Enfin le 6 novembre, Constance, ayant fait assembler toutes les troupes
qui se trouvaient à Milan, monta sur un tribunal élevé. Là, environné
des aigles et des autres enseignes des légions, tenant Julien par la
main, il le présenta aux soldats; et après avoir exposé en peu de mots
l'état de la Gaule, et les espérances que donnait le jeune prince, il
déclara qu'il avait résolu de le nommer César, si l'armée approuvait
son choix. Les soldats applaudirent. Alors Constance ayant revêtu
Julien du manteau de pourpre, le fit proclamer César. Se tournant
ensuite vers ce prince qui paraissait morne et rêveur: «Mon frère, lui
dit-il, je partage avec vous l'honneur de cette journée: vous recevez
la pourpre de vos pères, et je fais une action de justice en vous
communiquant ma puissance. Partagez aussi mes travaux et mes dangers.
Chargez-vous de la défense de la Gaule: guérissez les plaies dont cette
province est affligée. S'il est besoin de combattre, combattez à la
tête de vos troupes, les animant par votre exemple, les ménageant par
votre prudence, étant à la fois leur chef, leur ressource, le témoin
et le juge de leur valeur. Elle secondera la vôtre. Ma tendresse ne
vous perdra jamais de vue; et quand avec le secours du ciel nous
aurons rendu la paix à l'empire, nous le gouvernerons ensemble sur
les mêmes principes de douceur et d'équité. Quelque séparés que nous
soyons, je vous croirai toujours ainsi assis avec moi sur mon trône,
et vous aurez lieu de me croire toujours à côté de vous dans les
périls. Partez, César; vous portez l'espérance et les vœux de tous les
Romains: défendez avec vigilance le poste important que l'état vous
confie.» Ces paroles furent suivies d'une acclamation universelle.
Tous les yeux se fixèrent sur le nouveau César, qui montrait un
visage plus serein et plus animé. On lisait dans ses regards mêlés
de douceur et de fierté, qu'il allait être l'amour des siens et la
terreur des ennemis. On lui donnait des louanges, mais avec mesure, de
peur de blesser la délicatesse du souverain. Constance le fit asseoir
à côté de lui dans son char; et Julien, en rentrant dans le palais,
s'appliquant intérieurement un vers d'Homère[63], se regardait sous la
pourpre comme entre les bras de la mort. Peu de jours après il épousa
Hélène, sœur de l'empereur; ce fut encore un effet de la bienveillance
d'Eusébia, qui le combla de présents: le plus conforme à son goût fut
une belle et nombreuse bibliothèque, dont il fit grand usage dans son
expédition de Gaule.
[Note 63: Ἔλλαβε πορφύρεος θάνατος καὶ μοῖρα κραταιή. «La mort
couleur de pourpre et son puissant destin l'enleva.» ΙLIAD., l. 5, v.
83.--S.-M.]
[Note latérale: LV. Captivité de Julien dans le palais.
Jul. ad Ath. p. 274, et ad Them. p. 259. et or. 3, p. 120.
Liban. or. 10, t. 2, p. 240.