LE MÊME.

«Rome, lundi 12 janvier 1829.

«Encore un courrier extraordinaire; je passerai pour l'homme le

plus occupé de l'Europe. J'envoie à Paris un autre attaché, M. du

Viviers: il porte le récit d'une longue conversation que j'ai eue

avec le saint-père. Il était essentiel que le gouvernement connût

cette conversation avant l'ouverture des chambres, pour le discours

de la couronne, et cette dépêche, même chiffrée, n'aurait pu être

mise à la poste.

«Mais la grande affaire est de vous écrire, de vous dire à mon aise

combien je vous aime et combien je suis malheureux sans vous. Le

reste n'est rien pour moi.

«Voyez et admirez l'enchaînement des destinées. Si on nous avait

laissé faire, vous et moi, nous aurions donné _Moïse_; _Moïse_

aurait été alors imprimé avec une grande préface; cela aurait fait

prendre patience aux libraires et aux souscripteurs, qui auraient

attendu en paix la publication de l'histoire. Au lieu de cela, pour

me faire courir après une place imaginaire, et que je refuserais si

elle m'était offerte, on m'empêche d'ajouter peut-être quelque

chose à une innocente couronne littéraire, et l'on m'expose à des

procès avec des entrepreneurs de livres. Que ne nous laissait-on

suivre notre instinct! il nous aurait mieux servi. Vous avez été

faible par une _fausse ambition_ pour moi. Si vous m'aviez dit: _ne

cédez pas_, je n'aurais pas cédé; mais vous avez vu ma fortune où

elle n'était pas. Vous vous êtes laissé prendre à des conversations

animées; vous avez cru à quelques articles de journaux. Il était

clair, et je vous l'ai toujours dit, que le ministère ne changerait

pas. Mais enfin, vous l'avez voulu; votre volonté est ma règle, et,

après tout, j'ai cédé à un sentiment généreux, puisque mes _amis_

voyaient _leur_ fortune bien plus compromise que la _mienne_ par la

représentation de _Moïse_.

«Mes lettres, dont je vous accable, sont la peinture fidèle de

l'état de mon âme ici. J'ai tout ce qu'on peut désirer en succès,

en prévenances, en bon accueil; mais je sens de plus en plus que ma

vie sociale et politique est finie. C'est vous et la retraite la

plus profonde qu'il me faut aujourd'hui. Je ne m'occupe que d'une

chose, c'est de ma santé; car j'ai une envie extrême de vivre

encore quelque temps pour vous. Le lait d'ânesse et la promenade me

font merveilles, et au printemps qui approche j'espère que vous me

trouverez tout ressuscité. Les soirées seules dérangent mon régime

et me donnent un tel ennui, que je suis prêt à me jeter par la

fenêtre. Je fais pourtant bonne contenance, car je mets de la

taquinerie, pour mes ennemis, à les forcer de convenir que je suis

bien reçu partout où je vais.

«Je viens d'avoir un petit succès sur l'ambassade de Naples: j'ai

obtenu que les courriers pour la Morée ne fussent plus envoyés dans

les Calabres, mais à Ancône où j'établirais un de mes secrétaires

de légation, pour diriger la correspondance. Par ce moyen,

l'ambassade de Rome domine toutes les affaires de l'Italie, et les

attachés et secrétaires sont dans la joie. M. de Blacas, qui

attirait tout à lui, perd sa puissance, et M. de Vitrolles, à

Florence, aura moins de matière pour les _notes secrètes_. Quelles

misères que ces triomphes! Ne parlez pas de tout cela.

«Le Poussin voit élever son monument; j'ai souscrit pour celui du

Tasse; la fouille commencera peut-être à la fin de la semaine;

avez-vous encore quelque chose à réordonner? moi, je vous supplie

de m'écrire plus souvent, et _tout simplement par la poste_. Vos

lettres me donnent seules le courage d'attendre le mois d'avril, ne

me les refusez pas. Je suppose qu'on me renverra du Viviers à la

fin du mois; vous profiterez de son départ, ainsi que des courriers

qui pourront m'être envoyés à Ancône.

«Cette fois, je n'écris à personne qu'à vous, hors un mot à Bertin,

que je redoute toujours pour vous. J'ai acquitté ces jours derniers

toutes mes dettes, et répondu à toutes les personnes à qui je

devais des lettres, Pasquier, Villemain, Thierry, etc. C'est de

vous que j'attends des nouvelles. Je ne crois point à des

changements de ministère; je suis persuadé que les ministres auront

une grande majorité. J'aurai mieux jugé de loin que vous tous, qui

étiez trop près pour bien voir.

«J'oubliais de vous dire que, si l'on était obligé d'en venir à une

rupture avec Ladvocat, le contrat de vente est entre les mains de

M. Lemoine ou du bonhomme Henri. À propos de ce dernier, j'ai

appris que vous aviez l'indulgence de le recevoir; vous êtes

admirable!»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 108 / 214 题