M. de Chateaubriand arriva à Paris le 27 mai 1829; sa joie fut vive en
se retrouvant à l'Abbaye-au-Bois. Il développait à Mme Récamier avec
tout l'éclat, toute la séduction de sa belle imagination, un plan de vie
que rempliraient la religion, l'amitié, les arts; il transportait à
Rome, il établissait au Capitole, dans une habitation qui l'avait charmé
(le palais Caffarelli), Mme Récamier, M. Ballanche, M. Ampère, toute
l'Abbaye-au-Bois.
M. Lenormant voyageait en Grèce, et sa jeune femme attendait à Toulon un
bâtiment qui la transportât auprès de lui: raison de plus pour aller
passer le temps de leur absence dans la ville des grands souvenirs et
des beaux horizons; on serait sur leur route au retour. Quel admirable
cadre à donner aux dernières scènes de sa vie que le séjour de la ville
éternelle!
Mme Récamier écoutait ces projets sans y croire, mais ce rêve plaisait à
sa pensée, et le bon Ballanche s'y laissait bercer comme elle.
C'est sous l'empire de ces impressions que Mme Récamier écrivait à sa
nièce:
Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.
«1er juin 1829.
«Tu sais tous les détails de l'Abbaye, chère petite; M. Ballanche,
Paul, M. Récamier, ont dû t'écrire de longues lettres. M. de
Chateaubriand est arrivé depuis jeudi; j'ai été heureuse de le
retrouver, plus heureuse encore que je ne le croyais; il ne me
manque pour jouir de ce bonheur que de te savoir satisfaite; ton
isolement pèse sur mon coeur. Je ne puis te donner de conseils dans
l'incertitude où je suis moi-même. Si M. de Chateaubriand retourne
à Rome, il est probable que j'y passerai l'hiver. Ma santé me
forcera peut-être aussi d'aller cet été à Dieppe, pour les bains de
mer. Mais, d'ici là, je serai fixée sur ton sort.
«J'attends ce matin M. de Chateaubriand, qui a une audience du roi
et qui doit venir me donner tous les détails de cet entretien. Je
vois assez de monde, M. Villemain que je trouve bien aimable, M. de
Sainte-Aulaire, etc.; mais c'est l'arrivée de M. de Chateaubriand
qui ranime ma vie, qui me semblait prête à s'éteindre. Mes
impressions encore si jeunes me font mieux comprendre les tiennes;
c'est une manière de plus d'être en sympathie avec toi, et c'est à
moi que tu dois toutes les confidences de ton pauvre coeur.»
Le roi reçut M. de Chateaubriand à merveille, mais il lui demanda s'il
comptait retourner bientôt à Rome. L'_intérim_ du ministère des affaires
étrangères durait toujours; il était évident que le roi ne disposerait
de ce portefeuille qu'en remaniant le cabinet tout entier; mais il était
tout aussi évident que M. de Chateaubriand ne serait pas appelé à
concourir à la formation d'un nouveau ministère.
En attendant qu'il retournât dans sa chère Rome, il résolut d'aller
prendre les eaux des Pyrénées.
Avant son départ, Mme Récamier, qui savait avec quel regret il avait
renoncé à faire jouer sa tragédie de _Moïse_, arrangea, pour l'en
dédommager, une lecture de cette pièce, à laquelle on se plut à donner
quelque solennité. La société la plus brillante fut convoquée, et se
rendit avec empressement à une invitation qui faisait bien des envieux.
Lafond, de la Comédie-Française, devait lire, et reçut, deux jours à
l'avance, le manuscrit qu'on le pria d'étudier. Ce public d'élite étant
réuni, la lecture commença, et Lafond, malgré les défauts de son accent
gascon, se tira convenablement du premier acte: on pouvait donc espérer
que tout irait bien jusqu'au bout, la pièce renfermant de grandes
beautés, et la versification étant pleine de vrai talent et de poésie.
Mais Lafond n'avait étudié, n'avait regardé que ce premier acte; dès le
second, il ânonne, hésite, se trouble, dit que le manuscrit est mauvais.
Impatience de l'auditoire, supplice parfaitement dissimulé de M. de
Chateaubriand, désespoir de Mme Récamier. M. de Chateaubriand, avec
beaucoup de goût, de savoir-vivre et de sang-froid, excuse Lafond, ne
laisse pas percer la moindre nuance d'humeur, et, accusant seulement
l'incorrection du manuscrit, le prend et lit lui-même les deux derniers
actes.
M. Ballanche faisait le récit de cette aventure à Mme Lenormant, retenue
à Toulon par l'annonce de la prochaine arrivée en France de son mari,
qu'elle avait dû rejoindre en Grèce.