«Rome, 24 mars 1829.
«Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain;
mais je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas
croire à un tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est
pas le bonheur politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur
d'être libre et de vous retrouver enfin. Au surplus, quand je vous
parle tant de conclave, je suis comme les gens qui ont une idée
fixe, et qui croient que le monde n'est occupé que de cette idée.
Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe d'un pape
et de mes tribulations? La légèreté française, les intérêts du
moment, les discussions des chambres, les ambitions émues, ont bien
autre chose à faire. Quand le duc de Laval m'écrivait aussi ses
soucis, tout préoccupé de la guerre d'Espagne, je disais, en
ouvrant ses dépêches: _Eh bon Dieu! il s'agit bien de cela!_
Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion.
«Il est vrai de dire cependant que les choses à cette époque
n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui: les idées religieuses
n'étaient pas mêlées aux idées politiques, comme elles le sont
aujourd'hui dans toute l'Europe. La querelle n'était pas là; la
nomination d'un pape ne pouvait pas, comme aujourd'hui, troubler ou
calmer les États.
«Thierry m'a écrit d'Hyères une lettre touchante. Il dit qu'il se
meurt, et pourtant il veut une place à l'Académie des Inscriptions,
et me demande d'écrire pour lui; je vais le faire. Ma fouille
continue à me donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que
ce qu'elle a. Le monument du Poussin avance; il sera noble et
élégant. Vous ne sauriez croire combien le tableau des _Bergers
d'Arcadie_ était fait pour un bas-relief, et convient à la
sculpture. Mais ce n'est pas tout cela: il faut vous voir, il faut
que nous nous retrouvions, et que vous perdiez à jamais toutes vos
tristesses! À bientôt!»
LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Vienne, 24 mars 1829.
Vous venez de rompre le silence d'une façon charmante, en vous
laissant entraîner un peu plus que généralement vous ne le faites
la plume à la main. Ce ne sont pas là les armes que vous aimez; et
cependant je vous l'atteste, quand vous le voulez, quand vous osez
vous livrer à votre inspiration, vous avez un charme sur le papier,
comme vous en avez un, plus vanté, plus reconnu, plus puissant
encore lorsque vous causez. Je ne saurais vous dire à quel degré je
suis touché de votre dernière lettre, et de cette grâce de m'avoir
copié ce fragment de votre lettre de Rome. Lorsqu'on connaît votre
aversion d'écrire, on peut apprécier cet acte de bonté. Il est vrai
que ce n'était pas sans douceur, de relire et de copier ce que vous
savez si bien inspirer.
«Il me prend parfois quelque dépit de vous savoir si contente, et
je vous proteste que ce n'est pas par mauvais coeur. Écoutez: si,
comme c'est très-probable, et comme ma tante me le mande de votre
part, si M. de Chateaubriand est arrivé ou au moment d'arriver,
c'est alors qu'il n'y a pas à hésiter de faire en sorte que je
retourne d'où j'étais parti. Cet hiver a été affreux, cinq pieds de
neige sur la terre pendant trois mois. Je ne veux plus d'hiver du
nord, j'en périrais; et certainement je n'en recommencerais pas un
second. Tant mieux que l'on ait été jusqu'ici content et satisfait
de mon travail, au point de m'envoyer des éloges à chaque occasion
d'un courrier; c'est un motif de plus d'être écouté dans ma
réclamation.
«Causez de cet intérêt avec ma tante, vous avez, mieux que presque
tout le monde, le talent de faire valoir vos amis et de les servir
à l'occasion. Mes deux tantes raffolent de vous; c'est un charme
que personne de mon sang n'a jamais pu éviter: trois générations
ont été sous le joug.»