Les songes étaient devenus des crimes: des paroles échappées dans
l'ivresse, qui ne portent guère plus de réalité que des songes, furent
punies comme des attentats réfléchis. Africanus, gouverneur de la
seconde Pannonie, donnait un grand repas à Sirmium. Plusieurs convives
échauffés par le vin, se croyant en liberté, se mirent à censurer le
gouvernement: les uns souhaitaient une révolution; les autres dont
l'imagination était plus allumée, prétendaient en avoir des pronostics
indubitables. Un agent du prince, nommé Gaudentius, stupide et
étourdi, se fit un grand scrupule d'avoir entendu des propos de cette
importance, sans aller à révélation. Il va les déclarer à Rufin, chef
des officiers de la préfecture[34]; celui-ci était une sangsue de cour,
détesté depuis long-temps pour sa malice. Rufin vole aussitôt à Milan:
il fait trembler le prince. Constance sans délibérer donne l'ordre
d'aller enlever Africanus et tous ses dangereux convives. Il récompense
le délateur en lui prolongeant de deux années l'exercice de sa charge,
dont il savait faire un si bon usage. On dépêche deux officiers des
gardes, dont l'un était un Franc nommé Teutomer[35], pour se saisir
des conjurés qui avaient oublié leur crime. On les amène chargés de
chaînes. En passant par Aquilée, pendant qu'on se préparait pour le
reste du voyage, le tribun Marinus, un des prisonniers, homme vif et
impétueux, qui se reprochait d'avoir bu et parlé plus que tous les
autres, se plonge dans le corps un couteau qu'il trouve sous sa main,
et se tue. Les autres sont conduits à Milan, appliqués à la question,
et convaincus d'avoir tenu à table des propos criminels, dont ils
ne se souvenaient plus. On les enferme dans des cachots avec fort
peu d'espérance qu'on voulût bien leur accorder la vie. L'histoire
ne dit pas ce qu'ils devinrent; elle ajoute seulement que les deux
officiers furent condamnés à l'exil, pour n'avoir pas empêché Marinus
de se donner la mort; mais qu'ils obtinrent leur grâce à la prière
d'Arbétion, qui était alors consul avec Lollianus.
[Note 34: _Apparitionis præfecturæ prætorianæ tunc
principem._--S.-M.]
[Note 35: On voit par une lettre de Libanius (ep. 1288, ed. Wolf.)
adressée à cet officier, qu'il suivit Julien dans la guerre contre les
Perses.--S.-M.]
[Note latérale: XXXVI. Guerre contre les Allemans.
Amm. l. 15, c. 4.