«Rome, ce samedi 15 novembre 1828.
«Aussitôt Mme Salvage arrivée, j'ai couru chez elle avec Mme de
Chateaubriand, pour savoir de vos nouvelles et voir une personne
qui vous avait _vue_. Soit qu'elle ait été malade ou qu'elle n'ait
pu sortir par quelque raison inconnue, elle n'est pas encore venue
nous trouver. Il y a eu un premier bal chez Tortonia. J'y ai
rencontré tous les Anglais de la terre; je me croyais encore
ambassadeur à Londres. Les Anglaises ont l'air de figurantes de
ballets engagées pour danser l'hiver à Paris, à Milan, à Rome, à
Naples, et qui retournent à Londres après leur engagement expiré au
printemps. Les sautillements sur les ruines du Capitole, les moeurs
uniformes que la _grande_ société porte partout, sont des choses
bien étranges. Si j'avais encore la ressource de me sauver dans les
déserts de Rome! mais ces déserts ne me parlent plus, et je ne fais
que passer d'ennui en ennui.
«Aurai-je aujourd'hui une lettre de vous? Je l'espère presque. Vous
voyez ma fidélité à vous écrire. Quand serai-je rentré dans mon
infirmerie, et quand vous verrai-je tous les jours? Voilà toutes
mes prédictions sur la guerre d'Orient qui s'accomplissent; j'ai
annoncé que si _Varna_ tombait nous aurions la paix, et j'espère
que cela arrivera. On dit _Silistrie_ prise. C'est moi qui vous ai
envoyé le courrier, porteur des bonnes nouvelles de la Morée. Cette
pauvre Grèce sera enfin libre. Les ministres doivent être contents;
cela change leur position, et j'espère qu'en me retirant à présent,
je n'aurai pas l'air de les abandonner dans le péril. Faites jouer
_Moïse_, ce sera ma dernière ambition et ma dernière vue de ce
monde qui se retire devant moi.
«Midi.
«Le courrier de France manque encore aujourd'hui! Cela est odieux.
Rien n'est plus mal monté que ces postes italiennes. À lundi donc!»