L'empereur, instruit de ces désordres, avait déja invité Gallus
à se rendre auprès de lui. Mais comme le César ne paraissait pas
disposé à quitter l'Orient, Constance prit le parti de lui enlever
adroitement les troupes, qui pouvaient dans l'occasion appuyer sa
désobéissance. Il lui écrivit qu'il craignait pour lui les complots
d'une soldatesque oisive, et il lui conseilla de ne conserver que les
soldats de sa garde. Thalassius venait de mourir: pour lui succéder
dans la fonction de préfet, l'empereur envoya Domitien. Celui-ci, fils
d'un artisan, était parvenu à la charge d'intendant des finances. Il
était déja avancé en âge; estimable par son désintéressement et par
sa fidélité, mais dur et incapable d'aucun ménagement. Constance le
chargea d'engager avec douceur Gallus à venir à la cour. Il ne pouvait
plus mal choisir pour une commission si délicate. Le préfet, arrivé
à Antioche, au lieu de rendre visite au César, comme il était de son
devoir, affecte de passer devant le palais avec un nombreux et bruyant
cortége, et va droit au prétoire. Il s'y tient enfermé sous prétexte
d'indisposition, et passe les jours et les nuits à composer contre
Gallus des mémoires remplis de détails même inutiles, qu'il envoye à la
cour. Enfin pressé par les fréquentes invitations de Gallus, il vient
au palais; mais dès qu'il aperçoit le prince: _César_, lui dit-il sans
autre compliment, _partez comme on vous l'ordonne; et sachez que si
vous différez, je vous ferai incessamment retrancher les vivres, à vous
et à votre maison_. Après un début si peu ménagé, il sort brusquement
et ne revient plus, quoiqu'il soit plusieurs fois mandé. Gallus, irrité
de cette audace, ordonne à quelques-uns de ses gardes de s'assurer de
la personne du préfet. Montius Magnus, trésorier de la province, qui
cherchait à calmer les esprits, s'adresse aux principaux officiers de
Gallus; il leur représente d'abord les tristes conséquences qui peuvent
naître de cette animosité: mais prenant ensuite un ton de réprimande,
_Si vous entreprenez d'ôter la vie à un préfet du prétoire_, leur
dit-il, _commencez donc par abattre les statues de l'empereur._ Gallus
est informé de ce discours; et afin de pousser à bout Montius, il le
fait venir; il lui déclare qu'il va faire le procès à Domitien, et
qu'il le choisit lui-même pour l'assister dans cette procédure. Alors
le trésorier s'échappe au point de lui dire, qu'un César n'est pas
le maître d'établir un simple receveur dans une ville, loin d'avoir
l'autorité de faire mourir un des premiers officiers de l'empire. Le
prince piqué au vif de cette répartie, aigri encore par l'impérieuse
Constantine, qui lui représentait qu'il était perdu sans ressource,
s'il ne perdait ces téméraires, fait appeler tout ce qu'il avait de
gens de guerre à Antioche; et les voyant devant lui tout alarmés: _A
moi, soldats_, s'écria-t-il avec une rage indécente, _sauvez-moi,
sauvez-vous vous-mêmes; l'orgueilleux Montius nous accuse de révolte
contre l'empereur, parce que je veux ranger à son devoir un préfet
insolent qui ose me méconnaître_. A ces mots, les soldats courent à la
maison de Montius. C'était un vieillard infirme; ils le garrottent et
le traînent par les pieds jusqu'à la demeure du préfet. Ils précipitent
Domitien au bas des degrés, l'attachent avec Montius, et les traînent
tous deux ensemble par les rues et par les places de la ville. Ces
forcenés étaient animés par un receveur d'Antioche, nommé Luscus, qui
courant devant eux les excitait à grands cris. Enfin ils jettent dans
l'Oronte les deux corps, tellement meurtris et brisés, qu'on ne pouvait
plus les distinguer l'un de l'autre. L'évêque les fit retirer du
fleuve, et leur donna la sépulture.
[Note latérale: XXI. Poursuite des prétendus conjurés.