«Rome, le 7 février 1829.
«La poste va m'apporter ce matin la solution du problème. Est-ce la
continuation de l'_intérim_ (ce que je crois)? Est-ce la nomination
de Rayneval ou d'un autre ministre de cette sorte? Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'il n'y a rien d'important, parce que, dans ce
dernier cas, j'aurais déjà reçu la nouvelle par courrier
extraordinaire.
«Je suis allé encore hier causer de vous avec Mme Salvage. Nous
avons dit que vos dernières lettres étaient tristes. J'en ai trouvé
la raison dans le désappointement de _Moïse_, le calme plat qui a
suivi les projets de ministère et le voyage projeté de votre
nièce[70]. J'espère toujours que ce voyage n'aura pas lieu, encore
moins le vôtre; il serait insensé. Faire des fouilles, où? puisque
Athènes est entre les mains des Turcs, et que, dans tout le
Péloponèse, il n'y a qu'Olympie qui offre quelques chances; encore
les monuments d'Olympie étaient presque tous de bronze, et l'on
sait que les Goths les firent fondre, dans leur seconde invasion de
la Grèce. J'ai reçu une longue lettre du général Guilleminot; il me
fait un récit lamentable de ce qu'il a souffert dans ses courses
sur les côtes de la Grèce: or, pourtant, Guilleminot était
ambassadeur, il avait de grands vaisseaux et une armée à ses
ordres. Aller, après le départ de nos soldats, dans un pays où il
ne reste pas une maison et un champ de blé, parmi quelques hommes
épars, forcés à devenir brigands par la misère, ce n'est pas, pour
une femme, un projet possible, après trois ans de mariage.
«Je vais aller ce matin à ma fouille: hier nous avons trouvé le
squelette d'un soldat goth et le bras d'une statue de femme.
C'était rencontrer le destructeur avec la ruine qu'il avait faite;
nous avons une grande espérance de retrouver ce matin la statue.
Rome est toute réveillée par ma fouille, et en général on me
souhaite bonheur. Si les ruines d'architecture que je découvre en
valent la peine, je ne les renverserai pas, pour en vendre les
briques, comme on fait ordinairement; je les laisserai debout, et
elles porteront mon nom. Elles sont du temps de Domitien, nous
avons une inscription qui nous l'indique: c'est le beau temps des
arts romains.
«Je reviens de la fouille. Je trouve, à mon retour, votre petite
lettre du 23. Vous voyez où j'étais, tandis qu'on me supposait aux
portes de Paris. Je n'ai reçu de courrier de personne. Je suis le
plus tranquille homme du monde. Voilà l'_intérim_ continué entre
les mains de M. Portalis, comme vous voyez que je l'avais prévu.
Tant mieux; cela me laisse le temps de me préparer aux événements,
et de bien juger de ce que j'aurai à faire au moment de la
catastrophe. Mais guérissez-vous surtout: voilà ce qu'il faut pour
que je sois un peu heureux. À vous.»