«Rome, ce 18 octobre 1828.
«Je commence cette lettre ce matin samedi, jour de poste.
M'apportera-t-elle, cette poste, une lettre de vous? Je n'ose
l'espérer après tous les retards qu'ont sans doute éprouvés
jusqu'ici vos lettres, car certainement vous m'avez écrit. Mes
dispositions d'âme ne changent point. Hier, j'ai été me promener à
la villa Borghèse pour la première fois. Je dois aller chez
Tenerani vous _voir_ dans _Cymodocée_; mais Givré[60], qui devait
m'y conduire, n'a pu venir.
«La _villa_ m'a fait plus de plaisir que tout le reste de Rome; ces
vieux arbres, ces monuments délabrés, le souvenir de mes promenades
solitaires dans ce lieu, m'ont ému; et quand j'ai pensé que je
pourrais dans quelques mois me promener là avec vous, j'ai été
presque réconcilié avec mon sort. Mais il est clair pourtant que je
ne prends plus à rien, que tout m'ennuie loin de vous et de ma
retraite de la rue d'Enfer; c'est la qu'il faut que je rentre le
plus tôt possible. Mme de Chateaubriand est comme moi; elle
n'aspire qu'à se retrouver au milieu de ses malades et de ses vieux
amis.
«Au reste, je n'ai à me plaindre de personne. On ne peut avoir été
mieux accueilli, et j'ai trouvé partout une modération de
sentiments politiques que nos dévots devraient bien prendre pour
exemple. Quant à la société proprement dite, je n'en sais rien
encore. Tout le monde est absent; mais on va rentrer à Rome pour la
Toussaint. Les Anglais commencent à arriver. Je reçois demain en
cérémonie tous les Français. Nous dînons lundi chez Mme de Celles
avec Mme de Valence.
«Midi.
«Enfin je reçois une lettre de vous du 3. Jugez du bonheur qu'elle
me donne! Je ne puis ajouter qu'un mot à la lettre. Des deux
Français prétendus arrêtés, l'un l'a été en effet et a été remis
presque aussitôt en liberté, l'autre n'a jamais subi la moindre
détention. Tout cela s'est passé avant mon arrivée. Vous me parlez
de l'Irlande? Je ne puis vous en parler, mais je puis vous assurer
qu'on n'approuve ici rien de violent. J'attends les voyageurs que
vous m'annoncez; le mariage serait une chose singulière! Mais c'est
vous qui êtes pour moi le seul voyageur auquel je m'intéresse.
D'ici au 1er janvier, nous saurons positivement si c'est moi ou
vous qui devons nous mettre en chemin. Vous demandez mes
impressions; maintenant vous avez reçu de moi une foule de lettres
qui vous disent toutes la même chose: _Je suis bien triste. Venez._
«Je viens de lire _le Globe_ du 4, qui est tout à fait trompé sur
l'affaire des deux jeunes gens. Celui qui a été arrêté
n'appartenait point du tout à l'Académie de France. _Le Globe_
devrait éviter des dénonciations qui ne sont pas dignes de son
impartialité; les détails qu'il donne sont de toute fausseté.
«Je vous ai écrit au sujet de _Moïse_ que M. Taylor me demande. Je
l'ai renvoyé à vous, et vous ordonnerez comme il vous plaira. Je
paierai, s'il le faut et je préviendrai Ladvocat.»