«Rome, ce jeudi 23 octobre 1828.
«J'en suis toujours à mes petits billets de chaque courrier, et
c'est toute ma vie. Je suis allé chez _Tenerani_; j'ai vu le
bas-relief: il est admirable. Vous êtes une personne encore plus
admirable mille fois. Vous étiez si malheureuse et vous pensiez
pourtant à me faire vivre. Tenerani était vivement ému de ce que je
lui disais; il viendra dîner chez moi lundi prochain. Il m'a dit
que son petit chef-d'oeuvre était à ma disposition. J'ai une envie
extrême de l'avoir chez moi; mais je ne sais que faire, parce que
j'ignore où vous en êtes avec lui. Je voudrais bien que cela ne
vous ruinât pas, et que vous me missiez de moitié avec vous.
«Je vais essayer de reprendre mes travaux historiques, pour tuer le
temps qui me tue. Avez-vous entendu parler de Thierry? _L'intendant
général_ n'a pas répondu à ma lettre; je projette de lui en écrire
une seconde, mais il est probable que je ne réussirai pas mieux.
Mme de Chateaubriand a été malade; elle ne se lève pas encore.
C'est le jour de la Toussaint, si elle se porte bien, qu'elle aura
son audience du pape.
«Point d'étrangers encore ici, si ce n'est Mme Merlin que je n'ai
point vue. Elle est malade et repart pour la France dans quelques
jours. Je tiens ces détails des attachés.
«Tout ceci est écrit avant l'arrivée de la poste. Hélas! je
n'espère rien de vous. Tâchez donc de me faire revenir. Avez-vous
des nouvelles du voyageur en Égypte[61]? Pensez-vous qu'il ne
serait pas bon de faire l'affaire de Taylor pendant mon absence?
Vous connaissez mon idée sur les choeurs. Je les voudrais surtout
_déclamés_ avec quelques morceaux d'ensemble chantés. On
supprimerait ce qui serait trop long à la représentation, mais on
aurait soin de faire imprimer et connaître les choeurs entiers au
public, en publiant la pièce le lendemain même de la
représentation.
«Midi.
«Mon espérance n'a pas été trompée. Rien de vous. Rappelez-vous le
temps où vous faisiez cette réflexion les jours de courrier.
Samedi, après demain, vous aurez une autre lettre de moi.
«Nous sommes dans la plus grande ignorance de toute nouvelle
politique, tant intérieure qu'extérieure.
«Voici qu'il m'arrive des dépêches d'Ancône et que je suis obligé
d'expédier un secrétaire en courrier. Il part à l'instant, vous
recevrez cette lettre à huit ou neuf jours de date, et vous pourrez
faire rechercher, par M. Henri, toutes celles qui pourraient être
encombrées aux affaires étrangères. Depuis que je suis à Rome, je
vous ai écrit tous les courriers, c'est-à-dire, _trois fois_ par
semaine, et toujours pour vous dire que je me meurs ici sans vous,
et qu'il faut ou que vous veniez, ou que j'aille vous retrouver;
mais rappelez-moi plutôt. J'ai le mal du pays.»
De son coté, le duc de Laval écrivait à Mme Récamier, en arrivant à
Vienne.
LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
Vienne, 11 octobre 1828.
«Je voudrais par quelques mots de ma vieille et inaltérable amitié
me rappeler sensiblement à votre pensée.
«Je suis ici depuis deux jours; la mélancolie m'accable et me
paraît un poids insurmontable dans une situation si nouvelle. La
France et l'Italie sont incessamment présentes à mon esprit. On se
sent isolé comme dans un désert au milieu de tant de nouveautés.
Maison, personnes, langue étrangère, tout m'est inconnu, et toutes
ces nouveautés me jettent dans la plus étrange confusion d'idées.
«Il me sera doux de recevoir un mot de vous, de voir une écriture
amie, de savoir que notre dernier entretien ne vous a pas laissé
d'impressions pénibles. Enfin soyez bonne, généreuse, bienveillante
envers le plus ancien de vos amis.
«Mandez-moi si votre solitude et vos regrets ne vous ont pas fait
changer de résolution; si vous avez vu ma tante[62], mon aimable
tante dont le charme domine encore tous les chagrins, enfin si vous
restez à l'Abbaye.
«Soyez indulgente pour ce billet si insignifiant qui n'a de valeur
que par son intention de vous prouver que dans mes ennuis, mes
embarras de toute sorte, je songe à la plus ancienne de mes amies.
«Je désire être rappelé au souvenir de votre fidèle Ballanche, avec
lequel j'ai toujours sympathisé.»