«Rome, jeudi 22 janvier 1829.
«Tandis qu'on a la bonté de s'occuper de moi à Paris, s'il faut en
juger par les journaux, et qu'on me croit sans doute fort agité,
savez-vous ce que je fais ici? Je me promène paisiblement, avec une
canne ou un fusil, dans la campagne romaine, et si je forme quelque
projet politique, c'est celui de me retirer pour toujours des
affaires. Il y a loin de là à ce que l'on imagine
vraisemblablement. Ayant tout à fait pris mon parti sur l'événement
qui se prépare, je suis de la tranquillité la plus profonde, comme
il arrive toujours lorsqu'on a un parti pris. Je désire vivement
que M. de La Ferronnays reste, ou que du moins il y ait un
_intérim_ pendant lequel son nom restera en titre. S'il ne reste
pas, le choix ne tombera ni sur M. Pasquier, ni sur moi: on prendra
M. de Mortemart au milieu, croyant tout arranger. Peu m'importe, je
demanderai un congé, et j'irai porter moi-même aux pieds du roi ma
démission et les désirs de Mme de Chateaubriand, bien plus que les
miens.
«Je suis donc sans curiosité aucune sur la poste d'aujourd'hui, car
elle ne m'apportera pas une lettre de vous. Vous n'écrivez pas deux
fois de suite, même dans des circonstances intéressantes; les
journaux et les lettres des autres ne me font rien du tout. Au
surplus, pourquoi vous parlé-je de tout cela? quand vous recevrez
cette lettre, il y aura longtemps que l'événement sera accompli; il
faut bien qu'il ait lieu avant la session; or les chambres ouvrent
le 27, et nous sommes au 22. Voilà avec quel dédain ce temps qui a
entraîné Rome, traite Pasquier, moi, et tout ce petit troupeau
d'ambitieux vulgaires qui se disputent l'hôtel de la rue des
Capucines. Cela fait grand'pitié!
«Je vous dirai que je suis au désespoir de notre retour de Morée.
Pauvre Grèce! Que de millions dépensés pour rien! Ah! si j'étais
encore dans l'opposition!
«Je fermerai ma lettre après l'arrivée du courrier.
«Le courrier est arrivé, et n'a, comme je le prévoyais, apporté
rien de vous. Il faut vous prendre comme vous êtes; mais convenez
que vous me laissez tous les avantages de l'attachement?
«Je vois dans les journaux de grands articles où l'on pèse
consciencieusement mes mérites et mes démérites; on se donne trop
de peine. Je cherchais ce que je devais penser réellement de la
santé de M. de La Ferronnays, je ne le vois pas; c'est sur ce point
qu'un petit mot de vous m'eût fait plaisir. Adieu donc, jusqu'à
samedi 24.
«_Le Constitutionnel_ du 11 arrive; il m'apprend que c'est M. de
Rayneval et M. le garde des sceaux qui ont le portefeuille par
_intérim_; cela annonce un dénoûment prochain. Ma résolution est
inébranlable: _Je sors avec M. de La Ferronnays_; j'y mettrai
seulement de la mesure et de la gravité.»