M. BALLANCHE À Mme LENORMANT.

«28 juin 1829.

«[...] Hier, il y a eu l'assemblée la plus brillante à

l'Abbaye-au-Bois. C'était pour la lecture de _Moïse_. Lafond lisait

fort mal, parce que le manuscrit était mauvais; mais M. de

Chateaubriand s'est mis à lire lui-même: ainsi l'intérêt a bien

compensé ce qui pouvait manquer à la lecture. Toutefois, madame

votre tante était sur les épines; mais soyez certaine que tout a

été très-bien, que l'impression a été ce qu'elle devait tout

naturellement être, c'est-à-dire une impression de complète

admiration. Parmi les auditeurs, je me bornerai à vous citer MMmes

Appony, de Fontanes et Gay; MM. Cousin, Villemain, Lebrun,

Lamartine, Latouche, Dubois, Saint-Marc-Girardin, Valery, Mérimée,

Gérard, les ducs de Doudeauville, de Broglie, MM. de

Sainte-Aulaire, de Barante, David; Mme de Boigne, Mme de Gramont,

le baron Pasquier, Mme et Mlles de Barante et Mlle de

Sainte-Aulaire, Dugas-Montbel, etc. J'aurais aussitôt fait de vous

donner la liste complète, car elle était fort belle. M. de

Chateaubriand a été d'une grande perfection. Il n'a point eu de

mauvaise humeur de ce que ses beaux vers étaient quelquefois

estropiés, et il a mis beaucoup de complaisance à en lire quelques

morceaux et un acte tout entier. Il a reçu, comme vous pensez,

beaucoup de compliments mérités sous tous les rapports...»

La saison des eaux étant arrivée, Mme Récamier partit avec M. Ballanche

pour Dieppe, et M. de Chateaubriand pour Cauterets.

Elle écrivait de Dieppe à sa nièce:

Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.

«Dieppe, 10 août 1829.

«Tu es encore seule, ma pauvre enfant, mais c'est pour bien peu de

temps. J'ai écrit à ton mari, en lui envoyant une lettre que

j'avais reçue de M. de La Rochefoucauld; il en sera sûrement

content, et nous touchons à une décision quelconque. On parle d'un

nouveau ministère, il serait complétement _ultra_: dans cette

supposition, M. de Chateaubriand donnerait, je pense, sa démission,

et il serait possible que cette circonstance fît échouer aussi la

demande de M. Lenormant; voilà ce que nous avons à craindre, et

cette mauvaise chance nous réunirait tous à Paris. Si je n'y voyais

pas des dangers pour la France, ou du moins une direction

inquiétante, j'aurais bien de la peine à ne pas m'en réjouir;

enfin, encore quelques jours, et nous saurons notre sort.

«Je suis ici au milieu des fêtes, des princesses, des

illuminations, des spectacles; deux des fenêtres de ma chambre sont

en face de la salle de bal et les deux autres vis-à-vis du théâtre.

Au milieu de tant de fracas, je suis dans une parfaite solitude; je

vais m'asseoir et rêver au bord de la mer, je repasse toutes les

circonstances tristes et heureuses de ma vie: j'espère que tu seras

plus heureuse que moi!

«Je suis profondément touchée de la tendresse que tu m'as gardée,

quand il serait si naturel que tu fusses absorbée par un autre

sentiment. Ton image vient se mêler à toutes mes rêveries; c'est

par toi que j'ai un avenir. Si tu fais ce voyage[80], nous nous

résignerons par l'idée de l'influence qu'il peut avoir sur toute la

carrière de M. Lenormant. Si nous ne réussissons pas, la

résignation me semble encore plus facile, et nous nous retrouverons

tous dans quelques semaines.

«J'ai rencontré ici Léonie de B.: elle croyait que tu avais épousé

un vieux savant, un pédant; tu juges si j'ai eu plaisir à lui dire

que ce vieux savant avait vingt-cinq ans et la conversation la plus

spirituelle. Je crois cette pauvre Léonie fort ennuyée de rester

fille. Sa mère est très-aimable pour moi. Je vois aussi Mme

Anisson[81], qui me fait beaucoup de coquetteries et qui me plaît

pour elle-même, et surtout à cause de son frère; mais je passe

presque tout mon temps à lire et à causer avec M. Ballanche, qui

s'arrange parfaitement de notre solitude. Il s'est logé dans une

espèce de tour où il a la vue de la mer, il travaille à sa

_Palingénésie_ et me paraît le plus content du monde.

