«Rome, ce mardi 9 décembre 1828.
«Jugez du plaisir que m'a fait le courrier extraordinaire qui m'a
apporté votre lettre du 28 du mois dernier! J'y ai cependant vu vos
injustices, vos soupçons, démentis bientôt par mes deux lettres
arrivées à la fois. Vous déferez-vous jamais de cette mauvaise
habitude?
«Voilà donc le pauvre _Moïse_ arrêté par une querelle! Mais je
n'entends pas railler sur ce point: que Taylor reste ou parte, il
faut que le prophète reparaisse dans ce bas monde, pour y vivre ou
pour y mourir. J'aimerais mieux que Taylor assistât à son
apparition, parce qu'il l'a pris à gré, qu'il est intelligent, et
que nos arrangements d'argent sont faits; mais enfin, si cela était
impossible, arrangez, je vous prie, l'affaire avec le nouveau venu
et M. de La Rochefoucauld.
«Vous me dites que je ne dois rien craindre. Je vous assure que je
ne crains rien. Je me sens de force à braver la chute. Mais quelle
que soit la bonne volonté du public, il y a dans ses mouvements
quelque chose d'inexplicable; et, quoi qu'on fasse, l'envie et
l'inimitié ont leurs droits imprescriptibles. Quant aux
_convenances_, je ne m'en soucie pas du tout, et je m'élève
très-au-dessus des susceptibilités des vieux salons.
«Voyez comme nous nous entendons: vous me dites qu'il faut demander
un congé au printemps, et moi, je vous mandais que, si rien
n'arrivait, j'irais au mois d'avril en France, que je passerais
trois mois à Paris avec vous, que j'irais ensuite aux eaux, et que
de là nous nous donnerions rendez-vous sur la frontière de l'Italie
pour revenir à Rome ensemble. Cela vous plaît-il?
«Je vous ai dit aussi que j'enverrais Hyacinthe un mois avant
l'apparition de _Moïse_, pour faire vos courses, porter une préface
à Ladvocat et s'occuper des journaux.
«Hier, je suis allé à l'_Académie Tibérine_, dont j'ai l'honneur
d'être membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de
très-beaux vers. Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand
_ricevimento_. J'en suis consterné en vous écrivant.
«J'ai ri de la grande occupation dont vous êtes de moi avec M. de
Barante. Votre attachement et vos illusions appellent cela _le
monde_. Vous me ressuscitez. Je n'en suis pas moins mort; il faut
s'en aller. Vous quitter, voilà mon seul et douloureux regret. J'ai
bien de la peine à cesser de vous écrire, comment cesserais-je de
vous aimer et de vous voir? À jeudi.»