LE MÊME.

«Rome, samedi 20 décembre 1828.

«Je reprends l'histoire de la porcelaine. Le service n'est pas,

grâce à M. de La Bouillerie, un présent complet du roi; j'en paie

une partie. Ce service, vu le retard, ne peut guère m'arriver qu'à

la fin de janvier; s'il n'est pas noyé au passage, il ne paraîtra

pas trois fois sur ma table avant mon départ pour Paris. Il y a des

gens qui seraient retenus dans leurs projets par la considération

d'une belle assiette; mon principe, à moi, est de s'arranger

toujours dans une place comme si on devait y rester, et de s'en

aller une heure après, s'il le faut.

«À propos de M. de La Bouillerie, je n'ai point répondu à ce que

vous me disiez du pauvre Thierry. Où est-il? Je n'ai reçu ni lettre

ni ouvrage de lui; mais M. de Mesnard a l'ordre de m'apporter les

nouvelles éditions. Je voudrais lui écrire, et reprendre son

affaire auprès de la Maison du roi.

«Je vous parle de toutes choses qui seront hors de votre souvenir,

quand vous recevrez cette lettre. Tout mesure ainsi pour moi la

distance qui me sépare de vous. La santé de Mme de Chateaubriand

n'est pas bonne; la mienne n'est guère meilleure. Ma retraite des

affaires pour toujours est devenue dans ma tête une idée fixe; je

la porte dans le monde et à la promenade. Je m'amuse à parer en

pensée ma petite solitude auprès de vous. Je me représente ne

faisant plus rien, n'écrivant plus rien, hors quelques pages de mes

_Mémoires_, et appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis

j'ai appelé le bruit et l'éclat.

«La France restera libre et me devra sa liberté constitutionnelle

presque tout entière. Les affaires extérieures suivront leur cours.

Elles sont menées en Europe par de bien pauvres gens, par des gens

qui ont discipliné la barbarie, et qui se réjouissent du danger où

ils ont mis, par leur manque de vue, la civilisation chrétienne. La

France, bien conduite, peut sauver le monde, un jour, par ses armes

et par ses lois; tout cela n'est plus de moi. Je me réjouirai dans

mon tombeau, et, en attendant, c'est auprès de vous que je dois

aller passer le reste de ma courte vie.

«Vous avez mieux aimé, dans votre dernière lettre du 3, me parler

de porcelaine que de _Moïse_, mais vous m'annoncez que vous me

parlerez de celui-ci dans votre prochaine lettre. La chute de

Taylor retardera bien notre affaire. Son successeur y mettra-t-il

la même chaleur, entrera-t-il dans les mêmes arrangements, la

musique sera-t-elle faite et apprise à temps, etc.? Et puis le

terrible Sosthènes! que suis-je, moi, pauvre créature, auprès de

tout cela? Mais vous me sauverez.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 100 / 214 题