Vétranion marchait pour fermer le pas de Sucques. Prévenu par la
diligence de l'empereur, et ne se croyant pas en état de lui tenir
tête, il prit le parti de conclure avec lui un traité. Il consentit
même à réunir les deux armées, et à tenir un conseil de guerre en
présence des officiers et des soldats, pour délibérer sur les mesures
à prendre contre l'ennemi commun. Cependant Constance travaille
sourdement à débaucher les soldats de Vétranion; et il vient à bout
d'en gagner une grande partie. On se rend dans la plaine de Naïsse le
25 décembre: on dresse un tribunal élevé, sur lequel s'asseyent les
deux empereurs, sans armes et sans gardes. Les deux armées formaient
un cercle à l'entour; chaque corps était rangé en bon ordre sous ses
enseignes, et cette assemblée militaire faisait un spectacle tout à
la fois magnifique et terrible. Constance se leva, et prit la parole
le premier en considération de sa naissance. Son discours fut tout
autre que celui qu'attendait Vétranion. Il commença à la vérité par
exhorter les soldats à venger sur Magnence la mort cruelle de leur
empereur, qu'ils avaient si glorieusement servi contre les Barbares,
et qui avait tant de fois récompensé leur valeur. Mais bientôt
tournant toute sa véhémence contre celui qui était assis à côté de
lui, et qui se regardait comme son collègue: «Souvenez-vous, soldats,
s'écria-t-il, des bienfaits de mon père; souvenez-vous des serments que
vous avez faits de ne souffrir le diadème que sur la tête des enfants
de Constantin. Qui de vous osera comparer le fils et le petit-fils de
vos empereurs à des hommes nés pour obéir? Laisserez-vous déchirer
l'empire; et n'avez-vous pas appris par les troubles qui environnèrent
votre berceau, que l'état ne peut être tranquille, que quand il ne
reconnaît qu'un seul maître?» A ces mots les deux armées, comme de
concert, proclament Constance seul Auguste, seul empereur: elles
s'écrient qu'il faut se défaire de tous ces souverains illégitimes,
qui déshonorent le diadème. On menace Vétranion. Les soldats étaient
prêts à fondre sur lui: mais ce fantôme d'empereur, se voyant trahi,
se jette aux pieds de Constance, qui arrête la fougue des soldats:
il descend du tribunal; il se dépouille lui-même de la pourpre et du
diadème, qu'il remet entre les mains de Constance. Les orateurs de ce
temps-là parlent avec emphase du succès merveilleux de cette éloquence,
qui produisant l'effet d'une grande victoire sans verser de sang,
conquit au prince toute l'Illyrie, et fit passer sous ses drapeaux une
nombreuse infanterie, vingt mille chevaux, et les troupes auxiliaires
de plusieurs nations belliqueuses. Mais nous savons que l'argent de
Constance partage au moins avec son éloquence la gloire de l'événement,
et que Gumoarius, capitaine des gardes de Vétranion, avait d'avance
ménagé cette révolution.
[Note latérale: XXIII. Conduite de Constance à l'égard de Vétranion.]
Constance ayant embrassé Vétranion, qui tremblait d'effroi, encore plus
que de vieillesse, le prit par la main pour le garantir des insultes
de la soldatesque; et l'ayant conduit dans sa tente, il le fit manger
avec lui. Comme il était en humeur de discourir, il l'entretint des
embarras de la puissance souveraine, surtout dans un âge avancé, et
de la douceur du repos d'une vie privée: _qu'il ne perdait qu'un nom
frivole, qui n'avait de réel que les chagrins; et qu'il allait jouir
d'un bonheur solide, et sans mélange d'inquiétude_. Cette morale,
assez déplacée dans la bouche de Constance, aurait déplu à tout autre;
elle se trouva au goût de ce vieillard simple, à qui il ne restait
que l'étonnement de s'être vu empereur pendant dix mois. Constance
l'envoya à Pruse en Bithynie; il lui donna un train magnifique, et
des revenus considérables. Vétranion, en passant par Constantinople,
y parut avec splendeur: captif heureux, il semblait triompher de sa
défaite. Il vécut à Pruse pendant six années; et Constance eut à se
féliciter du succès de ses leçons. Le vieillard s'accommoda si bien de
cette tranquille opulence, qu'il fit écrire souvent à l'empereur pour
le remercier de l'avoir affranchi de cette sorte d'esclavage qu'on
appelle souveraineté: _Vous avez tort_, lui mandait-il, _de ne pas
prendre votre part de ce bonheur que vous savez procurer aux autres_.
On rapporte qu'il assistait fréquemment aux assemblées des fidèles,
qu'il répandait d'abondantes aumônes, et qu'il conserva jusqu'à la mort
un profond respect pour les personnes consacrées au culte des autels.
[Note latérale: AN 351.