(_Dictée._)--«Je reçois votre lettre du 30, et je pars mercredi ou
jeudi pour vous rejoindre. N'est-ce pas là la meilleure réponse que
je vous pouvais faire? Vous aurez la déclaration de mon prince dans
les journaux; je m'en vais ravi et plein d'espoir, si, à mon âge,
on pouvait encore être à l'espérance. Je vais me retrouver dans
votre salon avec nos bons amis.
«CHATEAUBRIAND.»
En avançant dans ce récit, en évoquant par le souvenir les années qui
ont mesuré la fin de ces nobles existences, nous sommes saisi d'une
telle tristesse, que si nous n'étions pas soutenu par le sentiment de
grandeur morale que présente un tel spectacle, le courage nous
manquerait à le retracer.
Témoins de l'empire qu'elle a exercé pendant un demi-siècle sur la
société française, les contemporains de Mme Récamier se sont plus d'une
fois demandé quelle était la magie qui avait pu maintenir dans ses mains
un sceptre incontesté, alors que la beauté, la jeunesse, la fortune,
tous les dons éclatants qui donnent l'influence, lui avaient
successivement été enlevés. La puissance de Mme Récamier lui venait de
son âme: elle a régné par la bonté, par l'oubli d'elle-même, par le
dévouement absolu à ses affections; elle a commandé par la douceur
autant que par cette rectitude, ce sentiment intime du devoir, dont elle
n'appliquait la rigueur qu'à elle-même.
La santé de Mme Récamier était restée très-affaiblie depuis l'année
1839, et vers la même époque, on s'aperçut qu'une cataracte se formait
sur ses yeux. Cette cécité commençante, dont le voile allait s'épaissir
assez rapidement, l'inquiétait d'autant plus qu'elle craignait de se
trouver par là moins en état d'être utile à M. de Chateaubriand, et de
perdre ainsi les moyens de le distraire. Déjà elle ne lisait plus
qu'avec beaucoup de difficulté et de fatigue, quoiqu'elle écrivît
encore, et pût parfaitement se conduire seule.
Au reste, ayant l'ouïe d'une remarquable finesse, et craignant
par-dessus tout d'occuper les autres de ses infirmités, Mme Récamier,
même lorsque sa cécité fut complète, la dissimula bien longtemps aux
indifférents. Ses yeux n'avaient pas sensiblement perdu leur éclat, et
avec un tact sans égal, elle reconnaissait, à l'instant même et à la
première inflexion de voix, les personnes qui s'approchaient d'elle. Son
valet de chambre avait le soin de ranger dans un ordre toujours le même
les meubles de son salon, ce qui permettait, qu'elle y circulât, parce
qu'elle savait les obstacles qui se rencontraient sur sa route, et bien
des gens, en l'entendant parler de ses «pauvres yeux,» imaginaient
seulement que sa vue était moins bonne que par le passé.
Mais elle n'en était pas là encore au printemps de 1844, lorsque le
désir de faire changer d'air aux enfants de Mme Lenormant qui venaient
d'avoir la rougeole, décida Mme Récamier à s'établir de très-bonne heure
à la campagne. Pour ne pas déranger les habitudes de M. de
Chateaubriand, et ne pas s'éloigner de ses autres amis, elle loua à
Auteuil une maison où la colonie de l'Abbaye-au-Bois se transporta dès
le 1er mai. La maison voisine, qui était celle même du célèbre peintre
Gérard, était habitée par M. Guizot, avec sa mère et ses trois enfants.
Le lien de la plus étroite et respectueuse amitié unissait Mme Lenormant
à Mme Guizot, et depuis longtemps il s'était formé un rapport indirect
de bienveillance et d'intérêt entre cette vénérable amie de sa nièce et
Mme Récamier. Mais on en restait à cet échange de bons procédés, retenu
qu'on était de part et d'autre par la position délicate d'un ministre du
roi Louis-Philippe, vis-à-vis d'une opposition aussi prononcée que celle
de M. de Chateaubriand.
M. Guizot mettait une grâce fort aimable à entretenir cette sorte de
relation, en permettant à ses enfants, qu'il n'accordait à personne, de
prendre leur part de toutes les fêtes où Mme Récamier se plaisait chaque
année à réunir les jeunes amies de ses petites nièces.
Le voisinage amena naturellement à Auteuil des rapports directs et
personnels. Mme Récamier reçut, et devait recevoir, une impression
très-vive de la présence de Mme Guizot. Il est bien rarement donné, en
effet, de rencontrer une nature plus distinguée. Austère et passionnée,
cette âme héroïque avait toutes les délicatesses de la sensibilité, et
gardait à quatre-vingts ans une vivacité d'esprit, une chaleur
d'enthousiasme, une grâce de bonté merveilleuses. La rigidité de son
costume qu'elle avait adopté dans la fleur de sa jeunesse, au moment où
son mari avait péri sur l'échafaud, ajoutait à l'éclat de ses beaux
yeux, limpides et brillants comme à vingt ans. Mme Guizot exprima à Mme
Récamier une admiration très-sentie pour le talent de M. de
Chateaubriand, et à quelques jours de là, on s'arrangea pour que la
visite quotidienne de l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre si bien loués et
si bien appréciés se passât dans le jardin où Mme Guizot vint aussi.
