«Genève, 12 juillet 1831.
«L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre intermittente;
tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et tantôt il me fait
écrire, écrire comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que j'accable Mme
Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà
les élections, comme je l'avais toujours prévu et annoncé,
_ventrues_ et _reventrues_. La France est à présent toute en
bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité.
Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et
sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles X,
aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, _sempre
bene_, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à
toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes,
depuis les _sans-culottides_ jusqu'aux 27, 28 et 29 juillet. Une
chose seulement m'étonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je
n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à
tout prix et qu'elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres qui
lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal
autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves
contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que
de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.
«L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus
elle est vieille, plus elle est flatteuse; précisément tout
l'opposé de l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes
sur ma _gloire_. Vous savez que je voudrais bien y croire, mais
qu'au fond je n'y crois pas, et c'est là mon mal: car, si une fois
il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis un chef-d'oeuvre de
nature, je passerais mes vieux jours en contemplation de moi-même.
Comme les ours qui vivent de leur graisse pendant l'hiver en se
léchant les pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant
l'hiver de ma vie: je me lécherais et j'aurais la plus belle toison
du monde. Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et
je n'ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.
«Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est
enfin parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits
cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement
vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis _la sonnerie de
l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria_. Toute votre exposition
est magnifique, jamais vous n'avez dévoilé votre système avec plus
de clarté et de grandeur. À mon sens votre _Vision d'Hébal_ est ce
que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. Vous m'avez
fait réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui
comprend la notion de l'éternité; vous m'avez expliqué Dieu avant
la création de l'homme, la création intellectuelle de celui-ci,
puis son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un
destin de sa volonté.
«Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de
ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de
l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, moi
qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience! je serai
bientôt délivré des dernières; les premières me suivront-elles dans
la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée
de vous. Mille amitiés.
«CHATEAUBRIAND.»