l'aurait mis en pièces, s'il n'avait
promptement pris la fuite. Il alla se réfugier à la cour[74]. On
chassa aussitôt de toutes les villes les évêques nouvellement intrus:
mais le duc d'Égypte ne tarda pas à les rétablir. Bientôt on vit
arriver à Alexandrie un secrétaire de l'empereur, chargé de châtier
les habitants. Il y en eut un grand nombre qui furent tourmentés et
battus de verges. George revint peu de temps après[75], aussi détesté
qu'auparavant, mais plus redouté.
[Note 72: Νίτρον. Il est probable qu'il s'agit ici du natron, qui
se tire, en grande abondance, des lacs salés, situés dans le désert de
Libye, au sud-ouest d'Alexandrie. Ce canton devait, à cette production,
le nom de _Nitriotis_.--S.-M.]
[Note 73: _Professionisque suæ oblitus, quæ nihil nisi justum
suadet et lene, ad delatorum ausa feralia desciscebat._ Amm. Marcel.,
l. 22, c. 11.--S.-M.]
[Note 74: Il était à Sirmium auprès de Constance, au mois de mai
359.--S.-M.]
[Note 75: Au mois d'octobre 359.--S.-M.]
[Note latérale: IX. Fuite de S. Athanase.
Ath. apol. ad Const. t. 1, p. 308-316, et vita Anton. p. 864.
Rufin, l. 10. c. 18 et 19.
[Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 384.]]
Athanase était resté quelques jours caché dans Alexandrie avec tant
de précaution, que les fidèles mêmes ne connaissaient pas le lieu de
sa retraite. A l'arrivée de George, il s'enfuit dans les déserts.
Peu de temps après, il retourna sur ses pas dans le dessein d'aller
trouver l'empereur. Il se fiait sur sa propre innocence, et ne pouvait
se persuader que le prince eût oublié ses promesses et ses serments.
Mais il n'en fut que trop convaincu par la lecture de deux lettres de
Constance: l'une était adressée aux habitants d'Alexandrie; il les
exhortait à obéir à George qu'il comblait de louanges; il menaçait
de toute son indignation les partisans d'Athanase, dont il traçait
le portrait le plus affreux. L'autre était écrite aux deux rois
d'Éthiopie, Aïzan et Sazan[76]: l'empereur leur ordonnait comme à des
vassaux, d'envoyer en Égypte Frumentius, ordonné évêque par Athanase,
afin qu'il y vînt puiser la saine doctrine dans les instructions
de George; et de mettre Athanase lui-même, s'il était dans leurs
états, entre les mains des officiers romains. Athanase apprit en même
temps, qu'on gardait tous les passages; qu'on examinait tous ceux
qui sortaient d'Alexandrie; qu'on visitait tous les vaisseaux. Il se
retira donc dans les sables d'Égypte, et il y resta jusqu'à la mort
de Constance. D'abord il vécut avec les moines qui habitaient ces
retraites; et ces hommes angéliques, consommés dans la pratique des
plus sublimes vertus, trouvaient dans le nouvel anachorète un maître et
un modèle. Athanase, au milieu de ces solitudes, recueillit un héritage
plus précieux pour lui que tous les trésors d'Alexandrie; c'était
une tunique de peaux de brebis que lui avait laissée saint Antoine,
mort quelque temps auparavant à l'âge de cent cinq ans. Les soldats
poursuivirent le saint évêque jusque dans ces affreuses contrées. Pour
épargner à ses hôtes les mauvais traitements et les massacres, il
s'enfonça plus avant dans les déserts, où il ne recevait de secours
que d'un chrétien fidèle, qui lui apportait au hasard de sa vie les
aliments les plus nécessaires. Il se tint même long-temps enfermé
dans une citerne sèche, dont il fut encore obligé de sortir, parce
qu'on l'avait trahi. Ce héros de la foi, fuyant, poursuivi, abandonné,
manquant de tout, excepté de la grace divine, forgeait au fond de
ces déserts des foudres qui allaient frapper George et les Ariens au
milieu d'Alexandrie; et dans des alarmes continuelles, il trouva en
lui-même, ou plutôt en Dieu qui le couvrait partout de ses ailes, assez
de repos et de force, pour composer une grande partie de ces ouvrages
pleins d'onction, d'éloquence et de lumières, qui feront toujours
l'instruction et l'admiration de l'église.
[Note 76: Ou plutôt _Aeïzanas_ et _Saïazanas_. Athanase appelle
ces princes (Apol. ad Const. tom. 1, pag. 313 et 315) oἵ ἐν Ἀυξούμει
τύραννοι, _les tyrans d'Auxoum_. Dans l'adresse de sa lettre, Constance
ne leur donne aucun titre. Νικήτης Κονστάντιος μέγιστος σέβαστος Αἰ
ζανᾷ καἰ Σαζανᾷ. Μ. Salt, pendant le premier voyage qu'il fit en
Éthiopie, en 1806, découvrit dans les ruines d'Axoum une inscription,
longue et fort intéressante relative aux mêmes princes. Elle fut érigée
pour conserver le souvenir des victoires _d'Aeïzanas_, sur un peuple
rebelle nommé _Bougaïtæ_, ΒΟΥΓΑΕΙΤΩΝ. Ce peuple paraît être le même
que les Blemmyes, dont le nom véritable est _Bedjah_ ou _Bodjah_; car
pour l'autre dénomination, ils la tenaient des Égyptiens. _Aeïzanas_
prend, sur ce monument, les titres de _roi des Axomites, des Homérites,
de Raeidan, des Éthiopiens, des Sabæites, de Siléa, de Tiamo, des
Bougaïtes et de Kaeï_. A cette nomenclature, il ajoute le titre de
roi des rois. On voit qu'à cette époque les _Homérites_, c'est-à-dire
les habitants de l'Yemen, obéissaient au même souverain que les
Éthiopiens. C'est un état de choses qui s'est renouvelé depuis. Ceci
est d'accord avec une loi du 16 janvier 356 (Cod. Th. l. 12, tit. 12),
dans laquelle il est question d'une ambassade envoyée par Constance
aux Axoumites et aux Homérites. Il paraît qu'_Aeïzanas_ n'était pas
encore chrétien, puisqu'il se dit fils de l'invincible Mars, υἱὸς θεοῦ
ἀνικήτου Ἄρεως. Outre son frère _Saïazanas_ mentionné dans la lettre
de Constance, l'inscription en nomme un autre _Adephas_. C'est à leur
valeur qu'_Aeïzanas_ dut la soumission des _Bougaïtes_; il était seul
souverain. Toutes ces circonstances réunies donnent lieu de croire que
le monument dont il s'agit est antérieur à la lettre de Constance. Voy.
à ce sujet les deux _Voyages de M. Salt_, et une lettre de M. Silv.
de Sacy, insérée dans les anciennes _Annales des voyages_, t. XII, p.
33.--S.-M.]
[Note latérale: X. Diverses violences des Ariens.
Ath. ad monach. t. 1, p. 368 et 369.
Hilar. in Const. p. 1237-1260.
[Sulp. Sev. l. 2, c. 55 et 56.]
Baronius.
Hermant, vie de S. Athan. l. 7, c. 28.