Aveuglé par ces discours trompeurs, le César part d'Antioche. Quand il
fut arrivé à Constantinople, il avait si bien perdu de vue le péril où
il allait se précipiter, qu'il s'amusa à faire courir les chars dans
le cirque, et à couronner de sa main le cocher victorieux. Quoique
Constance fût bien aise d'avoir réussi à endormir Gallus; cependant
cette grande sécurité le blessa, comme une marque de mépris ou d'une
confiance fondée peut-être sur des intrigues secrètes. Pour en prévenir
les effets, il fait retirer tout ce qu'il y avait de troupes dans
les villes par où devait passer Gallus. Personne, excepté ce jeune
prince, n'ignorait que sa perte était assurée; et Taurus, qui allait en
Arménie pour y faire la fonction de questeur, passa par Constantinople
sans lui rendre visite. L'empereur lui envoya plusieurs officiers, en
apparence pour remplir les charges de sa maison, mais en effet pour
éclairer ses actions et s'assurer de sa personne: c'étaient Léontius
avec le titre de trésorier[25], Lucillianus avec celui de comte des
domestiques, et Bainobaude en qualité de capitaine des gardes[26].
Gallus étant arrivé à Andrinople, s'y reposa pendant douze jours. Il
y apprit que les légions thébéennes[27], cantonnées dans les villes
voisines, lui avaient envoyé des exprès pour lui offrir leur service,
s'il voulait rester en Thrace. Mais il ne put jamais se dérober à
ses surveillants, pour voir et entretenir leurs députés. Des ordres
pressants et multipliés de la part de Constance, l'obligèrent à se
mettre en chemin, sans autre équipage que dix chariots publics. Il lui
fallut laisser à Andrinople toute sa maison, excepté les domestiques
les plus nécessaires. Alors abattu de tristesse et de fatigue, pressé
sans respect par les muletiers mêmes, il commença à se reprocher sa
téméraire crédulité, qui le réduisait à la merci des plus vils esclaves
de Constance. Les plus funestes pensées troublaient jour et nuit son
repos: il voyait pendant son sommeil les images sanglantes de Domitien,
de Montius et de tant d'autres, qui l'accablaient de reproches.
Soupirant sans cesse, et se regardant comme une victime qu'on traînait
à la mort, il arriva à Pettau [_Petobio_] dans le Norique[28]. Ce fut
là que tout déguisement cessa. Barbation qui avait lui-même servi
Gallus, et Apodémius agent de l'empereur, parurent à la tête d'une
troupe de soldats, que Constance avait choisis comme les plus dévoués à
ses ordres, et les moins capables de se laisser ni gagner par argent,
ni attendrir par les larmes. Le palais était à l'extrémité de la ville;
les soldats se saisirent des dehors. Sur le soir, Barbation étant
entré dépouille le prince de la pourpre; il le couvre d'une tunique
et d'une casaque ordinaire, lui jurant plusieurs fois, comme de la
part de l'empereur, qu'il n'avait rien à craindre pour sa vie. Selon
Philostorge, ardent panégyriste des Ariens, l'Indien Théophile entre
les mains duquel les deux princes s'étaient juré une amitié inviolable,
et qui accompagnait Gallus, s'opposa avec courage à ce traitement
injurieux. Si le fait est véritable, la résistance fut inutile:
Théophile n'y gagna que la disgrace et l'exil.
[Note 25: _Quæstor._ Il fut préfet de Rome l'année suivante.--S.-M.]
[Note 26: _Scutariorum tribunus._--S.-M.]
[Note 27: Ces légions avaient été formées en Égypte par Dioclétien,
avec les levées faites dans la Thébaïde, après la longue et sanglante
révolte de cette province. On voit par la Notice de l'empire, qu'il y
avait trois légions thébéennes.--S.-M.]
[Note 28: Ville de la Styrie sur la Drave.--S.-M.]
[Note latérale: ΧΧVIIΙ. Mort de Gallus.
Amm. l. 14, c. 11.
[Jul. ad Athen. p. 272.]
Liban. or. 10, t. 2, p. 266.
Hier. Chron.
Idat. chron.
Socr. l. 2, c. 34.
Soz. l. 4, c. 7.
Philost. l. 4, c. 1.
Acta. Artemii.
[Chron. Alex vel Pasch. p. 293.
Theoph. p. 34.