«Le pauvre Ampère est parti pour Lyon; son père donne de vives

inquiétudes; on lui ordonne l'air natal. Le fils doit revenir à la

fin du mois. Il est bien touchant dans ses soins pour son père; il

m'a accompagnée, quand je suis partie pour Dieppe, jusqu'à la

première couchée. Comme je voyageais seule et à petites journées,

nous sommes arrivés de très-bonne heure, nous nous sommes promenés,

nous avons soupé, nous avons lu, puis il m'a quittée pour rejoindre

son père. Il a voyagé la nuit, dans une mauvaise voiture, mais il

était ravi de notre petit voyage, qui lui a fait une distraction au

milieu de tous ses ennuis.

«Voilà bien des détails, mais je pense que tu es désoeuvrée; si M.

Lenormant était près de toi, je ne t'écrirais pas si longuement. Je

compte sur ton talent pour déchiffrer mon griffonnage. Je

t'embrasse et je t'aime.»

Quand Mme Récamier écrivait cette lettre, on ignorait encore à Dieppe la

formation du ministère Polignac qu'une ordonnance royale avait institué

la veille, mais l'opinion s'alarmait vivement de la possibilité de cette

combinaison. M. de Chateaubriand apprit aux Pyrénées la formation du

nouveau cabinet, et en comprit à l'instant toutes les conséquences.

Revenu à Paris, il eut le désir de voir le roi et de lui parler des

dangers que pouvait faire courir à la France et à lui-même

l'impopularité de ses nouveaux ministres. Il ne fut point admis, et

donna sa démission, comme Mme Récamier l'avait prévu.

En présence de la nouvelle administration dont il ne devait attendre

aucune faveur, M. Lenormant, venu à Paris pour solliciter une

prolongation de séjour en Grèce, renonça même à la demander, et Mme

Récamier vit de nouveau tous les siens groupés autour d'elle: c'est

ainsi que se passa l'hiver.

M. Récamier, malgré la force de sa constitution, commençait à sentir

l'atteinte des années; depuis la mort de son beau-père, il était venu

demeurer chez Mme Lenormant, sa nièce, et chaque jour toute la famille,

y compris le jeune ménage et M. Ballanche, se réunissait à dîner à

l'Abbaye-au-Bois. Fidèle jusqu'au bout à la bienveillance parfaite de

son caractère, à la bonté de son coeur, aux habitudes mondaines de sa

vie, à l'insouciance de son humeur, malgré les quatre-vingts ans qu'il

allait accomplir, M. Récamier continuait de passer toutes ses soirées

dehors. Ses matinées s'écoulaient à la Chaussée-d'Antin, dans l'ancien

quartier de ses affaires, où il avait conservé une espèce de petit salon

qui lui servait à recevoir la visite d'anciens et de nouveaux amis,

d'anciens et de nouveaux clients que, malgré ses revers, il trouvait

encore moyen d'obliger et de servir.

Il fut saisi, dans le courant d'avril, d'une de ces fluxions de poitrine

auxquelles il était sujet. Au milieu de la suffocation qu'il éprouvait,

M. Récamier témoigna le désir d'être transporté à l'Abbaye-au-Bois, se

flattant d'y respirer plus librement; on céda à ce voeu, et on l'établit

dans le salon même du grand appartement que sa femme habitait. C'est là

qu'entouré de tous les siens, et gardant sa sérénité jusqu'au dernier

moment, il succomba, malgré les secours les plus éclairés que lui

prodigua son cousin et bien tendre ami, le docteur Récamier, le 19 avril

1830.

Il était difficile de rencontrer moins de rapports de goût, d'humeur,

d'esprit et de caractère que n'en avaient entre eux M. et Mme Récamier;

une seule qualité leur était commune, c'était la bonté; et néanmoins,

dans le lien singulier qui les unit trente-sept ans, la bonne harmonie

ne cessa jamais de régner. En le perdant, Mme Récamier crut perdre une

seconde fois son père. Dans cette douloureuse circonstance, elle reçut

de Mme de Chateaubriand le billet suivant:

LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«22 avril 1830.

