«Rome, mardi 20 janvier 1829.
«J'ai reçu hier votre lettre du 5. Le conseil que nous donne notre
ami est le plus mauvais de tous: demander un congé en ce moment, ce
serait me donner l'air de l'ambition et de l'intrigue, et je suis
bien loin de l'une et de l'autre. Il faut que le parti soit pris à
Paris avant que je prenne le mien, il faut que tout soit terminé;
alors, selon ce qui aura été fait, j'agirai. Je crois que c'est là
ce qu'il y a de plus digne et de plus grave.
«Ma position est, au surplus, la plus simple du monde, parce
qu'elle n'est pas le résultat du moment. Tout le monde sait que je
n'ai accepté une ambassade que par amour de la paix, pour donner la
majorité au ministère dans un temps difficile, en attachant mon nom
au pouvoir, et en brisant ainsi la redoutable opposition que
j'avais formée. Mais tout le monde sait aussi que je n'ai consenti
à m'éloigner de la France qu'à cause de l'amitié qui me lie à M. de
La Ferronnays, qui avait été ambassadeur sous moi et qui était
entré dans toutes mes vues politiques pour l'extérieur. J'ai dit et
écrit dès le premier moment qu'à l'instant où M. de La Ferronnays
cesserait d'être ministre, toutes les conditions de mon traité
seraient accomplies, et que je cesserais d'être ambassadeur. Ainsi
donc mon affaire se réduit à un seul point: M. de La Ferronnays
est-il ou n'est-il pas ministre des Affaires étrangères? S'il ne
l'est plus, la question de son successeur n'est rien pour moi: que
ce soit M. Pasquier, M. de Rayneval, M. de Mortemart, peu importe;
je me retire.
«Je veux me retirer sans bruit et sans éclat. Je n'enverrai point
ma démission, quand j'apprendrai la nomination du successeur de La
Ferronnays; c'est trop dur. Je demanderai simplement un congé,
j'irai à Paris arranger mes affaires et mettre mes raisons aux
pieds du roi. Mme de Chateaubriand restera ici, et ne quittera Rome
qu'après Pâques, lorsqu'elle saura à quoi s'en tenir sur mon
avenir.
«Le rôle d'un ministre des Affaires étrangères sera difficile cette
année dans les chambres. L'état actuel de l'Europe l'appellera
souvent à la tribune, et les points d'attaque sont visibles et
nombreux. Que penser de gens qui vous parlent de la balance de
l'Europe, dérangée, disent-ils, par les succès des Russes en Orient
(s'ils avaient eu des succès!) et qui ne s'aperçoivent pas que,
depuis les derniers traités, cette balance n'existe plus pour la
France, que toutes les puissances se trouvent agrandies, tandis
que, nous, nous avons perdu nos colonies et jusqu'à une partie du
vieux territoire français?
«Tous les _amis_ m'ont écrit sur la position du ministère. J'ai une
grande lettre assez curieuse de M. Pasquier. Mon opinion est que le
ministère tiendra. On n'a rien à lui reprocher contre les libertés
publiques, et quand on ne peut appuyer _l'opposition_ à la tribune
sur de bonnes raisons, on n'obtient pas la majorité. Mais je crois
seulement que le ministère pourrait être mis en danger par les
affaires extérieures. Quelques pas rétrogrades, dans la noble
carrière qu'il a suivie jusqu'ici pour l'indépendance de la Grèce,
le perdraient. Pour rester ministre en France désormais, il ne faut
blesser ni la _liberté_, ni l'_honneur_ de la France. Ce sont là
toutes les affaires _intérieures_ et extérieures de notre pays.
«On m'a parlé de deux articles de journaux, l'un de _la
Quotidienne_, l'autre de la _Gazette_. La première dit que je suis
devenu jésuite; la seconde assure que j'arrive, et que je l'ai
écrit, pour faire un dix-huit Brumaire. Cela me fait rire, et
prouve du moins que l'on s'occupe de moi. Vous savez que j'ai pour
principe de ne jamais répondre aux journaux.
«Nous sommes maintenant à Rome dans les concerts; bientôt nous
serons dans les bals. Quand toutes ces calamités seront passées,
viendra le carême, et puis Pâques, qui me ramènera auprès de vous.
Je vis par cette seule espérance; elle m'aide à supporter le poids
des jours, qui sont pour moi bien pesants. Villemain m'a donné des
nouvelles du pauvre Thierry: je vais lui écrire. Voilà, je pense,
une assez longue lettre. Convenez que je suis bien changé. À vous,
à vous.
«M. de La Rochefoucauld m'a écrit au sujet de la porcelaine; je le
remercie par le courrier. J'oubliais de vous dire qu'il n'y aura
vraisemblablement point de commission des arts envoyée en Morée,
puisque notre expédition revient. Ainsi M. Lenormant débarquera
tout simplement à Toulon ou à Marseille: cela s'accordera mieux
avec les affaires de votre nièce, et mon congé à Pâques.
«Soignez bien surtout votre santé. Vivez longues et longues années,
pour qu'il y ait quelqu'un dans le monde qui se souvienne de moi.»