Cette entrevue de la mère de M. Guizot et de M. de Chateaubriand fut
extrêmement courtoise, intéressante, et leur avait laissé à l'un et à
l'autre un sentiment d'attrait et de sympathie.
M. de Chateaubriand apporta même peu de temps après le manuscrit de la
première partie de ses _Mémoires_, pour que Mme Lenormant en fît la
lecture à Mme Guizot.
Après trois mois de séjour à Auteuil, Mme Récamier retourna à Paris, Mme
Lenormant partit pour le département de l'Eure où sa tante la rejoignit
le 1er septembre.
Mme Récamier lui écrivait le 27 août 1844:
«Je te remercie de ta lettre, ma chère enfant, elle m'a rassurée.
J'ai fait une visite à Auteuil; j'ai demandé un secours pour la
vieille dame de mon couvent de Versailles. Deux jours après,
Henriette[111] m'a écrit que le secours était obtenu. Tout cela
s'est fait avec une obligeance, une grâce charmantes. J'irai
incessamment la remercier, mais il me semble que c'est toi aussi
que je dois remercier. Il faut regarder comme un bonheur d'avoir
rencontré dans sa vie une personne aussi parfaite que ta vieille et
sainte amie. Je la trouve si bonne et si aimable que j'ai pour elle
autant de goût que de vénération. Les jeunes personnes étaient dans
l'atelier de Mlle Godefroid[112] occupées à peindre des fleurs pour
la fête de leur père.
«À présent, chère enfant, je rêve de te faire au moins une visite
de quelques jours. Bientôt, j'annoncerai à mes amis que je pars
pour la Normandie.»
Le goût que Mme Récamier avait toujours eu pour la campagne devenait
plus vif avec les années; retenue à Paris par la présence de M. de
Chateaubriand qu'elle ne voulait point abandonner au découragement, ces
courts intervalles de repos, loin de toute espèce de monde, de bruit, de
contrainte, étaient pour elle une vraie jouissance; elle y puisait des
forces pour la vie si fatigante qu'elle s'était imposée. Elle exprimait
ce sentiment à sa nièce dans le billet que nous transcrivons:
«Versailles, 5 octobre 1844.
«Paul a dû t'écrire, ma chère enfant; mais je veux te dire moi-même
le souvenir si doux que je garde de mon séjour auprès de toi. Tout
mon désir serait de recommencer; j'ai mieux joui de toi dans cette
solitude que je ne l'avais fait depuis longtemps; tes enfants aussi
ont été charmants. Jamais je n'ai tant désiré ce qui peut nous
réunir.»
À l'exception de M. Ampère, qui voyageait en Égypte, l'hiver rassembla
de nouveau autour de Mme Récamier tous les amis dont les existences
identifiées avec la sienne formaient cet ensemble qui empruntait d'elle
l'âme et la vie.
L'emploi des journées de Mme Récamier était invariablement réglé;
eût-elle été par caractère moins disposée qu'elle ne l'était à des
habitudes méthodiques, la ponctuelle régularité de M. de Chateaubriand
eût entraîne la sienne. Il arrivait tous les jours chez elle à deux
heures et demie; ils prenaient le thé ensemble, et passaient une heure à
causer en tête à tête. À ce moment, la porte s'ouvrait aux visites: le
bon Ballanche venait le premier, et d'ordinaire avait déjà vu Mme
Récamier; puis un flot plus ou moins nombreux, plus ou moins varié, plus
ou moins animé d'allants, de venants, au milieu desquels se retrouvait
le groupe des personnes accoutumées à se voir chaque jour, quelques-unes
plusieurs fois par jour, et, comme le disait M. Ballanche, _à graviter
vers le centre_ de l'Abbaye-au-Bois.
Avant l'_heure_ de M. de Chateaubriand, Mme Récamier faisait une
promenade en voiture, quelques courses de charité, ou l'une de ces rares
visites qui ne la conduisaient plus guère, dans les dernières années,
que chez Mme de Boigne ou chez sa nièce. Réveillée de fort bonne heure,
et ayant toujours donné beaucoup de temps à la lecture, sa première
matinée était consacrée à se faire lire rapidement les gazettes, puis
les meilleurs parmi les livres nouveaux, enfin à relire: car peu de
femmes ont eu, au même degré, le sentiment vif des beautés de notre
littérature, et une connaissance plus variée des littératures modernes.
On peut se rappeler quelle importance M. de Montmorency avait attachée à
faire adopter à son amie l'usage d'une lecture quotidienne de piété.
C'était au moment où la jeunesse, la mode, l'encens des hommages les
plus enivrants formaient autour d'elle une atmosphère de dissipation
que, pour se conformer au désir d'un homme qu'elle vénérait, Mme
Récamier avait contracté cette habitude; elle ne la négligea à aucune
époque, et y puisa tour à tour la force et la résignation dont elle eut
besoin.
Au printemps de 1845. M. de Chateaubriand voulut revoir une dernière
fois son jeune roi. Il se rendit donc à Venise à la fin de mai, et passa
quelques jours auprès de M. le comte de Chambord; mais c'était l'effort
suprême de sa fidélité.
En le voyant partir dans l'état de faiblesse où le réduisaient les
infirmités. Mme Récamier s'était fort inquiétée du voyage.