«Que je suis triste de vous savoir malheureuse! Dites, je vous en

supplie, à M. de Chateaubriand quand vous voudrez me recevoir, je

serai toute à vous. C'est au moment de la peine que je voudrais ne

pas quitter mes amis, et j'espère que vous ne doutez pas de mes

tendres sentiments; c'est bien aujourd'hui que j'en éprouve toute

la sincérité.»

À plus forte raison, un des plus anciens amis de sa jeunesse ne

pouvait-il rester étranger à ce chagrin; Adrien de Montmorency lui

écrivait:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Londres, 8 avril 1830.

«Quel que soit le silence qui règne entre nous depuis quelques

mois, ma vieille amitié ne saurait le supporter dans un moment où

vous venez d'éprouver un coup très-sensible.

«La perte que vous avez faite, tous les souvenirs qu'elle soulève

dans ma pensée, m'engagent à vous entretenir de mes impérissables

sentiments. Il y a en vous quelque chose d'élevé, de délicat, de

généreux, qui aura vivement agité votre coeur dans ces dernières

circonstances.

«J'espère aller avant un mois à Paris, si les affaires me le

permettent, ce qui est une incertitude jusqu'aux derniers instants.

Nous nous reverrons, chère amie, nous rafraîchirons, nous

ranimerons cette amitié, cette intimité de tant d'années. Il n'y a

de doux, de consolant, et je dirais même d'honorable, que la suite

et la persévérance des sentiments. On m'arracherait plutôt le coeur

que le souvenir de vous avoir tant et si longtemps aimée. J'ai pu,

je pourrais encore me plaindre, par la raison que j'attache une

importance extrême à toutes les impressions que je reçois par vous.

«J'ai eu de vos nouvelles par ma tante et par notre commune amie,

Mme de Boigne.

«Je n'ai sur tous vos amis, sur ce qui vous apprécie, vous admire

et vous entoure, qu'un seul avantage, c'est celui de vous avoir

aimée avant qu'ils vous connussent.

«Un petit mot de réponse bien aimable, délicat, mais aussi bien

réservé, comme vous écrivez; et ne doutez jamais de mon inaltérable

intérêt.»

La colonie de l'Abbaye-au-Bois s'était transportée de nouveau à Dieppe,

dont les bains étaient ordonnés à Mme Récamier; celle-ci y retrouva un

homme bien jeune encore avec lequel on l'avait depuis peu mise en

relation, et dont les brillantes facultés faisaient déjà pressentir la

prochaine renommée. L'abbé Lacordaire n'avait point encore révélé le don

de sublime éloquence que le Ciel a mis dans son âme; mais ardent, plein

de foi, joignant la plus noble figure aux plus rares qualités de

l'esprit, il était impossible d'être plus aimable que ne l'était alors

celui auquel une célébrité éclatante devait s'attacher sous la robe de

dominicain. Sa conversation parfaitement libre, souvent paradoxale,

toujours brillante, était remarquable par la grâce et la gaieté. Il

était extrêmement apprécié par Mme Récamier et par tout son entourage.

M. de Chateaubriand vint à son tour rejoindre son amie au bord de la

mer. Il y était arrivé depuis quelques heures seulement, lorsque la

nouvelle des funestes ordonnances, rendues le jour même où il avait

quitté Paris, lui fut annoncée par M. de Boissy. Il revint immédiatement

à Paris, et peu d'heures après, Mme Récamier, inquiète des amis dont

elle était séparée, de sa nièce accouchée depuis quelques semaines et

demeurée dans la capitale, convaincue, comme M. de Chateaubriand, qu'un

mouvement terrible, une révolution peut-être, allait éclater dans Paris,

en reprit sans hésiter le chemin.

Elle y rentra le 30, et fut obligée de laisser sa voiture à La

Chapelle-Saint-Denis et de traverser à pied, avec sa femme de chambre et

M. Ampère, toute la distance qui sépare La Chapelle-Saint-Denis de

l'Abbaye-au-Bois. Les barricades debout à tous les coins de rue

rendaient ce trajet encore plus fatigant.

Avant de savoir qu'elle avait quitté Dieppe, M. de Chateaubriand lui

avait écrit dans cette ville une lettre qui, par suite de l'interruption

des courriers, ne parvint que bien des jours après à sa destination. M.

de Chateaubriand l'ayant reproduite dans ses Mémoires, nous n'en

donnerons ici qu'un extrait.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 147 / 214 题