«Rome, ce 2 décembre 1828.
«Je vous ai écrit il y a trois ou quatre heures par le courrier
ordinaire, je vous écris maintenant par le courrier extraordinaire
que j'expédie ce soir à Paris, et je reprends une à une vos trois
lettres que m'a apportées ce matin même M. de Ganay.
«Votre lettre du 11 contient un passage admirable de Mme Cottin.
Mais quel est cet homme qui _vient_, qui _remplit tout le
monde_[67]? N'est-ce pas M. de Vaine? C'est bien dommage! Je ne
serais pas digne de pareils hommages, mais j'aimerais qu'ils me
fussent adressés par vous.
«Je ne comprends rien à la lettre de M. de La Rochefoucauld. Je ne
sais de quel article il parle. Je ne lis plus dans les journaux que
_les nouvelles de l'armée_. Loin de me mêler des articles
politiques et de les _influencer_, j'ignore jusqu'à leur existence
et je n'y prends pas le plus petit intérêt. Je dois dire pourtant
que, quel que soit un article, c'est y attacher beaucoup trop
d'importance que de croire qu'il va renverser un État. C'est notre
défaut d'habitude du gouvernement représentatif qui nous fait
tomber dans ces exagérations. M. de La Rochefoucauld sait-il
aujourd'hui lui-même de quel article il parlait? Eh bien! le public
vraisemblablement ne s'en souvient pas plus que lui. Dites bien à
M. de La Rochefoucauld que je suis très-content de mon sort, que je
ne veux rien; que je suis fort attaché au ministère actuel, et que
je regarde mon rôle politique dans la vie comme entièrement fini.
«Je n'ai plus qu'une _ambition_, c'est celle de faire applaudir ou
siffler _Moïse_. Je ne vous mettrai point en rapport avec Bertin;
je sais combien il est _noir_: il vous remplirait la tête de mille
complots tramés contre moi. Tout lui paraît ennemi. Je crois qu'il
ne faut aussi entrer avec les journaux dans aucune explication: on
joue _Moïse_, parce qu'on le joue, voilà tout. L'explication est
dans sa chute ou dans son succès. Un mois avant la représentation,
j'enverrai Hyacinthe à Paris avec des notes pour Bertin, une
préface pour Ladvocat, des instructions pour l'impression des
choeurs dans les journaux,--car je suppose qu'on les raccourcira
pour la scène,--etc.
«Votre lettre du 18 me parle de mon petit _ricevimento_. Soyez
tranquille sur tous les points. La ressemblance n'est pas du tout
parfaite, et quand elle le serait, elle ne me l'appellerait que des
peines et le bonheur dont vous les avez effacées.
«Enfin votre lettre du 21 m'apprend la lecture et son effet.
Laissons dire les _amis_ et les _ennemis_. _Moïse_ sera joué;
n'écoutez personne; j'ai pris mon parti ferme; la couronne de
Sophocle sur mes cheveux blancs ne m'ira pas trop mal. Si je ne
l'obtiens pas, j'en suis tout consolé; si par hasard je l'obtiens,
peut-être vous plairai-je davantage; cela me suffit pour affronter
le péril.
«On me mande toutes sortes de ragots de ministère; on suppose
toujours que je veux être ministre et que je le serai, bon gré, mal
gré. Rien n'est plus loin de ma pensée. Je ne veux rien. Je suis
réellement effrayé du peu d'années qui me restent, et, comme un
avare surpris de sa dépense, je ne veux faire part désormais qu'à
vous seule de mon trésor prêt à s'épuiser.
«Croyez, croyez bien que toute ma vie est à vous.
«C'est M. de Mesnard, un de mes attachés, que j'envoie en courrier
extraordinaire à Paris. C'est un excellent jeune homme dont je suis
fort content, et qui me reviendra le plus vite possible. Il
m'apportera vos lettres.
«C'est mardi prochain 9, mon grand _ricevimento_. Je vais faire
faire le tombeau de Poussin; le bas-relief du tombeau représentera
une des compositions de ce grand peintre. C'est mon idée;
l'approuvez-vous? J'ai fait mettre en liberté quelques Français;
j'aide les autres de ma bourse. Enfin je fais du mieux que je puis.
Je souffre toujours de la tête et de mon rhumatisme.
«Mille tendres hommages. Que je suis heureux de vous aimer!»