LE MÊME.

«Rome, ce 11 octobre 1828.

«Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de

l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée,

remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma

tristesse de tous les autres souvenirs, que je rencontrais à chaque

pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y a

plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! À Terni, je

m'étais arrêté avec une pauvre expirante. Enfin, Rome m'a laissé

froid: ses monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais,

m'ont paru grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et

cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre.

J'ai parcouru seul et à pied cette grande ville délabrée,

n'aspirant qu'à en sortir, ne pensant qu'à me retrouver à l'Abbaye

et dans la rue d'Enfer.

«Je n'ai vu personne, excepté le secrétaire d'État. Je vais avoir

mon audience du pape. Pour trouver à qui parler, j'ai été chercher

Guérin[57] hier au coucher du soleil. Je l'ai trouvé seul, charmé

de ma visite. Nous avons ouvert une fenêtre sur Rome, et nous avons

admiré ensemble l'horizon romain, éclairé des derniers rayons du

jour: c'est la seule chose qui soit restée pour moi telle que je

l'avais vue. Mes yeux ou les objets ont changé, peut-être les uns

et les autres. Le pauvre Guérin, qui déteste Rome, était si ravi de

me trouver dans les mêmes dispositions que lui, qu'il en pleurait

presque. Voilà exactement mon histoire.

«Mme de Chateaubriand n'est pas plus contente. Jetée seule dans une

grande maison, n'ayant pas rencontré un chat qui lui dît: «Dieu

vous bénisse,» trouvant tout assez ridiculement ordonné dans ce

logement de garçon, de grands plâtres nus, des _boudoirs à

l'anglaise_ dans un palais _romain_, elle maudit le jour qui lui a

mis dans la tête de venir ici. Peut-être s'arrangera-t-elle mieux

de sa nouvelle situation, quand on commencera à l'entourer. Je ne

doute pas qu'elle n'y ait un succès réel; mais sa santé sera

toujours un obstacle à une vie de représentation. Voilà la pure

vérité.

«J'ai été, au reste, très-noblement accueilli par toutes les

_autorités_ sur la route, à Bologne, à Ancône, à Lorette. On savait

bien que je n'étais pas tout à fait un homme comme un autre, mais

on ne savait pas trop pourquoi. Était-ce un ami? Était-ce un

ennemi? En Égypte, les gens politiques et bien instruits me

prenaient pour un grand général de Bonaparte, déguisé en savant.

«La conclusion de tout cela est qu'il faut que vous veniez

sur-le-champ à mon secours, ou que j'aille dans peu vous rejoindre.

Je n'ai pas reçu un seul mot de vous, excepté le mot adressé à

Lausanne. Rien à Milan, rien à Rome. La poste arrive ce matin:

aurai-je quelque chose?

«Midi.

«Oui, j'ai quelque chose: c'est deux lignes en réponse à mon billet

en passant la frontière. C'est bien retardé, mais cela m'a fait un

bien extrême. Je vous l'ai dit, vous êtes bien vengée: mes

tristesses en Italie expient les vôtres. Écrivez-moi longuement, et

surtout venez.

«J'ai reçu une lettre de Taylor, qui me demande _Moïse_. Je vais

lui répondre de s'entendre avec vous. Si vous croyez tous les deux

qu'il faut risquer l'aventure, je fournirai l'argent.

«Écrivez-moi vite, écrivez et venez, mais surtout que je revienne

vite auprès de vous. Qu'ai-je besoin de tout ceci?»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2) · 第 70 / 214 题